Les cailloux

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien revenir. De la même manière. À chaque fois.

Et je me demande, parfois, si je suis déjà vieille.

J’ai vidé ma valise.
J’aime bien vider ma valise.
Alors je l’ai fait très lentement. Je ne sais pas si tu as déjà remarqué cette chose étonnante. Le temps que l’on prend pour faire les choses. Le temps qu’on accorde à ce qu’on aime et celui qu’on hésite à prendre pour ce qu’on n’aime pas. En vérité, ce n’est pas si simple et j’ai bien compris- déjà- qu’on ne faisait pas (toujours) ce qu’on voulait. Enfin, cela concerne les grandes personnes. Pour le moment, j’aime assez mon temps: je crois que j’en ai suffisamment pour faire ce que j’aime.
Comme vider ma valise.

Alors je l’ai fait très très très doucement.
Oh… pas pour tout. En une  brassée, mes vêtements, en deux, mes chaussures, mais en trois, mes cailloux. En un trois très très très lent. (Tu vois, même le petit mot « très », il sait donner du temps quand on veut).
Je rapporte toujours des cailloux. Et je les ajoute à ma collection de cailloux, de pierres, de galets.
J’aime bien mes cailloux. Pas des cailloux jolis, non. Des cailloux, des pierres, des galets sur lesquels mes pieds se sont posés. Des tout simples. Des juste ramassés sous mes pas, en un geste rapide qui ne ralentit jamais la marche.
Je rapporte toujours des cailloux et je les sors de ma valise un à un.
Je les prends dans ma main, chacun, et avec le bout de mon pouce et de mon index je fais le tour de chaque pierre. C’est drôle comme chacune raconte bien mes pas sur les chemins de randonnée, sur les sentiers qui grimpent, ou même sur les plages presque toute lisses.
Je les caresse doucement et je sais que je n’oublierai jamais d’où elles viennent en les déposant les unes à côté des autres.

C’est à cet instant que je me suis demandée si je n’étais pas déjà vieille.

Parce qu’à ce moment-là, Grand-père a eu le chic pour frapper à ma porte:
– As-tu vidé ta valise pour que je puisse la remonter au grenier ?

Il le sait pourtant que ça prend un peu de temps.
Il entre et regarde mes cailloux. Il répète toujours la même phrase.
– Elles sont tellement serrées tes petites pierres sur ton bord d’étagère, on dirait que tu as fait le tour de la terre… il va falloir qu’on arrête de voyager.
Alors, je joue moi aussi.
– Mais non… pas encore…!
Il sait que j’aime partir.
– Bon d’accord. Mais, il va falloir installer une nouvelle étagère cette fois. Ou arrêter cette drôle d’habitude de rapporter des cailloux.
Je joue encore.
– Jamais.
Et mon gros coussin à plumes atterrit sous sa barbe qui rit aux éclats.

 

– Dis, Grand-père, je suis vieille à avoir déjà cette habitude ?
– Non…
Il se tait un peu. Quand il se tait Grand-père, c’est qu’il choisit des mots précieux. Pour ne pas se tromper.
– Non…Mais tu verras, avec le temps. Il y a sans doute comme un peu de fidélité avec les habitudes. On ne les trouve jamais très modernes d’ailleurs, parfois même on passe une partie de sa vie à s’en défaire ou à essayer du moins. Puis, il en vient de nouvelles. C’est drôle d’ailleurs cette expression « de nouvelles habitudes ». Finalement, elle est jolie ton habitude. Elles seront toujours jolies tes pierres parce qu’elles te font aimer le monde. Garde-là, fidèlement, ton habitude.

 

Je ne suis pas certaine d’avoir compris tout le précieux des mots que Grand-père m’a dit hier en rangeant ma valise.
On est rentrés mais les vacances ne sont pas finies.
Les cousins vont débarquer parce qu’ils aiment notre océan au mois d’août, autour du 15 pour fêter Marie ensemble, et les lampions dans le jardin sous le cerisier. Un peu avant le 15 pour pêcher avec les belles marées et un peu après pour visiter la baie. Ils se régaleront des crêpes même s’il y a vraiment beaucoup de beurre dedans. Ils apporteront leurs cirés et leurs bottes parce qu’on ne sait jamais chez vous. Ils déposeront leurs chandails sur les porte-manteaux de l’entrée et s’étonneront avec la même intonation, en repartant deux semaines plus tard:
– Mais finalement on n’en a pas eu besoin…

Ils ne sont pas vieux les cousins qui aiment bien revenir toujours à la même date.  Moi, j’aime bien leur habitude.
Parce que je crois qu’elle nous aime aussi.

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