La petite maison de Camaret

C’est drôle de vieillir.

C’est une longue histoire qui s’achève et une autre qui commence en même temps.
C’est long à raconter ici, il faudra bien plus de pages qu’un billet.
Un livre entier peut-être. C’est l’histoire d’un bout de terre, d’un coin d’océan, d’un peu de pierres et de volets bleus. C’est l’histoire d’une histoire à rattraper. On déposera plus souvent nos valises là-bas avant d’y rester tout à fait un jour prochain. Dans la petite maison de Camaret.

C’est drôle de vieillir.

Il y a les enfants qui partent de la maison, ça commence comme ça.
Un peu d’abord, une seule.
Un peu encore, puis deux.
Et tous les trois, bientôt.
Il y a encore le linge sale le vendredi soir puis plus de linge du tout. Il y aura leurs adresses personnelles à ajouter au carnet. Il n’y aura plus que des week-end à partager, les Noëls à aimer, les jours à rassembler. Des mariages sûrement, des petits-enfants. Oh oui et être une grand-mère. Et les vacances à vouloir se retrouver. Dans la petite maison à Camaret.

C’est drôle de vieillir.

On a soufflé nos cinquante bougies tous les deux, ça fait cent tu sais que ça fait cent?  Un jour on devient un vieux couple de cent ans d’âge. Avec de vieux amis du même âge. Une bande de centenaires déjà. Avec des douleurs aux entournures, des petits plis au coin de yeux et des souvenirs à remplir trois tomes, oui au moins trois, et des ribambelles de pages à écrire. Dans la petite maison de Camaret.

C’est drôle de vieillir.

On ne sait pas quand on arrêtera de vieillir alors on continue.
On n’y pense pas trop.
On fait des projets comme à vingt ans, comme quand on avait du temps. C’est drôle d’oublier qu’on n’en a plus autant. Parce qu’au fond de nos coeurs, rien n’a changé en vrai. Ils battent toujours pour rien, toujours pour tout, ça se voit pas à l’intérieur un coeur un peu vieux. Mais on sait, on sait maintenant. Au creux de la petite maison de Camaret.

C’est drôle de vieillir.

Parfois on voudrait bien retourner en arrière.
Parfois on aimerait ne plus avancer, rester là.
Et on se rappelle tous les jours, chacun des jours, mais on ne voudrait pas les revivre en vrai. On aime bien être là, maintenant. Finalement. Parce que là, on était seulement deux, seulement trois, seulement quatre; parce qu’avant tu n’étais pas allée au bout de ton Joseph et toi jusqu’au bout de ton voyage, même si ça a fait mal parfois, trop mal oui, parce qu’avant il y avait petit Paul, grand-mère, Fabien, Ghislain, petite Sarah. Parce qu’avant il n’y avait pas tout ce qui fait l’aujourd’hui. Ni la petite maison de Camaret.

C’est drôle de vieillir.

On croit que les blessures du temps n’ont rien fait  de bien, que du mal.
On croit ça sur l’instant.
C’est oublier le temps. Et on se souvient des larmes, des bras serrés et des pardons. On sait que dans vieillir il y a le verbe aimer à conjuguer et à tous les temps, même à l’imparfait. On sait que sans ça on ne mesure pas, on ne mesure pas comment pourquoi combien on s’aime, combien sur l’échelle dis combien?

On ne mesure pas combien  Dieu aime, nous aime, m’aime. Non.
On écrira ça, dans la petite maison de Camaret.

C’est drôle de vieillir.
On va continuer un peu quand même.
Dans la petite maison de Camaret.

 

7 commentaires

  1. Vos mots toujours aussi justes et aussi beaux, aussi simples aussi pour décrire nos vies. Il serait si bon d’en lire plus long. 🙂 Anne-Cécile

  2. Chère Corine,

    Ce billet est magnifique, il m’a beaucoup touchée. J’en mesure cependant mieux la différence entre ta façon de percevoir l’avenir et la mienne… et pourtant nous sommes, chacune, heureuse dans notre perception. Tu vois, pour moi, ce genre d’avenir, c’est complètement surréaliste. N’importe qui trouvera que tu es dans le vrai, dans le beau, dans l’espérance, et moi dans l’erreur ou le délire. Car ma perception, dans la foi – et je sais que tu l’as aussi beaucoup – c’est que nous sommes ici-bas en sursis absolu. Mon espérance et ma foi, c’est que ces 2000 ans – et bien plus – de vallée de larmes pour beaucoup de nos contemporains touchent à leur terme. Qu’il y ait pour très bientôt un soulagement de toutes les douleurs des abandonnés de ce monde – au sens large. Je suis plutôt heureuse dans ma vie, mais ce que j’attends vraiment et profondément, c’est le retour du Christ Jésus, en gloire cette fois, et en tout ce que dit le terme du Credo. Alors je peux renoncer à tout : vieillir, fêter encore Noël et devenir grand-mère… Ça ne sera pas un renoncement difficile, au contraire, l’accomplissement de mon espérance. Et là, je ne parle pas du tout de mourir, bien au contraire. Nous voir offrir le vrai Royaume, ailleurs qu’ici, pour toi, pour moi, pour tous ceux que nous portons dans la prière, pour tous ceux qui souffrent injustement aujourd’hui et qui ont droit à la plénitude de la vie. Le Royaume de paix et de justice, ensemble. Ailleurs, vraiment ailleurs, ce ne sera pas dans cette première création à bout de souffle.
    Alors bien sûr, ton très beau désir que tu nous exprimes ici est légitime, compréhensible, enviable, plein d’amour… Reste ma profonde conviction : le Christ Jésus déjà à nos portes, qui nous demandera, bientôt et comme dans l’Evangile, de tout quitter pour le suivre… ailleurs, vers le beaucoup mieux pour tous.
    Avec toute mon amitié

    1. Merci Véronique. Je comprends ce que tu écris, je sais cela oui, enfin je crois… Mais mon billet n’en était pas tout à fait là… c’était juste un instant de ma vie, de notre vie…ce n’est même pas un désir tu sais, c’est en partie quelque chose qui s’accomplit: la maison de Camaret est déjà là, depuis peu, mais bien là; les enfants grands aussi… pour le reste je ne sais pas, j’ai aimé l’écrire qu’un jour je serai une vielle femme, une grand-mère… même si mon espérance est ailleurs. Je t’embrasse, je suis toujours heureuse de te lire, Corine 🙂

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *