Ne serait-ce que la frange…

« Ils le suppliaient de leur laisser toucher
ne serait-ce que la frange de son manteau.
Et tous ceux qui la touchèrent
étaient sauvés. »

 

Je crois m’être un peu moquée d’eux à Lourdes.
Ils se pressaient pour prendre leur place dans la file et passer dans la grotte, les uns après les autres laisser glisser leurs doigts sur la paroi devenue lisse à force des doigts glissés les uns derrière les autres.

Oui, je me suis moquée d’eux, et pas un peu, vraiment.
Oh… pas ouvertement, même si ma jeunesse aurait pu oser le faire. Non, en silence, je me disais ce n’est pas cela qui compte, ce n’est pas cela l’important, bon sang caresser une pierre, superstition, ce n’est pas prier ça.
Je me suis moquée d’eux sans rien dire bien longtemps après ma jeunesse.
Je croyais me placer bien au-dessus de ça.

Il y a trois ans, un matin, assez tôt, j’ai emmené une vieille femme à la grotte. Elle m’avait demandé si on pouvait y aller seulement toutes les deux, sans les autres malades. Je me souviens que cela n’avait pas été si simple parce qu’en tant qu’hospitalière, je devais respecter le groupe et les horaires mais j’ai croisé la gentillesse d’un prêtre qui nous accompagnait et qui, se joignant à nous deux, fut un laisser-passer facile.
C’était en fin de pèlerinage.
J’aimais cette vieille femme.
En peu de temps, nous avions appris à nous connaître et j’admirais ce qu’elle avait été, ce qu’elle était encore. Bachelière, étudiante en droit, femme à la tête d’une entreprise, femme de tête dans une vie remplie de Dieu tout le temps. A 96 ans, elle venait à Lourdes avec l’Hospitalité  « pour se rapprocher de Dieu », dans ce qu’elle m’avait nommé « une véritable épreuve d’humilité. »
« Vous comprenez, petite, partager une chambre avec des inconnues, partager mon intimité, me laisser faire… »

Nous sommes arrivés tous les trois à la grotte. Les autres jours, nous étions restés devant, à prier. Cette fois, Angèle m’a demandé de pousser son fauteuil à l’intérieur.
Le long des parois.
Et elle a laissé doucement, très doucement, filer ses doigts sur la pierre.
Le père V. aussi, juste derrière nous.
J’ai gardé les miennes rivées sur les poignées du fauteuil d’Angèle, sans rien dire.

Il faisait très beau ce matin-là et il nous restait un peu de temps avant de rejoindre la basilique pour la messe. Nous sommes allés nous asseoir un peu plus loin.
Je n’ai jamais compris comment le Père V. avait ressenti ce qui s’était passé, ce que j’avais ressenti aussi.
Angèle s’était assoupie dans son fauteuil, au soleil du matin, comme reposée.
Le père V. a ouvert sa Bible et m’a lu cet évangile et « …ne serait-ce que la frange de son manteau ».
Il n’a pas dit grand chose.
Ce n’est pas vraiment un bavard.
Il a incliné un peu sa tête, comme il sait le faire pour être proche.

– Tu sais, oui tu le sais bien, poser nos mains sur une petite croix, sur une vierge qu’on garde, sur un signet offert… poser nos mains sur ce qui est la présence de Dieu dans nos vies, c’est déjà prier. Pour beaucoup, c’est la seule prière. Tous, nous n’avons pas tes mots.
Il a ajouté:
– Dieu nous aime avec tout notre corps, et surtout comme nous sommes, pas seulement avec les mots de nos têtes en prières. Toucher la frange de son manteau bien plus que lui dire mille paroles, bien davantage que d’oser un mot.

Il m’a laissé ses mots, un peu plus même.
Il n’a rien dit sur la paroi de la grotte. Rien.
Il avait bien compris pourtant.

Il m’a dit bien davantage ce matin-là.
Ne jamais juger la Foi de l’autre, jamais. Jamais.
Parce que savante, ne pas croire qu’aimer Dieu se compte en mots de prières, de livres lus, de pages de Bible tant et tant tournées.

Il m’a appris bien au-delà.
Ce que nous sommes au fond, ne laisse personne le juger.
Ne laisse personne croire qu’il sait ce que tu es.
Dieu seul le sait.

 

 

 

5 réflexions au sujet de « Ne serait-ce que la frange… »

  1. Me suis pris une petite claque. Souvent, je viens chez toi, me dis que je vais me prendre une grosse dose de douceur. Et là je me prends une claque et une dose de douceur en même temps. J’aimerais oser aimer comme toi. Vraiment.

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