Je déteste les perles

D’abord, oui tout d’abord, je me souviens de monsieur Loiseau.
C’est ce chic type qui, en 4ème, m’a donné envie de lire les Rougon-Macquart comme une série à rebondissements d’aujourd’hui, c’est lui qui m’a fait oser ma voix quand je lisais Antigone, c’est lui qui m’a donné, à la suite d’une mademoiselle Jeanne de mon primaire,  le goût d’écrire toujours et encore et mieux.
Monsieur Loiseau n’était jamais persifleur. Jamais. Il chantait, il enchantait ses cours avec nos mots.

Il fallait écrire souvent avec monsieur Loiseau et il ne lésinait jamais à corriger nos proses. Et je me souviens de ça. Juste ça. Je vous raconte.
« Lundi, je vous rends votre rédaction. »
Il parlait au singulier. Je me rends compte que déjà, à cet instant, il notait la singularité de chacun et par là même, sa valeur. Monsieur Loiseau avait une attention pour chaque élève, de celle qui se passionnait pour la littérature à celui qui bricolait ses crayons sans écouter vraiment. Ainsi, tous les 15 jours, il annonçait qu’il passerait un peu de son week-end avec nos copies, avec chacune de nos copies plus exactement. Et on aimait l’annonce. Nous n’avions jamais peur du résultat. Non pas que nous étions brillants, mais parce que monsieur Loiseau nous donnait toujours à voir le beau. Uniquement le beau.

Le lundi arrivé, il posait le paquet devant lui.
Très vite, nous n’attendions plus nos notes. On savait que pour ça, il serait juste.
Nous attendions autre chose.
Nous attendions les bouts de mots qu’il lisait de nous.
Dans chacune de nos copies en effet, je dis bien chacune, il avait retenu un mot bien employé, une phrase bien tournée, un paragraphe parfois qui donnait l’impression d’être un peu écrivain. L’impression d’être grands. Oui, monsieur Loiseau nous faisait grandir en puisant dans le meilleur de nos écrits.
Et nous grandissions vraiment. Les notes arrivaient ensuite, jamais inquiétantes, toujours là pour nous encourager à progresser.

Ce que j’ai appris bien plus tard, lors d’un stage de jeune débutante à ses côtés, c’est que monsieur Loiseau n’était pas différent dans la salle des professeurs. Chaque lundi matin, et tour à tour, ses élèves avaient les honneurs d’un tableau noir, resté secret. Ainsi, à la craie blanche, il écrivait un de nos mots, une de nos phrases, parfois un paragraphe. Et le regard que ses collègues portaient sur nous en était changé.

Monsieur Loiseau ne manquait pas d’humour. Il aimait les bons mots mais ces bons mots ne se moquaient jamais de ses élèves, même dans les secrets d’une salle des professeurs.
Un jour, monsieur Loiseau s’est emporté sur les erreurs d’une copie qu’un de ses collègues avait écrit sur le tableau noir, pavanant son savoir et dénigrant manifestement celui de ses élèves.
– Tu sais les perles, quand j’en lis, ce n’est pas de l’élève dont je me moque mais de moi.
Il n’a rien ajouté de plus. Tout le monde a compris. Et le tableau noir n’a plus affiché que du beau. Simplement parce que le beau donne du beau.

Je n’ai pas revu monsieur Loiseau depuis longtemps. Il faudrait que j’ose frapper à sa porte, peut-être cet été. Frapper à sa porte pour lui redire qu’il m’a tout appris de ce qu’il faut savoir lorsqu’on est élève et lorsqu’on est professeur.
Pour faire grandir et pour grandir soi-même, ce sont les regards bienveillants qui nous élèvent. Retrouver le meilleur de chacun au coin d’une copie même si au premier abord, on aurait envie de s’en moquer.

Ah oui, j’ai oublié de vous dire.
Je déteste ses additions de « j’aime » sur les réseaux aux erreurs relevées dans les copies de brevet ou de bac. Je ne manque pas d’humour je crois mais ça ne me fait pas grandir, ça ne me fait pas sourire. Parce qu’au fond il y a souvent un « ce n’est plus ce que c’était » ou « les jeunes ne savent plus ».
Parce que c’est facile et faux.

Je déteste les perles.

 

8 commentaires sur “Je déteste les perles

  1. Alors ce site te plaira, entendu à la radio ce midi après avoir lu ton article 😉
    https://padlet.com/francoisecahen/antiperles
    Je trouve ce concept magnifique, tous les profs devraient faire ça. Moi j’ai connu la lecture de la meilleure copie (et plusieurs fois la mienne), mais je n’ai jamais aimé ça. Mettre un élève sans difficultés en valeur n’encourage pas les autres…

    1. Oui Soizic, j’ai découvert le padlet hier sur Twitter… 😉
      Pour ce qui est de ta remarque je suis d’accord: c’est pour cela que Monsieur Loiseau était chouette: il prenait le bon et le beau dans chacun de nous, pas seulement chez les meilleurs. De la même façon que jamais il ne dévalorisait les élèves qui avaient plus de difficultés à dire, lire ou écrire. 🙂

  2. <3
    C'est toute la vie, qui devrait nous apprendre à chercher, trouver et partager le beau de chacun. J'aime aussi la photo pour ça, c'est un bon exercice.
    Et partout, le beau appelle le beau – mais quand on est parti trop loin dans l'autre sens, il faut déployer beaucoup d'énergie pour retourner dans la lumière… Bisou-Merci, Corine

    1. @Georgia: c’est tout ce que je te souhaite Georgia….en toute humilité, car voilà plus de 25 ans que j’enseigne et si Monsieur Loiseau m’a servi de modèle et me sert encore de modèle, j’ai pu mesurer chaque jour combien la bienveillance était difficile à garder, quand on est fatigués, ou tout simplement tentés par la manière ambiante de facilement se moquer des faiblesses… c’est un vrai travail de chaque heure le regard positif et un joli défi de carrière. Merci de ta lecture 🙂

  3. C’est naturel de choisir le chemin de moindre résistance… La moquerie en est un, contrairement à l’humour, le vrai, celui qui ne fait de mal à personne, et qui est beaucoup plus difficile à faire.

    Je pense que le propre et le beau de l’humain c’est justement de reconnaître cette tendance à la facilité, et de chercher à voir autrement… Parce que c’est chouette et que ça donne le sourire, pour de vrai 🙂

    1. @Tigreek: je ne sais pas si c’est naturel… ce que je constate avec la venue des réseaux dans ma profession depuis 10 ans, c’est que certains se grisent de cela. Et ça m’insupporte autant qu’un médecin qui dirait des secrets médicaux ou un curé qui dénigrerait le moindre geste de ses paroissiens. Il y a l’humour oui, joli mais rarement, et la liste des erreurs des jeunes de nos classes tout le temps, c’est vraiment regarder l’école ou la faire voir avec un prisme très déformant. Là je crois que chez ces professeurs – souvent sous couvert d’un anonymat d’ailleurs- il y a une vraie faute de goût voire une faute professionnelle. Notre métier ce n’est pas cela.

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