Cahier d’écriture

Elle a apporté son cahier d’écriture, comme je l’avais demandé. Elle l’a posé devant elle. Je la trouve toute petite cette élève, je les trouve chaque année tout petits les sixièmes. Pourtant, j’ai l’impression que les gens, parfois, voudraient qu’ils soient grands déjà: qu’ils écrivent sans fautes, qu’ils écoutent sans bruits, qu’ils disent bonjour-merci-s’il te plaît-pardon comme les adultes savent si bien ne pas le faire tout le temps, qu’ils sachent ce qu’était hier, ce qu’il faut aujourd’hui et de quoi seront leurs demains.
Les gens voudraient qu’ils soient grands tout de suite les enfants, les collégiens, les jeunes. Avec impatience.
Moi, je crois qu’ils ont besoin de temps.
Et de nous aussi, avec eux, à leurs côtés.

Elle a apporté son cahier d’écriture, comme je l’avais demandé. Elle l’a posé devant elle, bien en vue, la couverture neuve, bleu pâle, m’attendait. Elle l’a ouvert et sous son prénom écrit à la plume, elle avait commencé son travail d’écriture.
« La soeurcière portait un nénorme châpeau. »
J’ai souri de l’accord de l’imparfait, parfait.
Et des jolies fautes.
Parce que je les ai trouvées jolies, enfantines, posées juste à côté de la tendresse.
L’écriture en bleu, bien appliquée et les jolies fautes.

Elle a ouvert la couverture bleu pâle devant elle et m’a montré fièrement son paragraphe. Drôle, bien écrit, des adjectifs à foison et de jolies fautes.
– Vous pouvez me corriger s’il vous plaît ?
J’ai pointé les jolies fautes, elle les a presque toutes corrigées. Seule.
Je les avais encouragés.
« C’est un cahier d’écriture…écritures, au sens de petits ou grands écrits, vos textes, ceux que je vous propose d’écrire et puis, ceux nés de votre imagination, de vos vies… »  Et je vous corrigerai.

Elle a refermé son cahier. Le bleu pâle est resté sur le bureau pendant la récré. Alors qu’ils filaient tous sur la cour pour jouer, jouer encore comme des enfants, j’ai rangé mes affaires dans mon cartable et j’ai pensé, oh… l’espace de quelques secondes seulement, j’ai pensé à Jésus (ça m’arrive 😉 ).

J’ai pensé à sa patience à Lui, pour chaque jour, depuis toujours, nous aider à accompagner nos jolies fautes pas toujours très jolies.
Et au temps.
Au temps infini qu’Il consacrait à nous aimer. A l’infini de son temps, pas pressé, à nous laisser grandir.

Je suis passée juste à côté de son cahier en sortant de la classe.
Au bas de la couverture bleu pâle, elle avait collé une étiquette, et sous son prénom, elle avait écrit:
« Mon cahier d’écritures de vie »

Je me suis dit qu’avec si joli titre, on pouvait bien écrire avec quelques jolies fautes.  😉

Trio de compèt !

Je n’avais pas très envie. J’y allais un peu à reculons. La classe, cette classe, je l’aime bien pourtant.

Depuis 15 jours que j’apprends à les connaître, c’est agréable d’être avec eux. Ils sont nombreux mais on y travaille bien, il y a de chouettes échanges et je les trouve déjà drôlement futés pour des gamins de 11 ans tout juste.
Pourtant cet après-midi, j’y allais un peu à reculons.
Parce que je devais mettre en place « les rendez-vous de travail ».

C’est assez simple même pour des non-spécialistes, je t’explique: par trois fois consécutives, les élèves se mettent en binôme, à chaque fois avec une personne différente et on appelle ça des rendez-vous qu’on inscrit ensuite sur une horloge: celui de midi, de 3 heures, de 6 heures. Bref. Ils choisissent avec qui ils veulent travailler et moi, je me garde le rendez-vous de 9 heures pour le mettre à ma sauce. En général, ils aiment bien parce qu’ils décident un peu. Et ça fait une jolie horloge avec plein de binômes pour bien travailler à plusieurs. Et ainsi, je peux commencer une activité presque drôlement avec ses mots: « aujourd’hui vous allez travailler avec votre rendez-vous de midi et un sourire aussi, bon rendez-vous, bon travail!  » En vrai, ça donne presque envie.

Mais là, ça me paraissait pas gagné parce qu’il y a ce petit bonhomme, un peu en marge, un peu isolé, un peu en panne d’amitié et je pressentais qu’avec un nombre impair d’élèves, il resterait seul et que seul, il devrait se joindre à un binôme déjà formé.

Premier rendez-vous de midi, pas manqué.

Je me suis mise un instant à regretter, à me dire que j’étais pas très maline de faire ça, que j’aurais bien pu faire autrement et que ma pédagogie était à la noix.
Mon petit bonhomme a choisi un binôme après un long temps de silence.
Je meublais maladroitement en me disant qu’on n’était qu’au premier rendez-vous et que par deux nouvelles fois, il allait, sans nul doute, être à nouveau confronté à un choix impossible.
Je me suis sentie un peu minable sur ce coup-là. Non, je me suis sentie vraiment minable, et en silence, j’ai touché machinalement ma petite croix.
Machinalement, pas vraiment.
Ma main prie parfois en l’effleurant seulement.

« On recommence, rendez-vous de 3 heures, vous choisissez un nouveau binôme… » J’ai failli baisser le nez sur mon cahier pour ne pas voir. Parfois, un prof ça peut être lâche.
Et parfois la vie est jolie, un petit rien sourit et on pourrait croire en Dieu si on n’y croyait pas. En la vie tout court, c’est pas mal aussi.
J’ai gardé le nez levé et j’ai vu un truc très beau.
Mon petit bonhomme s’est levé le premier, il est allé dans le fond de la classe et a demandé à un chouette gars de se mettre avec lui. Et le chouette gars a dit oui.
Tout simplement.

Au dernier binôme à former, cette fois, c’est un autre garçon qui s’est avancé tout de suite vers moi pour dire on est déjà deux mais on veut bien faire un trio de compèt avec F. !

Un trio de compèt !
J’ai répété l’expression en souriant.

Tout est devenu léger.
Il y avait du soleil par les carreaux et j’ai trouvé que ce lundi au soleil était vraiment beau. J’ai souri encore un peu plus parce que la chanson est venue hantée ma dernière minute de classe.

Parfois, il y a la confiance qui revient, il suffit de peu. Tout aurait pu être un peu raté, un peu minable. D’ailleurs en vrai, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de le raconter ici.
Mais c’était sans compter sur eux. Sur les mots qu’on échange depuis 15 jours et qui peut-être ne tombent pas dans des oreilles trop sourdes, des trucs comme la rencontre, le partage, le oser aller vers. Des trucs comme avoir confiance.
Je devrais les répéter plus souvent pour ma pomme.

Je n’avais pas très envie. J’y allais un peu à reculons. Pourtant, la classe, cette classe, j’ai des raisons de l’aimer vraiment, déjà.
Une classe de compèt. 😉

On va mettre Dieu… au milieu

C’est toujours vers la mi-septembre, c’est toujours un moment hors du temps, c’est toujours différent pourtant.

Retrouver ma vingtaine de jeunes – un peu plus, un peu moins, ça dépend des années- pour un temps partagé, pour un temps de caté.
De l’extérieur, on pourrait trouver ça évident: c’est au collège, c’est dans un collège catholique, c’est dans l’emploi du temps, c’est presque facile.
De l’intérieur, on voit ça autrement: c’est au collège et il y a tous les copains qui pendant ce temps-là ont de l’étude toute tranquille et partent déjeuner plus tôt, c’est dans une salle de classe qui pourrait ressembler à celle des cours, c’est une prof qui est là, c’est pas si facile.

C’est toujours vers la mi-septembre et à chaque fois, les retrouver est un moment de joie, de vraie joie, de joie toute simple. Parce qu’on choisit tous d’être là, parce qu’on s’appelle par nos prénoms, parce qu’on oublie les murs des classes, parce qu’on parle de la vie et de Dieu.
Et parce qu’on rit, beaucoup.

C’est une joie pour toutes ces raisons, et surtout parce qu’ils sont là.
Avec leurs sourires qui font oublier tous les trucs de travers , avec leurs questions qui me dérangent et obligent des pas de côté, avec leurs mots d’enfant qui écornent mes certitudes.
– Et tu n’en as jamais assez depuis toutes ces années ?
La question des collègues amies elle aussi est osée parfois, et ma réponse les invite toujours à venir me rejoindre.
– Oh tu sais moi, je ne sais rien de Dieu et de tout ça. Non, moi, je ne saurai pas parler de la Foi, je ne sais même pas où j’en suis. Oh non, c’est pas mon truc tu sais.
Je souris. Je souris seulement. J’aime bien continuer à les inviter et elles, elles continuent de m’interroger.
– En revanche, tu sais, on peut t’accompagner au monastère… tu peux compter sur moi. Moi aussi !
Je souris. Je crois que Dieu ne nous oublie pas dans ces moments-là.

 

C’est toujours vers la mi-septembre que le caté recommence au collège.
Comme aujourd’hui. Avec mes cinquièmes.
Temps précieux. Tellement.
Et cette petite, au moment où je leur explique qu’on a innové cette rentrée, en plaçant le caté le vendredi, fin de matinée, à la place du mercredi. Et qu’il y aura des cours après. Que ça change un peu.
– Oui mais l’an dernier, le mercredi, ensuite on partait…On rentrait chez nous. Là, c’est mieux, on va mettre Dieu au milieu. Au milieu de notre journée de cours.

J’ai souri.

Oui, c’est juste ça.

Un moment de joie toute simple, attrapé au gris des temps. Quelques mots d’enfant.
On va mettre Dieu, au milieu.

Cette famille

Il y a toujours ce moment au début des vacances où je ne suis plus tout à fait maman – pas encore grand-maman  😉 – et où résonne dans la maison une double syllabe enfantine qui me redit les liens précieux de nos familles.
« Tata ».
Un bien étrange mais si familier sobriquet pour me rappeler une fratrie d’enfance ou les liens que les années ont tissés avec une belle famille.

Il y a toujours ce premier soir où parce que ni le papa ni la maman ne sont là, on peut s’autoriser à marcher pieds nus après la douche sur le carreau frais, boire une tisane un peu trop sucrée avant d’aller au lit et surtout veiller beaucoup plus tard qu’à l’habitude. C’est alors le rituel du « on peut jouer aux jeux des grands cousins », ceux un peu démodés aujourd’hui des petits chevaux qui ne rentrent jamais quand il faut à l’écurie ou d’un « sept familles » aux noms toujours aussi improbables.

Il y a toujours un petit instant où les neveux et nièces me font un clin Dieu.

Elle a distribué les cartes en bonne élève qui compte à voix haute pour ne pas se tromper. Elle a commencé avec le sérieux de ses 7 ans tout sages.
– Dans la famille « Marguerite », je demande le père.
Elle a attrapé la carte de son frère s’empressant de continuer:
– Et le fils…
Son sourire déjà vainqueur a été stoppé net par l’humour d’un grand frère de 9 ans tout neufs.
– Et pour le Saint-Esprit, demande à tata Corine !

Il était déjà tard pour la petite leçon trinitaire. On a seulement ri. Doucement, c’est drôle, j’ai senti que Tu n’étais pas bien loin de cette table, tout près de nos vacances, à mes côtés.
Il était déjà tard. Dans leur chambre d’un début d’été, elle s’est arrêtée devant le petit coin prière de sa grande cousine.
– C’est là pour dire au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit…

Avec ses mots d’enfants et les rires d’un sept familles – de cette famille, précieux cadeau- ma petite prière T’a murmuré merci.