La petite porte

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je connais une petite porte étroite.

 

Au fond du jardin, il y a cette petite porte. Bleue. Bleue comme l’horizon qu’elle découvre. Grand-père et Grand-mère ont l’immense chance de cette maison qui  ouvre un sentier vers l’océan. Et j’ai la chance immense d’y vivre aujourd’hui.

La clé est toujours sur la porte.

Au fond du jardin, il y a cette petite porte bleue. Et je me souviens bien de la première fois que je l’ai franchie. C’était avec Grand-père. J’avais presque 6 ans.
Il m’a pris par la main et en tournant la clé dans la serrure, cherchant le cliquetis qui enclencherait l’ouverture, il a prononcé ces mots:
« Elle est un peu difficile à ouvrir, la clé est capricieuse… et ne grandis pas trop vite parce que tu vois, elle n’est pas très large, pas très haute non plus… C’est une toute petite porte mais ce qu’il y a derrière est très grand. »
La petite porte bleue s’est ouverte sous mes yeux et d’un seul coup, l’océan a baigné l’horizon de tous ses flots.

 

Je n’arrive pas très bien à décrire ce qui s’est passé.
Je ne suis pas certaine que tous les mots existent pour dire toutes les choses.
J’ai juste su que c’était là.
Là que je serai bien. Désormais. Tout le temps. Et que même si un jour je partais loin d’ici, j’y reviendrais.
Ce sera chez moi. Je reviendrai y mourir.

 

Je ne dis jamais ça aux grandes personnes parce qu’elles ne comprennent pas bien qu’une petite fille (même si je suis un peu plus grande maintenant) dise des mots comme ça. Moi, ce sont les grandes personnes que je ne comprends pas bien. Surtout celles qui croient en Dieu. Je les croise au caté, à la messe, à l’église. Elles m’apprennent la mort et la résurrection de Jésus, les péchés et le pardon et tous les évangiles mais quand je leur dis que je mourrai ici parce que la petite porte bleue elle est comme une petite porte sur le paradis, elles me répondent veux-tu bien te taire Coquille, ce ne sont pas des idées à ton âge.
Le problème c’est qu’elles disaient pareil à Suzanne avant qu’elle ne meure.
Je ne sais pas quel âge il faut avoir pour dire ce qu’on a sur le coeur en vrai.
Je crois que les grandes personnes aiment trop être vivantes alors elles ont peur de ne plus l’être. Et celles qui croient en Dieu, pour la plupart, je crois bien que c’est exactement pareil.

Moi aussi, j’aime bien être vivante. Faut pas croire. J’aime le vent dans mes cheveux, le sable sous mes pieds, les bisous sur la joue de Phil, les mains de Grand-mère quand elle prie et les parties de cartes avec Grand-père seulement quand je gagne.
Mais je crois que Dieu est là derrière sa petite porte bleue. Et j’aimerais bien le rencontrer.
Si je grandis un peu, jusqu’à longtemps ou même très longtemps, faudra que je fasse attention. Phil, il dirait « faire gaffe ». Oui, faudra que je fasse gaffe de redevenir toute petite parce que la porte elle n’est pas bien haute et même pas très large.

En fait, c’est peut-être de ça que les grandes personnes ont peur. De ne pas pouvoir baisser la tête et de se faire toutes petites avant d’entrer. Ou même de se croire tellement grandes qu’elles ne pourront plus se faire petites.

 

Pourtant, il suffit de s’abaisser un peu.
La clé est toujours sur la porte.

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