L’abonnement

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je ne suis pas très patiente.

 

Cela commence toujours par l’avant-dernière semaine de chaque mois sans qu’on sache vraiment le jour. On sait simplement que ce sera cette semaine.
En général, c’est le mercredi, parfois le jeudi, ça dépend de la poste mais de toute façon dès le lundi – on ne sait jamais ! -, je commence à aller un peu plus fébrilement à la boîte aux lettres pour voir si ma revue est arrivée. Vous vous rendez compte que « fébrilement » simplement en le disant, il fait un peu trembler les mains !

Ma revue.
Cela n’a rien à voir avec celles qu’on achète chez Paulo quand on regarde un peu au hasard de son étal les titres plus ou moins attrayants. On a quelques sous en poche avec Lili et Phil et on peut s’acheter des pages pour rêver ou se détendre. Parfois il y a une maman pressée juste à côté qui dit à un autre enfant « Dépêche-toi de choisir, il y a l’embarras du choix quand même ! » Les grandes personnes aujourd’hui ne comprennent plus que ce n’est pas le « beaucoup » ou le « trop » dont les enfants ont besoin, mais seulement de temps. Du temps pour choisir. Pour vivre même.
J’aime bien prendre le temps de choisir chez Paulo mais ce n’est pas tout à fait pareil. Ma revue, celle que je reçois dans la boîte aux lettres, elle est comme une lettre personnelle qui semble avoir été écrite juste pour moi.

Dès le lundi donc, je vais voir au bout de l’allée et ouvrir la boîte mais c’est inutile. Le mardi, de même.
Il faut attendre.

Le chemin devient réjouissant le mercredi parce qu’en général c’est bien le mercredi que ma revue préférée arrive. Et le chemin pour remonter vers la maison tout aussi triste quand il n’y a rien.
Rien !
Toujours rien.
Brigitte, la factrice que j’ai attendue entre le 15 et le 20 de ma montre parce qu’elle est toujours pile à l’heure m’explique que ça arrive pour des raisons que je ne comprends pas bien et elle me rassure d’un « ce sera certainement demain, bonne journée Coquille ! » même si ce mercredi-là est un peu moins bon que prévu.
Il faut attendre.
Le « certainement demain » me fait cependant courir le jeudi en rentrant de l’école. Grand-mère est allée chercher son courrier dès le matin mais laisse la revue à l’intérieur et la clé de la boîte aux lettres bien en évidence devant mon goûter. Cela veut dire « Vas-y !… elle est enfin arrivée » et elle sourit de me voir délaisser mon chocolat pour un peu de lecture nouvelle.
Je remonte l’allée en dansant cette fois. C’est drôle comme le coeur marche sur des pieds, vous avez déjà remarqué ça comme il les fait traîner, trembler, reculer, courir, sautiller…
Je remonte l’allée en dansant, les deux mains agrippées à la grande enveloppe à mon prénom.
Le goûter est oublié. Je grimpe deux à deux l’escalier. L’enveloppe est ouverte dans ma chambre, sur le lit. Et allongée, à l’abri presque, je passe plus d’une heure à dévorer le familier des couleurs, les retrouvailles avec mes rubriques favorites et les nouveaux articles.
Personne ne vient déranger l’instant précieux comme un cadeau et le temps donné.

Tout est lu.
Je suis repue et pourtant, j’ai faim. Du vrai goûter que ma revue m’avait fait oublier.

Je la laisse sur mon lit. La vie reprend ses habitudes. Les leçons, le comment-était-cette-journée-alors et le dîner. Au moment du coucher, à la lampe de poche peut-être, je retournerai entre ses pages, lire les petites lettres oubliées, revoir quelques images, relire l’histoire à suivre encore parce que cet épisode est vraiment bien.
Et dans deux ou trois jours, quand j’aurai épuisé chaque ligne, chaque détail, la revue ira rejoindre les autres, dans la boîte à archives. Elle ne sera pas oubliée mais gardée. Comme celle de septembre dernier que je ressors pour l’article sur les grenouilles, Phil en aura besoin pour son exposé.

Puis, je laisserai passer les semaines attrapées par d’autres lectures de romans ou de bandes dessinées et le mois prochain, quelques jours avant le nouveau numéro, tout recommencera.
J’attendrai.

Mon abonnement m’apprend à aimer la patience je crois.

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