Le cadeau

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime la vie tout le temps.

Bientôt, c’est la fête des mères. J’ai bien vu revenir la devanture de la parfumerie avec tous ses coeurs rose clair qui dégoulinent entre les flacons. Je n’aime pas ces coeurs-là. On dirait qu’ils sont remplis d’un truc qui bat pour de faux.
Dimanche, c’est la fête des mères. C’est écrit sur mon calendrier de toute façon, je ne peux pas l’ignorer.

Je sais bien que les maîtresses, ça les embête tous les ans quand arrive le moment du cadeau. Celui qu’on fait les après-midis de la semaine d’avant parce qu’on n’a pas eu le temps de réviser suffisamment la table de 7 et la conjugaison de l’imparfait. Surtout avec la cédille du « c » que Phil oubliait tout le temps devant le « a », même que pour lui faire entrer enfin dans la tête, je lui ai dit que pour un footballeur, c’était drôlement ennuyeux de ne pas savoir lacer ses crampons à l’imparfait. Je crois que ça l’a vexé. Je lui ai demandé pardon. Je ne suis pas toujours très gentille quand la fête des mères arrive. Il le sait Phil mais moi, je sais que ce n’est pas une raison.
Déjà, les maîtresses, elles s’étaient mises d’accord depuis quelques temps. On fait un cadeau « pour les parents ». Comme ça, Lili qui ne connaît pas son papa et Noémie qui a perdu sa maman, elles ne seront pas tristes. C’est étrange de dire « perdu » au lieu de « mort ». Les grandes personnes croient toujours que ne pas dire les mots difficiles enlève le difficile. C’est ridicule. Et puis, quand quelqu’un meurt, on ne l’a absolument pas perdu.
Moi, je ne sais pas quel mot utiliser pour ma mère et mon père. Je les connais, ils ne sont pas morts mais je crois que perdus leur conviendrait.
Et puis, vous savez, Lili et Noémie, la fête des parents à la place de fête des mères ou fête des pères, ça ne leur rend pas ce qui manque à leur vie. Les mots ne rendent jamais ce qui manque à la vie.

Julie – c’est ma maîtresse de cette année -, je l’aime bien. Elle ne me regarde pas avec ses yeux un peu tristes qui essaient quand même de sourire quand arrive le temps du cadeau à préparer. Elle ne regarde personne comme ça Julie, ni Lili, ni  Noémie.
Elle sait que je n’aime pas ce geste qui leur fait ôter leurs lunettes aux grandes personnes pour essuyer un coin d’oeil mouillé et surtout, elle sait que j’aime la vie tout le temps même si.
Elle me dit que ça se voit parce que ma bouche ne sait que sourire.

Julie, je l’aime bien et elle a eu une chouette idée. Le cadeau de cette année, ce sont des petits pots en terre peints à la main et dedans, on peut choisir d’y planter des fleurs ou de la menthe ou du thym et des couleurs et des parfums.
– Tu sais, je fais des petits pots moi aussi, m’a dit Julie, mais comme mes parents habitent à 800 kilomètres d’ici et que je ne les vois qu’aux grandes vacances, je ne les fais pas pour eux. Je les dépose dans la petite chapelle.

Julie, elle n’a rien dit de plus. Pas comme la maîtresse de l’an dernier qui s’était empêtrée dans une longue explication pour me dire que des grands-parents, c’était important aussi et que je pouvais leur faire un cadeau. Comme si je ne le savais pas ! Et je n’avais rien préparé, surtout pas son coeur en fil de fer tordu avec des fausses fleurs dedans. En fait, ce n’est pas son « important » qui m’a énervée, c’est son « presque pareil » juste après, même si Grand-père m’a expliqué que les grandes personnes parfois sont maladroites avec les enfants à force de gentillesse.
Julie, elle ne m’a pas dit non plus, parce qu’elle est croyante, que Marie c’était comme une maman, et que Dieu, c’était comme un père. Heureusement, ça m’aurait aussi un peu énervée ce besoin d’expliquer tout le temps. Et puis, moi, de toute façon, c’est Saint Joseph que je préfère comme papa (parce que j’aime bien comment il regarde Jésus tout le temps).

 

J’ai peint mes trois petits pots. Un dégradé de bleu parce que j’aime les bleus. Dans le premier, j’ai choisi la menthe pour sa senteur sucrée; pour le deuxième, l’oeillet d’Inde et son orangé,- je n’aime pas vraiment son odeur mais sa couleur est splendide (splendide: ce mot démodé fait exploser la beauté quand on le dit, on devrait le dire plus souvent) – et dans le troisième pot, j’ai planté un chevalier-d’onze-heures simplement pour son nom parce que c’est un extraordinaire nom de fleur !
Finalement, dimanche, mes trois pots, j’ai décidé de les  mettre devant mon-petit-coin-pour-Dieu (c’est comme ça que j’ai appelé l’étagère juste au-dessous de ma collection de Tintin), là où il y a mes galets, l’icône que Marielle m’a rapportée d’Italie et ma bougie de baptême.
Julie m’a dit que c’était une belle idée.
J’aime bien quand elle dit belle pour une idée, on dirait qu’en plus d’être bonne, cette idée va donner de la douceur à mes jours.

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