28 minutes de playlist, deux kilos de pommes et de l’amour en vrac

Je crois qu’elle a sonné au début du « Chasseur » de Delpech.
Je fredonnais encore la forêt qui chantait, le bleu du ciel et j’étais bien quand j’ai ouvert la porte sur son sourire.
Et sur ses bras chargés de fruits. Elle est entrée.
J’ai voulu pousser la porte de mon bureau, éteindre la musique qui filait vers un vieux « Loir et Cher » dont on n’avait que faire.
Elle m’a suivie. Ses bras chargés de fruits.
– Tu peux laisser, j’aime bien, ma maman chantait ses vieux trucs j’m’souviens.

Elle a posé son panier de pommes sur mes cahiers ouverts, sans vraiment faire attention.
C’était drôle qu’elle soit là, dans un lieu que je n’ouvre jamais à l’autre, comme une étrangère familière.
Elle a posé son corps fatigué sur ma chaise de bureau. Et « Mamy Blue » a commencé. J’ai baissé un peu, un tout petit peu le son.
J’aurais voulu lui dire on va dans la cuisine, dans le salon, on ne va pas rester dans mon bureau.
Je n’ai rien dit. Finalement, on était bien là. Chez moi.

Elle a regardé mes livres. Simplement. Avec la simplicité que je n’ai pas toujours en la regardant. La musique continuait.
– Je t’ai apporté des pommes, on en a plein, on ne sait plus quoi en faire.
Véronique Sanson entonnait sa drôle de vie et Sandrine me racontait encore la sienne. Les 5 enfants, le compagnon, compliqué le compagnon, le secours catholique, les débuts de mois comme les fins et les pommes à partager parce qu’on n’a pas grand chose mais ça on en a plein c’est pour les tours de voiture que tu fais pour m’emmener.
Sandrine au milieu de ma vie avec sa vie. Avec ses phrases sans ponctuation. Sandrine avec ses sourires au milieu de mes livres.

Sandrine à mille lieues de moi si près si proche.

« Il est mort le soleil », ça l’a fait sourire encore.
– Dis donc elle n’est pas très fun cette chanson.
J’ai voulu changer, éteindre.
– Ah non, c’est beau. Elle chante bien la nana.
Et elle s’est tue.
Elle a fermé un peu les yeux.
Puis ses longs cils bruns se sont posés sur ses mains.
Nicoletta laissait ses volets clos sur notre silence.
Sandrine a refusé le café.
– Une autre fois. Il faut que je file, les enfants m’attendent.
Elle s’est levée.
Elle m’a remerciée pour la petite pause. J’ai eu envie de lui dire que la pause c’était elle. Je n’ai rien dit.
Vingt-huit  minutes. J’ai refermé la porte sur nos mercis.
La playlist a continué. Les deux kilos de pommes semblaient avoir déjà parfumé mes dizaines de copies. Ou peut-être bien ma vie. J’ai repoussé la porte du bureau derrière moi, j’ai voulu reprendre mon travail.

J’ai laissé la playlist filer. Véronique Sanson me racontait son « besoin de personne ». Drôle de mots.
Alors, j’ai ouvert le p’tit carnet, celui à spirales. Il fallait continuer l’histoire.
Ecrire un peu l’amour en vrac.

P’tite prière cabossée

On dirait qu’elle est toute lisse ta prière à toi. La mienne elle est toute cabossée.

 

C’était au soir d’un mercredi déjà trop rempli. Trop rempli. Trop rempli d’amour à faire déborder les yeux juste au bord.
Six gamines, mal fichues, malades comme on est malades dans des chambres d’hôpital, coincées entre quatre murs 24 heures sur 24. Un soir trop rempli de leurs mots qui se battent pour vivre.
Elles ont posé dans un coin d’atelier d’écriture des jolis mots sur des parfums d’automne pour oublier que l’automne c’était dehors et que dehors elles ne pourraient pas le respirer avant longtemps, avant toujours peut-être.
Elles ont écrit des jolis mots d’automne en riant.
Elles ont écrit des jolis mots tout court en chantant.
Céline Dion à fond.
« Je vais mon chemin…ainsi passent mes heures au rythme entêtant des battements de mon coeur… Je vois dans vos yeux mes lendemains… »
L’infirmier n’a même pas osé leur demander de baisser le volume. Parce qu’elles riaient. Parce qu’elles chantaient.

On était là dans une salle d’hôpital à écrire les odeurs des sous-bois, les orangés des arbres, les feuilles mortes mais on ne dit jamais mortes dans une salle d’hôpital d’enfants malades on dit les feuilles, les feuilles d’automne, les feuilles qui volent.
Elles étaient là à chanter à tue-tête, on était bien et il est arrivé le moment de repartir.
Zoé s’est approchée.
Zoé et les trois lettres d’un visage impossible à oublier. Un sourire tout le temps même dans les gris de ses huit novembre.

– La semaine où tu reviendras ce sera l’hiver qu’on écrira dis ? Tu apporteras de la neige dans un bocal ?

Zoé sourit. Elle sait que le joli sourit. Et elle en rit.
Puis elle s’approche de mon sac à main au moment de partir, fouille un peu dedans, elle sait que je ne dis rien, me tend les clés de ma voiture pour rester un peu plus près un peu plus longtemps. Elle fouille encore et retire la petite croix, celle en bois accrochée à un minuscule dizainier, celle en bois qu’elle caresse.

-Tu me gardes dans ta prière dis ?
Elle caresse encore la croix de ses petits doigts, au creux de sa paume.
-On dirait qu’elle est toute lisse ta prière à toi. Regarde la mienne elle est toute cabossée.

Zoé soulève son pull, me montre sa médaille d’un baptême de tout petit-enfant mordillée de dizaines de petits coups de dents.

Mes doigts caressent la petite médaille.
-Regarde Zoé, ta prière accroche les doigts, elle n’est pas cabossée, elle est pleine de la vie qui nous retient.

Zoé sourit. Elle reprend ma petite croix en bois, la glisse entre ses dents et mordille. Et elle rit.
-Tiens je te laisse une prière cabossée de la vie !

C’était au soir d’un mercredi déjà trop rempli.
J’ai pris ma petite croix cabossée de la vie au creux de mes doigts. J’ai prié.

C’était au soir d’un mercredi déjà trop rempli. Trop rempli. Trop rempli d’amour à faire déborder les yeux juste au bord.

 

Et de l’amour tout bête

Demain c’est son anniversaire.
18 ans.
Elle n’est plus vraiment petite ma petite Marie.
C’est drôle le temps.

C’est doux un anniversaire à fêter. C’est doux et ça fait du bien au bout d’une semaine chargée, comme une grande respiration quand on est essoufflé.
C’est prendre le temps d’ouvrir un album photo et un vieux cahier.
Il y a 18 ans, à l’heure où j’écris ce matin, ventre tiède et emplie d’elle, j’avais griffonné un p’tit bout de prière, sans Seigneur sans Amen, juste avant qu’elle ne vienne.
Un p’tit bout de prière comme une petite liste de mercis aujourd’hui.

Et si elle arrive demain, je ne veux rien d’autre pour elle que:
– du soleil pour estomper ses gris 
– des mots et des silences pour l’aider à grandir
– des cahiers d’écolière et des livres d’images
– du vent d’océan pour sécher ses larmes 
– des Noëls sucrés et des prières au bout du lit
– mes sourires pour lui répéter que la vie est jolie
– des crêpes dorées et des caramels mous
des anniversaires d’automne au jardin
– des voyages à la mer et des châteaux de sable
– des retours de boulangerie qui grignotent le croûton
des bonnets et des écharpes de laine
– des pieds qui sautent dans les flaques de pluie
sa menotte dans la mienne
– des premières fois qui ne lui feront pas trop peur
des bêtises en cachette et des éclats de rire
des histoires à lui écrire en bleu clair
– un coeur au chaud et des yeux posés à l’horizon
– Et de l’amour tout bête qui l’aime sans savoir compter.

Paysage (2)

C’est un petit paysage intérieur. C’est comme un bout de mon coeur.

ça commence par un jeudi après-midi sans cours avec des copies, des jolis mots et le silence de la maison.
ça continue par un petit SMS inattendu « on rentre ce week end ». Elle et son amoureux de fiancé. Elle, ma grande fille qui n’habite plus ici.
ça fait tout quitter d’un coup un petit SMS dans un creux d’après-midi: les copies, les jolis mots et même le silence.
ça fait descendre les escaliers quatre à quatre.

Je mets un peu de musique celle qu’on écoutait ensemble, j’ouvre la fenêtre de sa chambre en très grand, je déplie des draps tout propres qui sentent bon la lavande.
Je passe un petit coup de chiffon sur ses meubles.
Deux mois sans elle.
J’essuie ses étagères presque comme une caresse.
Deux mois sans elle.
La poussière aime bien ses livres, ses gros Harry Potter, ses quêtes d’Ewillan et ses Tara Duncan, quelques Club des cinq qu’elle m’a chipés.
Je passe doucement ma main sur ses 10 ans.
La poussière aime bien ses poches de collégienne, ses dicos de lycéenne, sa littérature d’étudiante.
Je passe ma main sur ses 12 et ses  15 et ses 20 ans.

Et je m’arrête là.
Je m’assois sur le rebord de son enfance. Je regarde son coin-prière qui n’a jamais été un coin-prière. C’est juste tout ce que je garde de mes balades avec Dieu.
Et je m’arrête là.
Je m’assois sur le rebord de son enfance comme devant un paysage. Celui où je reconnais tous les détours, toutes les virées, toutes les heures à marcher avec elle.

Elle a tout déposé, années après années. Mélange hétéroclite d’un seul et même chemin vers Lui.

C’est un paysage intérieur.
C’est un bout de mon coeur.

 

Trousse de secours

Peut-être que maman rime aussi avec médicaments.

Parce que la première fièvre qui a brûlé leur front nous a serré le ventre,
parce que le sirop au goût incertain s’accompagnait toujours d’une comptine à boire,
parce que les genoux écorchés ralentissaient à chaque fois mon désir de les voir prendre leur envol,
parce que l’opération bénigne, le bras cassé, la quinte de toux arrêtaient tout d’un quotidien pourtant oh combien préservé,
Parce que je voulais qu’ils n’aient jamais mal.

Le temps fait comprendre qu’on n’épargne ni les écorchures aux genoux ni les égratignures au coeur, que le rouge guérit et les câlins bien davantage encore.
Le temps nous apprend qu’une maman peut troquer sa trousse à pharmacie pour deux grands bras serrés contre elle. Souvent.

Peut-être que maman rime avec pansements.

 

Petite Marie devient étudiante.
Elle s’affaire, elle range, elle trie.
Elle déménage.
Elle occupe son nouvel espace, elle aménage, elle sourit.
Elle grandit.
Elle a pensé à tout. Sauf à ça.
La petite boîte un peu magique qui renferme le pschitt à microbes, le Doliprane et les pansements.
Et elle sourit en me regardant énumérer le contenu de la boîte que je tiens dans mes mains et m’excuser:
– Tu sais dedans il n’y a rien pour les bobos au moral ou au coeur…
Et elle sourit encore:
– Non. Mais tu es toujours là.

Peut-être que maman rime avec tout le temps.