Pourquoi tu fais ça ?

Il se trouve toujours quelqu’un ou quelqu’une, à chaque nouvelle rentrée, pour me demander si j’ai toujours voulu faire ça.
Prof.
La question tombe à un moment ou à un autre. Elle est tombée dès hier matin. Accueil des nouveaux collègues, sourires, bavardages et ses 25 ans tout neufs dans le métier qui m’interrogent.

Oui. Oui j’ai toujours voulu faire ça. Bon, en vrai, j’ai éludé le passage de ma vie de fillette de 6 à 7 ans quand je rêvais d’exploration sous-marine avec le commandant Cousteau bien plus que de salles de classes.
Mais à 7 ans presque tout rond, lorsque j’ai su que l’océan je l’aimais surtout les pieds sur terre et le regard plongé dans son horizon, je me suis fait une raison. Une belle raison de ne cesser de dire qu’un jour, je serai professeur.

Oui, j’ai toujours voulu faire ça.
Parce que ce ça n’est ni un grand démonstratif, ni un métier en abrégé.

Parce que ça, ce sont  des heures à lire et à relire, à écrire encore des cours, à inventer des exercices, des comment faire pour qu’ils comprennent bien, à tourner les pages des cahiers, des classeurs, des carnets de notes, à additionner des trucs et des machins à remplir, avec l’envie toujours unique d’être là pour eux.
Parce que ça, ce sont des heures à soupirer contre des paperasses qui bouffent du temps et qui font dire et redire que l’essentiel n’est pas là.
Parce que ça, ce sont des minutes inespérées à le voir sourire, d’autres bavardes à les entendre rire, et celles, extraordinaires, à se dire que cet instant de cours, celui-là, juste celui-là pourtant bien ordinaire, est magique. Simplement magique.
Parce que ça, ce sont les minutes énervées à ressasser ce cours fichu en l’air, les tristes de voir ce gamin souffrir, les démunies de ne pouvoir aider davantage cette petite.
Parce que ça, ce sont des heures à partager avec des collègues, des hommes et des femmes avec qui je vis certaines semaines presque plus qu’avec mon mari ou mes enfants, ce sont des heures à échanger, confier, râler, discuter, ne pas être d’accord et toujours essayer de travailler pour eux, ensemble, malgré tout.
Parce que ça, ce sont des jours à mener des projets, renoncer à d’autres, faire avec, faire comme on peut, avancer malgré tout.
Parce que ça, ce sont des réveils trop tôt et des couchers trop tard.
Parce que ça, ce sont des piles de copies et au beau milieu, celle qu’on n’aurait jamais espéré de lui.

Mais tout ça, ce n’est même pas l’essentiel.
Parce que ça, ce sont tous leurs sourires, leurs moues d’ados, leurs yeux qui brillent, leurs larmes parfois, leurs peines qu’on ne connaît pas, leurs joies qu’ils laissent éclater, ça, ce sont des vies qui passent dans ma vie et qui y déposent une trace, chaque fois – je n’ai pas compté tu sais mais 28 ans de carrière déjà, j’ai dû croiser plusieurs milliers d’élèves – et même si  je ne me souviens pas de tous les visages, je sais que chacun de leurs traits a ajouté un petit quelque chose à ma vie.

Et moi qui ose croire,
moi qui ose encore trimbaler ma petite croix agrippée à mon cou,
ça, c’est sans doute un petit goût de l’Evangile à chaque heure de classe qui défile, un rien qui peut les faire grandir en me rendant au centuple ce que je sais donner, un petit peu du Verbe aimer à mieux conjuguer.
C’est peut-être pour tout ça que je fais ça.

4 commentaires

  1. Merci pour ton joli billet plein de lumière, de foi et d’espérance. Je te souhaite ainsi qu’à tous les enseignants une belle rentrée, un regard bienveillant sur les collègues, les élèves, les parents, le métier,un regard émerveillé parce que tout commence : un nouveau défi, une nouvelle aventure, la possibilité de faire grandir, découvrir, faire changer, bouger, vivre quoi!
    Bon courage et belle route.
    Chantal

  2. Fais moi penser à le relire celui là, quand j’aurai un peu trop la flemme d’ouvrir mes cahiers, de bûcher, quand j’aurai la trouille avant l’oral, quand j’aurai pas envie de me lever pour ma première rentrée parce qu’un peu trop peur. Fais moi penser à le relire quand les réseaux se moquent des élèves, quand ils ralent qu’ils ne sont pas assez bons, quand on a l’impression qu’ils ne voulaient pas vraiment faire ca au fond. Fais moi penser à le garder meme, pour le relire dans 30 ans, quand j’aurai toutes mes années de classe derrière moi.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *