Tout au fond

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’apprends à regarder.

Père Jean, quand il nous a souhaité de bonnes vacances fin juin, il nous a dit aussi un petit quelque chose. Ce petit quelque chose qui, sur l’instant, passe presque inaperçu et qui finalement apparaît comme essentiel. Exactement comme l’ombre que Grand-père ajoute aux personnages de ses tableaux. On pourrait s’en passer mais sans elle, il manquerait un petit quelque chose pour qu’ils soient comme vrais.
– Parfois notre regard, il change un peu en vacances parce qu’on bouge, on quitte nos places, on se déplace…même en restant chez soi. Vous verrez, essayez !

Je ne sais pas ce que les grandes personnes ont compris à ce conseil d’ami mais moi, je me suis demandée toute une semaine quelle place j’allais bien pouvoir faire bouger. Bien sûr, on prenait la route, longtemps même. Bien sûr, on changeait de toit et de paysages et de sourires à regarder. Bien sûr, on posait nos pas sur une terre que je ne connaissais pas. Bien sûr, mes cailloux ne seraient pas des galets mais des pierres d’une roche à l’ocre que, jamais encore, je n’avais ajoutées à ma petite collection.
Mais tout cela ne changeait pas ma place de petite fille, une menotte dans la main solide d’un Grand-père et l’autre dans la douceur d’une paume de Grand-mère. Cela ne changeait rien à ma vie qui croisait sur les chemins de randonnée des familles qui ne ressemblaient pas à la mienne et dont j’enviais souvent le sourire des mamans.

Et puis il y a eu le premier dimanche.
On avait repéré la petite église et les horaires de la messe. On est arrivés un peu avant et il m’a semblé qu’il n’y avait que des habitués. Vous savez, ça se voit tout de suite les habitués. Il s’embrassent, ils parlent de leur semaine et ils vont s’asseoir à leur place. Grand-père et Grand-mère se sont installés à droite en entrant et comme à leur habitude, ils m’ont dit ‘va où tu veux’. Parce que dans mon église je rejoins toujours mes amis tout devant ou quand ils ne sont pas là, je vais à côté de saint Joseph (qui est tout devant aussi) parce que la lumière, à exactement 11h30, elle vient se poser sur ses mains et je trouve ça extraordinaire. On ne dit jamais assez que la lumière est extraordinaire dans les églises quand elle se pose à la même heure au même endroit. Ce n’est pas de la magie, c’est de l’extraordinaire.

Mais ce premier dimanche, il n’y avait pas d’amis et même pas de saint Joseph.
Alors je suis restée dans le fond. Il y avait une chaise comme ajoutée au bout du banc et une dame m’a dit: « Tu peux t’asseoir là si tu veux, c’est la place de ma petite fille mais elle est partie en vacances. » C’était assez drôle d’être comme une petite fille de remplacement.

Je n’ai pas très bien écouté l’homélie du curé. Je n’ai pas très bien écouté d’ailleurs.  J’ai regardé les gens.
J’ai regardé les gens au fond de l’église, ceux que je ne vois jamais chez moi. Des qui ne savait pas vraiment comment faire,  des un peu maladroits même, des tristes, des timides peut-être, des qui fermaient les yeux tout le temps.

Grand-père m’a demandé en sortant si j’avais compris l’homélie. Avec Grand-père, ça ne sert à rien de raconter des histoires. Je lui ai dit que je n’avais pas écouté.
– Peut-être que tu étais trop occupée à regarder autour… C’est aussi une belle prière.
Je me demande comment on peut être trop occupée. Mais j’ai bien aimé ce qu’il m’a dit et au fond, je crois qu’il avait raison.

Au fond.
Je me suis dit que c’était ça.
J’avais changé de place et regardé ce que je ne connaissais pas.
Peut-être même que j’avais ajouté à mon regard les petites ombres qui manquaient pour bien tout voir, tout au fond.

Au fond.
C’est peut-être aussi ça prier. Savoir se déplacer.

 

 

 

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5 commentaires

  1. Je me mets souvent au fond de l’église depuis quelques années; je me force à dire vrai parce que mon mari devenu diacre se doit d’être auprès de tous et je trouve que le fond de l’église est un bon moyen de l’accompagner. J’ai appris à y rencontrer des timides et des maladroits comme vous le dites mais aussi des discrets, quelques pressés qui veulent quitter la messe avant tout le monde sans se faire trop remarquer, des « inhabitués » qui n’osent pas trop encore, des migrants aussi qui n’osent pas davantage…je me suis demandée ce qui faisait si peur pour avancer devant… et un jour, Sari, nouvelle arrivante venue d’un pays en guerre, m’a répondu qu’elle n’avait pas peur ici mais que le fond de l’église c’etait un peu le fond du coeur, la place où Dieu venait nous trouver. Depuis, nous passons beaucoup de temps sur notre paroisse autour de cet accueil en église et c’est bien. Merci d’écrire aussi bien les petites choses surtout celles dont peu de catholiques parlent, concentrés qu’ils sont très souvent sur les « grandes » questions.

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