La rustine

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien les balades à bicyclette.

 

« Demain, dès l’aube…!  » Grand-père a joué le poète quand je lui ai demandé à quelle heure on partait au port à bicyclette. C’est vraiment le bonheur de ses samedis matins quand la marée ramène les bateaux de pêche vers la criée et qu’il enfourche son vélo -parfois je dis vélo quand même – pour trouver le meilleur du merlu, de  jolies cardines blondes ou des petites sardines à griller. Grand-père aime bien partir tôt pour ensuite avoir tout le temps de cuisiner parce que le poisson, le samedi, c’est toujours son affaire !
Il ne m’emmène pas souvent avec lui pour cette balade-là. Il aime ce moment seul je crois mais il sait que je l’aime aussi.
Alors me dire la veille que je serai de la partie, c’est comme un cadeau des parfois.

Il était un peu plus tard que l’aube quand même quand nous sommes partis.
Le vieux Paul a sonné à la maison pour demander de l’aide parce que sa chaudière faisait elle aussi la grève et qu’il n’avait plus d’eau chaude. Je le trouve drôle le vieux Paul, il donne toujours une vie aux choses. Par exemple, il ne parle pas de ses chaussures mais « des deux filles qui supportent ce vieux bougon de célibataire » et quand il retire sa casquette et la pose sur le coin de la table, il lui dit: « Te sauve pas princesse, ma pauvre caboche déplumée ne peut plus sortir sans toi ! »
Grand-père dit toujours que Paul n’a pas appris la poésie sur les bancs de l’école mais qu’ il a celle de la vie en vrai. Je crois qu’il a raison.
Pourtant, ce matin, j’ai bien vu que le vieux Paul l’a contrarié avec l’histoire de sa chaudière. Grand-père a bien réussi à la remettre en route mais nous avons dû différer notre départ matinal, après avoir entendu les dizaines de pardons désolés du vieil ami.
Départ que Grand-père a d’ailleurs tenté de prendre seul.
« Tu comprends, j’irai plus vite … »
Je n’ai pas insisté beaucoup pour lui dire que moi, je ne le retarderai pas et que mes petites jambes étaient peut-être petites mais qu’elles pédalaient vite.
Grand-père ne renonce jamais à une promesse.
« Allez, c’est parti Coquille, on prend la route principale, c’est tout plat, tu files sans te retourner, on arrivera à l’heure. »

Je sais faire ça. Je sais être obéissante et ne pas rêvasser sur le chemin.
J’aime bien rendre les gens que j’aime heureux.

 

C’est au détour de la maison de Véro que j’ai senti un truc qui n’allait pas à l’arrière. Grand-père qui roulait derrière moi l’a vu de suite et m’a demandé aussitôt de m’arrêter.
– Ton pneu… tu as crevé… zut !!! …on a encore un bout de chemin… à pied nous ne serons jamais …
Il n’a pas terminé sa phrase. Je crois qu’il a vu ma mine triste.

Sur le bord de la route, il a déposé mon vélo, et la roue, et la chambre à air. Sans rien dire mais patiemment, il a caressé de sa main experte le boyau, l’a passé près de son nez très doucement pour chercher l’endroit de la crevaison au filet d’air qui sortirait. Il a ouvert son canif, a gratté délicatement, a posé la colle sortie d’un petit tube magique lui-même sorti de sa trousse de secours. Et il a pris le temps de coller une rustine en tenant son pouce appuyé. Et là, il a levé sa tête.
Je ne souriais pas. Et je lui ai murmuré:
– Pardon…
– Pardon ? Pardon pourquoi Coquillette?
– Pardon de te mettre en retard, si je n’étais pas venue, tu…
– Non…non, non… tu n’as rien à te faire pardonner, surtout pas. C’est moi… je crois qu’il faut que j’apprenne à cuisiner la côte d’agneau aussi, on filera chez Rose-Marie chercher un p’tit bout de viande !

Grand-père a reposé ma bicyclette et s’est assis sur le bord du chemin. Nous avions le temps maintenant. Il m’a raconté le pardon comme jamais il ne me l’avait raconté.

Le vrai pardon, celui qu’on ne dit pas en l’air. Pas le petit excuse-moi qui précède nos petits ratés du quotidien. Pour une chaudière qui fait grève ou un poisson à fond de cale. Non, le Pardon. Celui avec une majuscule. Celui qu’on demande et qu’on reçoit. Je n’ai pas tout bien compris parce que parfois il oublie que je suis une petite fille et il utilise des mots vraiment très très démodés. Mais quand il a comparé un coeur pardonné à l’effet d’une rustine de chambre à air, comme ce petit quelque chose qui regonfle, ce temps pris au temps qui fait revivre, ce bout de pansement qui répare beaucoup,  j’ai compris l’essentiel.
J’ai surtout compris qu’il m’aimait et bien plus que son poisson du samedi.

 

Nous sommes arrivés sur le port après 10 heures. Marc avait déserté le quai pour rejoindre ses amis au café. Il avait tout vendu dès son arrivée deux heures trente plus tôt.
Presque.
Trois jolies cardines bien blondes nous attendaient dans la glacière de son bateau.

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Un commentaire

  1. oH mais que de souvenirs cette crevaison moi qui allais à l’école à….bicyclette; c’est mon père qui m’avait appris à repérer une rustine exactement de la façon dont vous la décrivez. Quant au Pardon demandé et reçu quelle grâce oui et quelle joie de rédémarrer ensuite…regonflée! merci Coquille pour cette histoire, merci Corine de si bien raconter!

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