Portrait chinois

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je me demande parfois qui je serai quand je serai grande.

 

La semaine dernière, Julie était malade. Julie, c’est ma maîtresse. Je la connais bien parce que l’an dernier elle l’était déjà. Vous savez, je vais dans une toute petite école, là où les maîtresses on les garde longtemps. Julie n’est jamais malade mais cette fois,  la directrice nous a dit que, vraiment, elle ne pouvait pas venir avec un dos en compote. Elle a dit un dos en compote. J’ai trouvé ça drôle surtout quand Phil a demandé à la directrice si son dos était tout écrabouillé comme les pommes et les poires dans la grosse casserole de sa grand-mère. La directrice a ri en lui répondant que le mal de dos, ça ressemblait un peu à ça. Et là, on a vraiment plus rigolé du tout en imaginant la pauvre Julie avec un dos tout écrasé.
Lucie est arrivée. Lucie, c’est une remplaçante. Phil a encore fait le malin avec une théorie qui disait que toutes les maîtresses avaient un prénom en « i » de toute façon: Julie, Lucie, Mélanie. Comme on ne connaît pas le prénom de la directrice qui est aussi maîtresse, il a imaginé qu’elle devait sûrement s’appeler Eugénie ou Marie ou Sophie. Je me suis un peu fâchée avec lui parce que je m’appelle Coquille et que plus tard, je veux être maîtresse.
– C’est pas possible. Coquille, ça rime pas. Et puis toi, tu es gentille et ça rime et ça va pas mais pas du tout avec maîtresse.
Tout ça parce que Phil ne trouve pas les maîtresses gentilles à cause de tous ses zéros en dictée. Phil, je l’aime bien mais qu’est ce qu’il est agaçant.

 

Lucie-la-remplaçante, elle nous a demandé de remplir une fiche avec plein de jolies questions dessus comme un portrait chinois (je n’ai pas bien compris le pourquoi du chinois mais ça s’appelle comme ça et je sais bien que tous les mots des grandes personnes n’ont pas tous une explication logique). Il tombait quand même à pic ce portrait chinois parce qu’ on pouvait écrire ce qu’on aimait et ce qu’on voulait faire plus tard et pourquoi. J’ai trouvé plein de raisons valables de devenir maîtresse et j’ai cloué le bec à Phil qui veut passer sa vie à courir et taper dans un ballon « parce que c’est cool ».

La semaine s’est bien passée avec Lucie, on lui a dit au revoir vendredi dernier. Et elle, elle nous a dit un truc joli. « N’oubliez jamais vos rêves d’enfant. »
En rentrant à la maison ce soir-là, j’ai demandé à Grand-père s’il les avait encore.
– Mes rêves d’enfant ? …Oh, oui, je crois… peut-être vouloir être heureux.

Ça m’a fait bizarre qu’il dise « vouloir ». Je me suis demandée s’il y avait un truc comme de la volonté et de l’effort et quelque chose qui demandait qu’on le veuille vraiment être heureux en vrai. Exactement comme la randonnée de cet été dans la montagne qui grimpait et que je voulais arriver en haut même avec mes ampoules aux pieds.
J’ai ouvert mes évangiles et j’ai cherché pour voir ce que Jésus voulait faire quand il était petit et s’il voulait être heureux lui. Je l’ai vu (parce que j’ai regardé d’abord les images) avec Joseph dans son atelier, je crois bien qu’il a aimé ça poser ses mains sur les veines du bois et les caresser parce que c’est doux le bois et que ça pouvait le rendre heureux et lui  donné l’envie d’être charpentier. Mais à mieux le lire encore (parce que je ne fais pas que regarder les images), je crois que même si son nom se termine pas en « i », il a été finalement comme un chouette maître d’école à nous raconter la vie et comment le devenir, heureux.
Grand-père a raison : Jésus, il nous a dit qu’il fallait le vouloir lui aussi.
Je l’ai même dit à Phil qui lisait mes BD, allongé sur le parquet, que Jésus-u-u-u,  c’était un chouette maître d’école en vrai. Il m’a encore plus agacée (parce que lui, Jésus il s’en fiche souvent de sa vie), en criant:
– Mais Coquille tu sais bien que c’est le Messie i, i, i !

 

Je ne sais pas si Jésus il voulait être heureux lui. Moi, je crois bien que oui.

 

Le lundi suivant, on a retrouvé Julie avec un dos plus du tout écrasé. Même qu’elle ne nous a pas parlé de compote mais du repos qui réparait tout. Puis, on lui a raconté ce qu’on avait fait avec sa remplaçante. Elle a trouvé ça chouette elle aussi de connaître un peu nos rêves. Elle a lu nos fiches et a même voulu en savoir davantage.

– Quand je serai grande, je veux être heureuse.
– Oh …bien, Coquille…, et tu ne veux plus être maîtresse ?
Phil, il a trouvé bon d’intervenir avant même que je réponde et sans lever la main avec sa théorie fumeuse en disant que c’était à cause de mon prénom qui collait pas.

– Mais Phil, la directrice s’appelle Chantal.

 

Julie, je l’aime vraiment bien.
Quand je serai grande je veux être une maîtresse et je veux être heureuse.

 

 

 

 

 

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