C’est un peu autrement

C’est un peu autrement la petite prière pendant les vacances.
C’est un peu plus de temps, c’est un peu n’importe quand.

Elle se faufile dans les lignes de mes romans, elle se glisse entre deux films, elle se pose sur le même rocher.
Elle sourit autour de la même table, elle cherche dans les malles d’un grenier d’autrefois, elle retrouve de vieux Fripounet qui font sourire encore.
Elle rappelle de façon étrange qu’enfant je priais déjà.
Elle se souvient.

C’est un peu autrement la petite prière pendant les vacances.
Elle Te parle tout le temps, elle a ce temps-là pour être avec Toi.

Et comme le ressac de l’océan, elle effleure mes pas et dépose Tes mots à mes pieds.
Il suffit de s’asseoir un peu,
il suffit de s’asseoir encore.
Il suffit de se pencher,
il suffit de s’arrêter.
Pour T’écouter, pour oser T’entendre même.
Il suffit de peu pour que mon coeur mes mains ma tête mon corps prient vraiment.

C’est un peu autrement la petite prière pendant les vacances.
On dirait qu’enfin elle a du temps.
Pour Toi.

Ce Tour-là

C’est quand il pleuvait que je l’aimais bien ce Tour de France et ce n’était pas si rare la pluie en juillet chez moi, même quand les cyclistes filaient leur route loin de la Bretagne et sous le soleil.
Il n’y avait pas besoin qu’il pleuve des cordes, un petit crachin suffisait pour qu’il dise « de toute façon, cet après-midi, on restera au chaud, ça ne sert à rien de s’échiner sous la pluie, on aura du temps demain pour terminer. » Terminer la taille des rosiers, terminer la pelouse à tondre, terminer les rangs de fraises à désherber.
Il y avait bien eu cette fois à Lorient, j’avais dix ans je crois, et on avait fait la route très tôt le matin. Il avait décidé le déplacement pour une fois et pour voir passer les coureurs en vrai mais le bord des routes et la foule, il les préférait de loin même si « c’était beau à voir ». « Je ne connais rien qui rassemble autant », disait-il un brin songeur, et je devinais qu’il aimait le Tour pour ça aussi: l’effervescence populaire, l’oubli de savoir qui on était, encourageant d’une même voix les mêmes champions.

Mais c’est quand il pleuvait que j’aimais bien le Tour de France.
Je ne me souviens pas si tout était retransmis à la télévision, je ne crois pas. Je crois me rappeler que les diffusions ne duraient pas des heures comme aujourd’hui et qu’il fallait appuyer très fort sur le bouton gris argent d’une télévision bien dodue, le deuxième bouton parce que c’était sur Antenne 2, puis il fallait régler le volume du son en tournant un peu, pas trop, et enfin, enfin seulement, on pouvait s’installer. Lui dans son fauteuil, moi, à plat ventre sur le tapis. C’est drôle comme le temps pris pour ces petites choses ajoutent au doux du souvenir.
Les jours de pluie, il délaissait sa radio et le jardin, les longues marches sur la côte ou un travail, même urgent, dans son bureau, pour s’offrir quelques images, assis au chaud d’un salon.
Et j’aimais ça.

Allongée sur le tapis, je l’écoutais dans les plats d’une étape de rouleurs. Il m’expliquait un peu la géographie qui à son grand désespoir ne restait jamais très longtemps dans ma mémoire. Je retenais tout sauf les fleuves et leurs rivières, les départements, les préfectures et les sous-préfectures. Il ne s’impatientait jamais de ses leçons répétitives persuadé que mon imagination de petite fille préférait au réel des lieux les frontières des contes de fée.
lnstallé confortablement, il regardait les coureurs transpirer sur les routes de France, sachant ô combien les ascensions coûtaient aux grimpeurs pour lui-même y avoir laissé, plus jeune, un peu de sa sueur. Il aimait me raconter ses virées presque adolescentes sur les routes pentues qui longeaient de part et d’autre la Vilaine, cela me paraissait un peu héroïque et je crayonnais son histoire sur des chemins imaginaires, allongée sur le grand tapis à fleurs en imaginant difficilement qu’il avait lui aussi pu être jeune un jour.
On était drôlement bien.

Je l’écoutais s’enflammer parfois pour ces « Bernard », un jeune Thévenet ou un formidable Hinault, pour une chute malencontreuse ou un sprint inespéré. Je ne comprenais pas toujours cet enthousiasme mais je comprenais qu’il était heureux et c’était bon de savoir ça.
Les jours de pluie, il disait invariablement que c’était « une bien belle étape » lorsqu’il éteignait l’écran, peut-être seulement parce qu’il s’était arrêté, s’accordant une pause, s’autorisant à ne plus s’affairer dans un quotidien souvent débordé.

C’est quand il pleut que je l’aime bien le Tour de France, encore davantage.
Le gris ne m’invite pas au dehors et le début juillet m’autorise à m’éloigner d’un bureau. Alors je m’installe au chaud du salon, et on regarde l’écran. Je ne suis pas certaine que ma géographie se soit beaucoup améliorée et je souris souvent aux réponses qu’il pourrait encore me faire.
Je pense à lui et je dessine des routes imaginaires qui mènent je ne sais où.
Je crois que l’espace d’une étape sous la pluie, je le rejoins un peu, mon grand-père.
Là ou j’ai la certitude de le savoir heureux.