Handicapée d’amour

Parfois j’ai envie d’écrire un truc que j’ai là, planqué au fond du coeur, peut-être même coincé dans la gorge, qui arrive à briller jusqu’au bord des yeux et je me dis que je n’y arriverais pas.
Je n’arriverais pas à trouver les mots justes qui disent exactement.
Alors je renonce.
Et j’y reviens.
Sans doute parce que je suis le genre de fille un peu têtue.

Ce matin au réveil j’ai tout de suite eu envie de raconter ce fond du coeur, ce quelque chose resté dans ma gorge, ce joli qui brillait encore au bord des yeux.
Ah oui, c’est du joli, bien sûr.
Sinon je n’aurais pas trop insisté.
Je vais essayer alors de te le dire, presque exactement.

Ça se passe un soir de 31 décembre, dans une petite commune où il n’y a rien de vraiment extraordinaire. Même que la vie y est assez douce et tranquille et que souvent je trouve qu’elle ne ressemble pas beaucoup à ce que les gens disent de la vie ailleurs. Pourtant il y a les mêmes souffrances, les mêmes joies. Je les vois de près. Mais il n’y a pas de projecteurs dessus alors la lumière qu’elles renvoient est sans doute moins crue.

Ça se passe un soir de 31 décembre dans la grande salle d’un centre pastoral. On a dressé de très jolies tables, on a posé des étoiles pailletées sur les nappes et des papillotes dorées. L’ami musicien a installé sa guitare, ses micros et des chansons qu’on aime. On a de la chance qu’il soit là parce que c’est un vrai musicien et qu’il sait drôlement bien chanter. Je crois qu’on est heureux de préparer un moment de la vie. Parce que c’est juste un moment de la vie tu sais, un passage entre deux années, entre deux chiffres qui changent et on veut simplement y glisser des sourires.
Seulement ça.
Avec des amis paroissiens qu’on connaît bien, avec des gens plus loin qu’on connaît moins. Plus loin de nos vies, plus loin de ce qu’on est aussi. On prépare un moment à partager, à se tenir chaud aussi pour les jours où il fera un peu froid. C’est tout.

Ça se passe un soir de 31 décembre. Ils sont tous arrivés et ça y est, je suis assise, la fête a déjà commencé. Il y a Françoise, il y a Josette, il y a Jean-Luc et puis Dominique. Elle est à ma droite Dominique et déjà elle m’a pris le bras. Ils sont loin de ce que je suis Françoise, Josette, Jean-Luc et Dominique. On dit qu’ils ont un handicap. Parfois on ajoute mental. On dit ça avec précaution, sans moquerie, sans jugement. Mais je sais bien qu’ils sont à mille lieues de ma vie, de mes lectures, de mes partages.

Ils sont à mille lieues de qui je suis.
Ils ne savent pas lire comme moi.
Ils ne savent pas écrire comme moi.
Ils ne savent pas parler comme moi.
Pourtant, il y a un truc qu’ils font drôlement bien, drôlement mieux je crois.

Tiens, regarde.
Dominique elle a pris mon bras.
Elle a serré un peu pour que je la regarde.
Elle m’a regardé droit dans les yeux.
Longtemps.
Elle serrait encore un peu plus, sans faire mal.
Doucement.
Elle s’est penchée vers mes joues et elle les a embrassées.
Deux fois, trois fois, dix, vingt peut-être.
Doucement.
Puis elle a continué à serrer mon bras.
Et à sourire.

Je me suis sentie toute handicapée de ne pas savoir quoi faire, moi qui sait si souvent.
Je me suis sentie toute handicapée de me laisser faire, moi qui décide presque tout le temps.
Je me suis sentie toute handicapée d’amour, comme si je ne savais plus tenir debout.

C’est resté là planqué au fond de mon coeur, coincé dans ma gorge, un truc qui brille encore au bord de mes yeux.

Une grosse boule d’amour qui va me prendre par la main.
Et me tenir debout.

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9 réflexions au sujet de « Handicapée d’amour »

  1. Merci Corine pour cette grosse boule d’amour encore, en ce début d’année. Je ne te trouve pas si handicapée que ça de ce côté-là tu sais. 🙂

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    1. Merci Anne-Cé. C’était un très chouette moment, vraiment. Peut-être pas handicapée d’amour mais de l’exprimer avec simplicité peut-être un peu non ? 😉

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  2. On est beaucoup à avoir le coeur un peu trop petit pour tout l’Amour à recevoir… Alors ça déborde en brillant dans les yeux. C’est là le meilleur, je crois.
    Merci Corine.
    Merci.

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  3. Un jour, dans l’IME où était ma soeur, un éducateur a eu l’idée de faire un stage avec les frères et soeurs valides, de son équipe d’ados handicapés mentaux. On s’est retrouvés, tous ensemble pendant une semaine, handicapés, frères et soeurs, éducateurs, à faire de l’escalade, du canyoning, passer tous nos repas, nos nuits ensemble. Tous égaux, tous dans l’entraide… Nous avec nos gestes un peu techniques parfois, et eux avec leurs câlins, débordants… Il y a eu beaucoup de fous rires cette semaine-là.

    Et après, on s’est dit qu’en fait, peu importe notre position dans la fratrie, l’enfant handicapé il reste le petit. Celui qu’on protège, et faut pas l’embêter, sinon, nous on y va avec nos poings, s’il le faut…

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  4. Bonjour Corine,
    Comme Anne-Cécile, je vous perçois comme une personne très douée pour l’amour et l’attention aux autres. Votre billet m’incite à Lui demander de m’aider à accepter mon handicap, moi qui ne parviens même pas à embrasser mes filles et mes petits enfants.
    Je vous souhaite une douce année d’amour et d’amitié.

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    1. Merci Nicole, je vous souhaite une douce année aussi, du mieux pour vous et votre famille, je vous embrasse, Corine

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  5. Je laisse ici une pensée pour Laura, qui n’était pas handicapée d’amour, oh non ! A la messe, son geste de paix, c’était quelque chose ! Et son sourire aussi… Et je la vois encore descendre du bus qui la ramenait de l’institut et regagner sa maison, en jupe et en socquettes, même déjà jeune fille… Laura était dans notre paroisse comme dans sa famille : adoptée d’amour. Elle comptait pour chacun. Elle a laissé un vide immense le jour où elle est partie, à l’aube de ses dix-huit ans, parce que ça arrive plus qu’à d’autres, ce genre de maladie traîtresse, quand on a les yeux plissés de sourire. J’entends encore son papa à son enterrement, église bondée : « Laura est née dans la plus grande solitude, et la voilà entourée comme jamais aujourd’hui… »
    Ce moment-là fut un très grand moment de communion, avec des chants joyeux autant que des larmes, et je me souviens, je n’avais pas choisi une carte de condoléances qui rend triste rien qu’à la voir, mais une belle image colorée et douce du Cantique des cantiques…
    Laura, sa phrase préférée, pour certains – beaucoup de monde en fait – c’était : « Je t’aime, toi ! »
    Merci Laura.
    Merci Corine pour ton billet.

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