L’orage

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je crois que j’aime bien la pluie.

Je n’avais pas vraiment prévu ça comme ça.
Au matin, le grand soleil nous avait fait quitter nos chandails et nos chaussettes et c’est légèrement vêtus, pieds nus dans les sandales et la tête au vent, que nous sommes partis à l’école. C’est drôle comme le soleil au dehors semble traverser la peau parfois et atteindre le coeur. Oh… ça ne transforme pas le difficile en facile comme par magie non, mais nos pas semblent aussitôt un peu plus légers.
Et il y avait besoin d’un peu de léger depuis quelques temps.
Grand-père était encore embêté par une mauvaise toux. C’est étrange les mots. On les atténue parfois parce qu’on croit que cela va atténuer le mal. Quand Grand-mère dit « mauvaise », elle le prononce comme cette mauvaise  blague qu’on aurait tôt fait de rendre drôle. Mais son sourire ne parvient pas à cacher son inquiétude. Et je ne m’y trompe pas en regardant le bord de ses yeux.
Et puis, il y avait Lili qui ne faisait plus rien en classe depuis des jours sous prétexte que sa maman n’avait plus le temps de s’occuper d’elle pour ses leçons, trop fatiguée par ses nouveaux horaires à l’usine. Je crois qu’elle n’a pas aimé ça Lili quand je lui ai expliqué le sens du mot « prétexte ».
Et puis, Suzanne à l’hôpital, petit Claude invisible depuis trois jours, le grand fils de Paulo dans une étrange histoire de trafic que je ne comprends pas, ça faisait beaucoup.
Et toujours le monde sur l’écran de la télévision qui fait croire que le beau n’existe plus.

On n’avait pas vraiment prévu ça comme ça.
Le ciel s’est assombri d’un seul coup. Le vent s’est levé et a couché les pétunias que la maîtresse avait accrochés aux fenêtres de la classe. L’air s’est chargé de l’odeur de la terre et de grosses gouttes de pluie ont commencé à tomber. Comme si tous les éléments se confondaient et ne savaient plus où était leur place. Un peu de la même manière que nos coeurs chamboulés par les gris déboussolent nos vies.
Le jour est devenu nuit, on a vite refermé les fenêtres, on a même allumé la classe. Et les premiers grondements ont roulé jusqu’à nos oreilles presque endormies par une récitation de poésie qui n’en finissait pas.

Lili s’est rapprochée un peu de moi. Elle avait peur de l’orage. Je ne faisais pas la fière mais le sourire de la maîtresse et les gros murs de l’école suffisaient à me rassurer. Diego a voulu faire le malin mais gentiment, la maîtresse lui a dit qu’on allait profiter de l’orage pour écrire. Et Diego, l’expression écrite, ce n’est pas son jeu favori alors il n’a plus fait le malin. Elle a le chic la maîtresse pour profiter de chaque imprévu. Elle a le chic pour mettre des mots sur nos vies.
L’encre bleue de mon stylo, je crois qu’elle a tout déversé sur la page. Comme une nuée d’orage, elle a écrit le noir du monde, les larmes, les blessures. Et mon coeur chamboulé par les gris qui déboussolent ma vie. Il y avait les grondements au dehors et les fracas au dedans. Et les mots pour le dire.

On n’avait pas vraiment prévu ça comme ça.
Au matin, le grand soleil nous avait fait quitter nos chandails et nos chaussettes et c’est légèrement vêtus, pieds nus dans les sandales et la tête au vent, que nous sommes partis à l’école.

àl’heure de la récréation, tout s’est calmé. L’orage était passé. La maîtresse a ramassé nos cahiers. « On les lira demain. »

Demain est arrivé. On a remis nos chandails et nos chaussettes.
Dans la marge, à l’encre violette – Julie, elle corrige toujours à l’encre violette, ce n’est pas parce qu’elle n’aime pas le rouge, c’est simplement parce que le violet mêle le rouge à notre bleu, c’est ce qu’elle dit, et que corriger n’est pas de son seul ressort mais bien de notre fait, aussi. Elle est chouette Julie et dans la marge, elle avait écrit:
Regarde bien Coquille, après la pluie vient le beau temps.
Puis, au crayon gris, parce que le crayon gris c’est juste entre elle et moi, elle a ajouté:
Proverbes, 17,22

Je suis allée chercher la Bible du coin prière, j’ai tourné les pages et j’ai souri.

C’est drôle comme le soleil au dehors semble traverser la peau parfois et atteindre le coeur. Oh… ça ne transforme pas le difficile en facile comme par magie non, mais nos pas semblent aussitôt un peu plus légers.
On a remis nos chandails et nos chaussettes et sur le chemin du retour avec Lili, main dans la main, on a aperçu le reflet sous nos pas alors on a sauté les deux pieds dans le ciel bleu.

Photo ©LouloudeKer

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