Le boisseau et le sel

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je crois que les évangiles c’est un joli livre pour les enfants. Aussi.

Je ne sais pas trop à quand ça remonte cette histoire et cela peut vous faire sourire parce que je ne suis pas très vieille mais cela veut aussi dire que ça fait très longtemps. Peut-être depuis que Grand-père, contre l’avis de Grand-mère d’ailleurs, a eu l’idée – qui pourrait vous paraître saugrenue – d’endormir mes cauchemars, de calmer mes inquiétudes du soir, de bercer mes pleurs en me lisant des pages d’évangile.

Je me souviens de la première fois.

Je venais de débarquer chez eux, haute comme trois toutes petites pommes. Grand-mère avait mis de la patience dans chacun de ses mots, dans chacun de ses gestes, dans chacun de ses sourires mais rien n’y faisait. Le jour était rempli de mes silences et les pleurs envahissaient leurs nuits.
Grand-père n’est pas patient. Du moins, il n’a pas cette patience de comprendre un tout petit enfant qu’on avait déposé à sa porte sans qu’il l’ait vraiment demandé. Grand-père n’est pas patient et cela lui donne toujours l’urgence des paroles vraies, dépourvues de manières, même si parfois elles sont maladroites. Il paraît que je lui ressemble un peu, c’est drôle.

Je me souviens bien de la première fois.

J’étais enfouie sous la couverture. Ma poupée Pimprenelle avait juste ses deux p’tits yeux verts qui dépassaient du drap. Il s’est assis sur le bord de mon lit et c’est à Pimprenelle d’abord qu’il a lu le sel de la terre et la lumière sous le boisseau.
Il a parlé du sel juste après. Il disait des choses jolies enfin elles avaient l’air jolies à cause de sa voix douce et grave. Pimprenelle ne disait rien. J’écoutais. J’aimais bien tous ses mots qui dansaient au-dessus de moi, du sel, de la lumière, Jésus. C’est la première fois que des mots dansaient ainsi dans ma tête. Je crois qu’on ne le dit pas assez que les Paroles d’évangile sont belles, belles à entendre, simplement.
Et sans m’en rendre vraiment compte, les larmes se sont arrêtées.

Je n’y tenais plus moi sous mon drap. Je voulais le regarder parler. J’ai toujours trouvé ça magnifique une voix qui lit et qui raconte.
Je n’y tenais plus moi sous mon drap parce que je les aimais déjà tant les mots démodés.

J’ai sorti mes yeux mouillés et mon bout de nez qui reniflait pour le regarder un peu.
Puis le reste du visage jusqu’à oser ma voix, aussi.
– C’est quoi le boisseau ?
Ma curiosité l’avait emportée, les mots lâchés, l’envie de comprendre plus forte que tous mes chagrins. Grand-mère, elle m’a dit plus tard que les mots avaient ce pouvoir-là, celui de donner envie de vivre. Je crois qu’elle a raison. C’est peut-être pour ça que depuis je les collectionne, les garde, les dorlote, les aime.
– Le boisseau… Mmmm…c’est une ancienne mesure mais là, c’est l’expression « mettre sous le boisseau » qui est importante.
– Et c’est quoi mettre sous le boisseau ?
Maintenant ma tête entière était sortie des draps.
– Mettre sous le boisseau, c’est cacher ce qui doit être mis en lumière, le beau, la vie, l’amour…toi. Toi, tu es comme cette lampe sous le boisseau. On ne voit rien de ce qui est beau en toi, tu caches tout. Bonne nuit, dors bien maintenant.

Grand-père a embrassé mon front pour la première fois, laissé là, surpris de ne plus se cacher, étonné d’une bonne nuit promise sans plus d’explication.
J’ai bien dormi.
Pour la première fois aussi, depuis mon arrivée.

Le lendemain soir, Grand-père est revenu.
Je l’attendais, assise dans mon lit. Pimprenelle, assise à mes côtés.
– Tu me racontes une autre histoire de sel ?
Grand-père a souri.
Je ne sais plus quel passage d’évangile il avait choisi.
Chaque soir désormais m’attendrait une histoire de Jésus. Avec plein de mots démodés dedans à collectionner.

 

Maintenant, je sais lire toute seule. Depuis longtemps déjà.
C’est moi qui continue à raconter les évangiles à Pimprenelle qui est restée toute petite.
Parce que je crois que les évangiles, c’est un très joli livre pour les enfants.
Pour qu’ils n’aient jamais peur de grandir.

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2 commentaires

  1. Encore une belle et douce aventure de Coquille. C’est dur de ne pas avoir peur de grandir… mais toutes ces histoires aident à aller au-delà des peurs. Merci Corine.

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