P’tite prière cabossée

On dirait qu’elle est toute lisse ta prière à toi. La mienne elle est toute cabossée.

 

C’était au soir d’un mercredi déjà trop rempli. Trop rempli. Trop rempli d’amour à faire déborder les yeux juste au bord.
Six gamines, mal fichues, malades comme on est malades dans des chambres d’hôpital, coincées entre quatre murs 24 heures sur 24. Un soir trop rempli de leurs mots qui se battent pour vivre.
Elles ont posé dans un coin d’atelier d’écriture des jolis mots sur des parfums d’automne pour oublier que l’automne c’était dehors et que dehors elles ne pourraient pas le respirer avant longtemps, avant toujours peut-être.
Elles ont écrit des jolis mots d’automne en riant.
Elles ont écrit des jolis mots tout court en chantant.
Céline Dion à fond.
« Je vais mon chemin…ainsi passent mes heures au rythme entêtant des battements de mon coeur… Je vois dans vos yeux mes lendemains… »
L’infirmier n’a même pas osé leur demander de baisser le volume. Parce qu’elles riaient. Parce qu’elles chantaient.

On était là dans une salle d’hôpital à écrire les odeurs des sous-bois, les orangés des arbres, les feuilles mortes mais on ne dit jamais mortes dans une salle d’hôpital d’enfants malades on dit les feuilles, les feuilles d’automne, les feuilles qui volent.
Elles étaient là à chanter à tue-tête, on était bien et il est arrivé le moment de repartir.
Zoé s’est approchée.
Zoé et les trois lettres d’un visage impossible à oublier. Un sourire tout le temps même dans les gris de ses huit novembre.

– La semaine où tu reviendras ce sera l’hiver qu’on écrira dis ? Tu apporteras de la neige dans un bocal ?

Zoé sourit. Elle sait que le joli sourit. Et elle en rit.
Puis elle s’approche de mon sac à main au moment de partir, fouille un peu dedans, elle sait que je ne dis rien, me tend les clés de ma voiture pour rester un peu plus près un peu plus longtemps. Elle fouille encore et retire la petite croix, celle en bois accrochée à un minuscule dizainier, celle en bois qu’elle caresse.

-Tu me gardes dans ta prière dis ?
Elle caresse encore la croix de ses petits doigts, au creux de sa paume.
-On dirait qu’elle est toute lisse ta prière à toi. Regarde la mienne elle est toute cabossée.

Zoé soulève son pull, me montre sa médaille d’un baptême de tout petit-enfant mordillée de dizaines de petits coups de dents.

Mes doigts caressent la petite médaille.
-Regarde Zoé, ta prière accroche les doigts, elle n’est pas cabossée, elle est pleine de la vie qui nous retient.

Zoé sourit. Elle reprend ma petite croix en bois, la glisse entre ses dents et mordille. Et elle rit.
-Tiens je te laisse une prière cabossée de la vie !

C’était au soir d’un mercredi déjà trop rempli.
J’ai pris ma petite croix cabossée de la vie au creux de mes doigts. J’ai prié.

C’était au soir d’un mercredi déjà trop rempli. Trop rempli. Trop rempli d’amour à faire déborder les yeux juste au bord.

 

6 commentaires sur “P’tite prière cabossée

  1. Ton histoire vraie est ma pépite du jour. Je vais la garder dans mon coeur et me chauffer l’âme avec le lisse et le cabosé de nos vies. ☺☺
    Bises

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