Le flot de vert tendre

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et la vie continue, presque pareille.

Le téléphone a sonné en fin d’après-midi.
Grand-mère a failli manqué l’appel parce qu’il faisait chaud pour ce premier dimanche d’été et que nous nous étions installées tout au fond du jardin, sous le cerisier. On serait mieux à l’ombre pour écosser les petits pois. J’aime bien écosser les petits pois. Avec l’ongle de mon pouce, j’ouvre la gousse un peu comme la fermeture de ma trousse d’école, puis j’écarte les bords, doucement. Je découvre les grains, bien rangés. Parfois, un très gros. Parfois, des tout petits pois, restés minuscules. Parfois, des petits pois amoureux, ceux qui se sont serrés l’un contre l’autre, collés. Je les fais tous glisser dans le récipient posé sur mes genoux. De temps en temps, j’arrête mon travail juste pour passer ma main dans ce flot de vert tendre. J’ai l’impression que la vie est pareille, toute douce.

Le téléphone a sonné. Grand-mère a couru vers la maison. Peut-être qu’elle attendait.

 

Le téléphone a sonné en fin d’après-midi et trois jours ont passé.
Le thermomètre a continué de grimper.
La chaleur ne s’est pas arrêtée.

J’ai mis ma robe rose pâle. Et mes ballerines.
Ce sera mieux que tes sandales.
Je ne sais pas trop pourquoi.
Je crois que la mort au soleil d’un dimanche est bien plus indécente que mes pieds nus.

 

 

L’attente était brûlante et j’ai bien vu que tous les gens ont presque murmuré un soulagement en entrant dans le frais de l’église.

Au cimetière, certains ont ouvert des parapluies pour se cacher d’un jour bien trop vif. C’était un peu bizarre. Je ne sais plus s’ils essuyaient leurs larmes ou leur sueur avec leurs mouchoirs.

Martine est restée avec Grand-mère lorsque tout le monde est reparti. Elles ont arrangé les fleurs. Martine a déversé un arrosoir d’eau sur les gerbes. Pour qu’elles tiennent un peu plus longtemps.
C’est vraiment étrange cette manie de couper des fleurs et de les laisser mourir sur les tombes. J’ai dit à Grand-mère que, sur sa tombe, je lui mettrai seulement des fleurs vivantes dans des pots de terre. Quand elle m’a embrassée, j’ai senti une larme au coin de sa bouche. Et puis, nous sommes rentrées à pied. J’ai marché sur le bas côté de la route. Mes ballerines dans les mains et mes pieds nus dans l’herbe.

Sous le cerisier, on a bu un verre d’orangeade. Au tôt du matin, Grand-père avait ramassé des petits pois. J’ai repris mon récipient sur mes genoux et ma main dans le petit flot de vert tendre.
J’ai caressé la vie, presque pareille.

 

Suzanne est morte.
On ne devrait jamais mourir un beau dimanche d’été.

 

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