Chaque jour un peu mieux

« Seigneur, apprends-nous à prier… »

A chaque fois que revient cet évangile, je me demande si j’ai bien appris.
Si je sais.
Je me demande si elles valent quelque chose mes petites prières.
Oh… ce n’est pas une question de prix ou d’importance, même pas une question de qualité, non, rien de ce genre, c’est seulement savoir si ce que je dis, ce que j’écris, si ce que je crois être une prière, c’est du vrai, du sincère, du juste.
A chaque fois que revient cet évangile, je me demande si j’ai appris à parler avec mon coeur en vérité quand je parle à Dieu.

Et je me souviens alors de ça.

J’avais une dizaine d’année.
J’écrivais déjà mes p’tites prières dans un cahier.
Je n’en parlais jamais, sauf à grand-mère parfois, prétextant l’orthographe d’un mot pour lui partager à elle aussi ce que j’avais sur le coeur.
J’avais une dizaine d’année et la maîtresse, je ne sais plus pourquoi, nous avait parlé d’Anne Frank et de Kitty son amie imaginaire. Elle avait apporté le livre en classe et je l’avais dévoré en peu de jours. Bien sûr, j’avais eu toutes les explications de l’Histoire. Je m’étais insurgée contre des fantômes, contre l’absurde, contre l’horreur.
Et contre Dieu.
J’avais une dizaine d’années, j’écrivais mes p’tites prières dans mon cahier et un soir, je me suis demandée si ça n’était pas autre chose qu’écrire à un ami imaginaire.
Je me suis plantée devant eux mon cahier à la main.
– Et si écrire cher Jésus ce n’était rien d’autres qu’écrire chère Kitty, s’il n’y avait que le prénom qui changeait et si mes prières n’étaient rien d’autres que mes mots dans un journal, si ce n’était pas prier tout ça…

J’ai déchiré les pages de mon cahier une à une.

Ils ont laissé ma colère passer, comme souvent.

Assez vite, je ne sais plus trop le temps, mais assez vite, j’ai repris un cahier, mon encre bleue et mes petites prières.
Mais je crois que quelque chose avait changé.

Des années plus tard, alors que je préparais une séquence de travail sur le journal d’Anne Frank, ma grand-mère a rappelé à ma mémoire ma première lecture de ce livre et cet épisode. On a souri de ce qui était peut-être bien mon premier doute, ma première rébellion contre Dieu. Et je me souviens qu’elle a ajouté:
– c’était plutôt rassurant qu’enfin tu doutes de tes prières…
– pourquoi ?
– parce que dans prier je crois qu’il y a apprendre à prier, apprendre à l’entendre, apprendre à l’écouter, apprendre à Lui parler en vérité. Ce n’est pas Lui écrire chaque jour comme dans un journal intime, non. Prier, c’est apprendre à Lui écrire chaque jour un peu mieux.

A chaque fois que revient cet évangile, je me demande si j’ai bien appris.
Je ne sais pas.
Je sais seulement que je ne finirai jamais d’apprendre à Lui écrire chaque jour un peu mieux.

P’tite prière aux pommes

On a tout dit je crois, on a presque tout écrit je pense, sur la prière et le jardin, sur la prière et la terre, sur la prière et les fruits. Même que la métaphore jolie sur la graine au bord du chemin, la terre aride, la terre fertile, les fruits encore, plus de fruits du tout, oui, même que la métaphore jolie, je ne vais pas trop m’y risquer.

En revanche, ma p’tite prière aux pommes, je t’en fais cadeau.
Elle revient quand revient l’automne, comme une douceur à partager au soir d’un dimanche tout soleil.

Ma p’tite prière aux pommes, elle ne paye pas de mine tu sais.
Je la ramasse souvent par terre, tombée sur le sol, chair cabossée.
Je la garde dans ma paume, je la retourne un peu, longtemps souvent, pour voir si elle n’est pas trop abîmée, pour savoir si je peux Te la dire enfin, si j’ose Te l’écrire à l’encre bleue.
Un peu amochée quand même, secouée par des vents contraires, laissée au sol, pâlotte, blême parfois.
Ma petite prière aux pommes, elle ne paye pas de mine tu vois.
Pourtant, il suffit de l’ouvrir comme on ouvre son coeur, doucement, presque sans bruit, sans trop brusquer, sans se blesser.
Elle laisse alors échapper les parfums des mots doux, les sucrés des mercis, les tendres des pardons.
Et elle nourrit mon coeur comme une chair acidulée, juteuse, croquante pour continuer la vie, à pleines dents. Encore.

Prière minuscule

Je l’ai fait un peu courte ma petite prière ce matin.
Minuscule même.
Il fallait partir tôt et j’avais très peu de mots.
Je l’écris un peu courte ma petite prière ce soir.
Minuscule même.
Il n’est pas si tard mais les mots sont fatigués.

Je crois bien que Tu t’en fiches un peu de la longueur de mes pardons, de mes s’il te plaît et de mes mercis quand, entre mon matin pressé et mon soir fatigué, j’essaie de Te mettre en un peu grand dans ma petite vie.
Finalement, Tu ne demandes pas beaucoup de place.
Tu prends celle que je Te laisse.
Dans mes sourires, dans mes silences, dans les mots qui me manquent, dans mes mains qui aident.
Tu prends l’espace de mes petites prières
Qui aiment.
En minuscules.

C’est une petite prière qui continue tout le temps

Elle commence au matin. Elle recommence au matin en vrai parce que la nuit éteint les mots et les garde au chaud sous la couette.
Elle recommence au matin. Elle petit-déjeune en tête-à-tête, posée à côté de la tasse ou sur le bord des lèvres. Parfois un doigt, même deux, glissent sur la table et dessinent Ton nom. Elle recommence en douceur et Te dit merci pour la vie.
Elle sourit.

C’est une petite prière qui continue tout le temps.
Elle ose même sous la douche murmurer une demande, elle file au jardin attraper les raisins de la toute petite vigne, elle cueille les dernières fraises, elle dit merci pour Tes fruits, elle grimpe à l’étage, elle s’attable au bureau, elle griffonne les projets, elle peaufine les cours, elle Te redit que Tu es chouette quand même.
Elle sourit.

C’est une petite prière qui continue tout le temps.
Elle décroche. Elle écoute. Elle s’inquiète. Elle essaie des mots doux. Elle lui dit que ma petite prière est avec elle, tout le temps, dans ces mauvais moments.
Elle l’entend sourire.

C’est une petite prière qui continue tout le temps.
Elle traverse les rues, elle regarde les passants, elle laisse aller celui-là trop pressé, elle attend son tour, elle retrouve des visages connus, elle est bousculée, elle s’énerve parfois, elle demande pardon.
Elle sourit quand même.

C’est une petite prière qui continue tout le temps.
Elle s’assoit sur un coin de sofa, elle ouvre un livre, elle tourne des pages, elle prend le temps, encore un peu de temps, elle aime tellement ce roman, elle trouve Ta présence dans n’importe quelles lignes.
Et ça la fait sourire.

C’est une petite prière qui continue tout le temps.
Elle arrête les heures du soir. Elle se pose sur des coussins, elle caresse sa Bible. Elle brouillonne sur un cahier d’écolière.
Elle se dit qu’elle ne sait pas prier, pas prier comme il faut.
Elle sourit. Elle ferme les yeux, seulement.
Et sa petite prière continue tout le temps.

 

 

Comme on est

Et parfois la prière n’a nul besoin de silence.
Elle ne s’écrit pas dans l’intime d’un coeur à coeur.
Elle ne répète aucun des mots que Tu nous a appris. Elle ne demande rien.

Parfois la prière est musiques et danses.
Elle s’offre sur une scène de fin d’année comme en communion.
Elle révèle les mots si simples de nos mains qui se lèvent. Elle donne seulement.

Parfois la prière ne ressemble à rien.
Elle se dit dans des sourires de collégiennes, dans des instants volés au temps, dans des partages d’une école heureuse, dans la certitude osée de savoir qu’évidemment Tu es là, quelque part.
Parfois la prière nous dit simplement que Tu nous aimes. Comme on est.