Il faut lire aussi l’intérieur

Le soleil du matin s’est posé tout doucement sur les bords des bureaux.
On a ouvert les fenêtres en grand : en première heure d’une journée annoncée chaude, on essaie toujours de faire entrer un peu de fraîcheur dans la classe.

Le soleil du matin s’est posé tout doucement sur les bords de leur lundi.
J’aime bien les retrouver d’abord, en premier, au commencement.
J’aime beaucoup travailler dans ma classe de sixièmes.

Le soleil de ce lundi matin s’est posé sur leurs mains d’enfants qui tenaient des journaux étalés devant eux, prétexte d’une recherche de phrases, de mots, de ponctuations. Ce n’est pas le lieu de vous faire un cours à vous, mais nous, on était bien là, ensemble, à chercher. Le travail était grammatical pourtant, ça ne fait pas toujours rêver. Piocher dans l’actualité des « Une » des interrogations, des exclamations, des déclarations; attraper dans les mots de nos quotidiens des règles d’écriture, des façons de dire, des types de phrases.

Le soleil de ce matin a éclairé leurs visages concentrés sur une recherche active, a fait cligner leurs yeux, a même osé leurs paroles, après la leçon.
Ils avaient bien tout repéré et mêmes les subtilités des exclamatives.
Quand il a remarqué devant le tableau qui affichait peu à peu leurs trouvailles:
– Ils ne sont quand même pas très joyeux tous ces titres… au fond.

Il y a eu l’espace d’une seconde de silence avant le « au fond ».
C’est peut-être pour ça que j’ai eu envie de m’arrêter avec eux.
Alors on a laissé la grammaire trois petites minutes.
Ils étaient très sérieux. Tous.

– C’est vrai…les nouvelles dans les journaux c’est toujours des catastrophes.
Et des morts, et des attentats, et des gens malheureux.

Chacun a ajouté un mot au tableau de notre monde.
On en serait peut-être resté là.

Mais le soleil de ce lundi matin a éclairé son visage quand elle a levé doucement la main. Elle l’a ensuite posée en visière sur son front. Il était temps de baisser les volets, un peu.
– C’est parce qu’il faut lire aussi l’intérieur.

Je n’ai plus rien dit. Ils ont ouvert en grand les journaux devant eux.

Ils ont repéré à nouveau. Dans les rubriques de nos quotidiens, dans le simple de nos petites communes, dans les nouvelles qui ne font pas la « Une » des déclaratives qui faisaient du bien et des migrants accueillis, des questions qui ne demandaient qu’à avancer dans le bon sens et même des exclamatives en promesses de joie.
–  Elle a raison M., il faut lire l’intérieur !

J’ai passé ma journée avec ça, au coeur.
Lire l’intérieur. Lire au-dedans. Lire au-delà de la première page, du premier regard, du premier mot.
Lire l’intérieur. regarder le tout-près de nos vies. Y reprendre pied, y retrouver goût, pouvoir y aimer.
Lire l’intérieur et laisser déborder le bon, le beau, laisser dépasser les couleurs au-delà des premiers traits.

Il faut lire aussi l’intérieur.

 

Juin, le bac, Roland-Garros et Toi

Il y a des refrains qui nous collent aux oreilles, au coeur sans doute aussi. Et d’autres qu’on oublie.
Celui de juin revient, c’est étrange même comme il revient de la même façon tous les ans.
Il commence toujours presque pareil, un jour un peu plus chaud après un printemps en demi-teinte et on se dit enfin l’été, enfin. On s’y croit. On ouvre grand les fenêtres au matin, on s’attarde le soir sur la terrasse. C’est toujours bien, comme les prémices d’un été, on imagine qu’on a du temps, presque toute la vie devant nous.
On sirote un verre, on se parle à peine, on chuchote le doux de nos heures.
On est bien.
Et le temps continue, presque doucement.

Pourtant des dossiers, des bulletins, des projets à boucler nous pressent. On s’en fiche un instant, on se rappelle qu’on aura bien le temps, comme d’habitude. On les regarde terminer leur année, réviser leurs examens, bosser leur concours. On se redit que c’est une grande année, un bac et un capes. Et ça nous fait sourire. On ne laisse paraître que la confiance. Elles vont y arriver. On se rassure un peu. Et puis si… ce n’est pas si grave de ne pas réussir du premier coup. Et on se ressert une petite part de tarte aux fraises, les premières de la saison, elles sont comme sera leur vie, dis, un peu sucrée ? Dis, elles seront belles leurs vies à continuer ?
Et le temps n’en finit pas de filer.

Tu as laissé l’écran allumé. C’est bête il n’y a personne devant. Mais on peut entendre les balles qui s’échangent, qui frappent l’ocre de la terre et les résultats d’un match qui s’achève. Je ne les connais plus ces joueurs. Je crois que je me suis arrêtée à Noah, sa victoire et mon rendez-vous au bac. On avait dû parier nos réussites dans nos têtes superstitieuses s’il gagnait. Oui, on dû faire ça aussi. Oser le sort et oublier Ta prière. Et on boit une gorgée, un peu amère, on aime bien ce goût pourtant. Dis, il n’y aura pas trop de difficiles dans leurs vies, dis ce sera bien ?
Et le temps s’épuise.

Le vent s’est levé, on est resté pourtant. Il a rapporté mon pull, celui qui traînait sur un bout de canapé au cas où. Il l’a posé sur mes épaules, doucement. C’est toujours chaud la laine sur les épaules nues et ça fait frissonner en même temps. C’est étrange. Je crois que ça pourrait ressembler à ça les mains de Dieu, posées sur mes épaules.
Il fait nuit maintenant et son silence invite à la prière. Sans rien autour. Juste juin, son jardin endormi et mes pensées pour mes filles, pour mon garçon aussi. C’est drôle comme on aimerait tout le temps que rien ne les blesse et comme on sait en même temps que ce n’est pas possible. C’est drôle comme ma petite prière entend la réponse d’un murmure, celui qui ose me dire que la vie est belle, de toutes les façons.
Elle est belle oui dans nos petits riens, comme un soir de juin, avec le bac, Roland-Garros et Toi.

N’importe comment Il nous aime

Je vous l’ai déjà écrit plein de fois: leurs mots d’enfants, même tout petits, me font grandir. Il me semble, à vraiment y réfléchir, que c’est par ces mots-là que grandit aussi ma Foi.

On s’est retrouvé au matin d’un samedi ensoleillé pour un temps de relecture de leur première communion. Je l’aime particulièrement ce temps-là, c’est même mon préféré dans tout le chemin d’une année de préparation.
Venir après, venir encore, venir d’autres fois que la première fois pour communier.
Venir un peu, venir souvent, revenir surtout.
Parce que ça semble toujours une évidence pour le pratiquant- je n’aime pas trop ce mot d’ailleurs, je trouve qu’il sent la mécanique-, parce que ça semble une évidence pourtant pour une fille comme moi de revenir, même si je sais bien que c’est moins simple que de le dire.
Je sais quand je quitte les premiers communiants d’une année que beaucoup d’enfants ne reviendront pas, ou très peu, ou presque jamais. J’en croiserai encore quelques-uns à Noël, dans les célés de caté, j’en retrouverai dans quelques années à la profession de Foi. Oh… mais il ne s’agit pas de faire des comptes.
On a juste envie de les voir être bien, là, dans l’église du dimanche aussi.
J’ai seulement envie de les revoir dans mon église, c’est vrai.

– Corine, tu viens toujours toi ? Tu as toujours envie d’aller à la messe ?
La question s’est retournée vers moi.
Je n’ai pas eu envie de jouer ni de faire semblant.
J’aurais pu être celle qui rassure par un il y a des fois je n’ai pas très envie, mais non. Parce qu’en vrai, j’ai toujours envie de venir.
Je lui ai dit tout simplement « …tu sais, ça ne me fatigue pas de me lever pour venir, au contraire… la messe, ça me repose. »

Elle a souri.

Elle a repris son crayon.
Et m’a tendu sa réponse et elle a expliqué. Avec la belle sincérité de l’enfance.
– Tu sais j’ai mis grasse matinée avant et puis la messe après parce que moi, j’aime bien la grasse matinée…J’aime mieux la grasse matinée en vrai. Le truc c’est que dans mon lit des fois le dimanche matin je pense à la messe et à Jésus et quand je venais pour la première communion, tu sais, quand même, je pensais que je serais drôlement bien dans mon lit.

Elle avait fait un petit coeur derrière son point, comme un ajout à sa ponctuation qu’elle questionnait encore:
– Dis…n’importe comment Il nous aime ?
J’ai souri.
Je ne savais pas si je le reverrais de sitôt à la messe d’un de nos dimanches mais soudain, je m’en fichais.
– Oui. N’importe comment Il nous aime.

Elle a souri elle aussi.
Elle m’a redemandé sa carte avec un « attends…j’ai pas fini. »
Elle a repris son crayon.

Après son coeur couleur soleil devenu comme une jolie respiration, elle a ajouté
« Il nous aime ».

Et une ribambelle de coeurs en points de suspension. 🙂

Rien que de l’ordinaire

J’aime bien l’ordinaire.
Le simple. Le quotidien. Peut-être même l’habitude.
J’aime bien écrire que j’aime l’ordinaire parce que finalement ça fait un peu démodé.
Je crois que j’aime bien ça le démodé.
Il faut tellement dire le nouveau, il faut tellement faire autrement, il faut tellement de tellement pour être dans l’aujourd’hui.
Je crois que ça m’ennuie tous ces tellement. J’aime bien les choses simples, les petits riens du quotidien, les doux rituels, les belles habitudes.
Je crois que c’est l’ordinaire que je trouve simplement extra-ordinaire.

J’aime bien l’ordinaire.
Le simple. Le quotidien. Peut-être même l’habitude.
J’aime bien les mêmes matins avec le même café, le même silence, Tes mots dans Ta Bible, les mêmes, ceux qui ne trompent jamais, ceux qui aiment tout le temps.
J’aime bien la même route, celle qui sillonne la campagne vers le collège, celle qui se poursuit vers la ville parfois, celle qui croise les regards avec l’envie de vivre.
J’aime bien son même petit message qui m’écrit sans ponctuation maman c’est toi qui m’emmène au lycée oh tu veux que j’aille chercher le pain en rentrant au fait j’ai eu une note de folie en anglais.
J’aime bien les mêmes heures vers le Finistère, les mêmes détours, le même océan. Et le même vent iodé. Toujours là.
J’aime bien les habitudes lorsqu’elles changent en grandissant avec eux et deviennent de nouvelles habitudes.
J’aime bien les soirs fatigués qui ouvrent un livre à trésors et font rêver encore.

J’aime bien l’ordinaire du temps aussi.
Celui qui ne paye pas de mine, coincé entre un long chemin vers Pâques, quelques temps précieux et un Avent que j’espère.
J’aime bien l’ordinaire de Sa Vie dans l’extraordinaire de Sa venue.
J’aime tant Joseph pour tout ça. Bien plus que tous les autres autour de Lui je crois. Tellement plus oui.
Tu sais il y a un tout petit bout de texte qui date de loin, d’un moyen-âge perdu pour beaucoup, qui met en scène un juste Joseph « au regard doux et bienveillant, assis dans son atelier, dans l’ordinaire d’un matin de labeur. »

J’aime tant que Dieu ait aimé l’ordinaire avant toute autre chose.
J’aime tant que Dieu aime l’ordinaire de chacune de nos heures.
Et tu sais, à le dire, à l’écrire, à le vivre aussi, ça rend les instants plutôt jolis, ça donne du grand aux plus petits, du doux aux plus amers, du sourire aux plus tristes.

J’aime bien l’ordinaire: il ne fait pas d’ombre, il n’accentue rien, il n’efface pas davantage.
J’aime tant l’ordinaire, le simple, le quotidien. Je crois vraiment que ce sont eux qui crayonnent les reliefs de nos vies.

 

 

 

 

 

Tu sais la vie est jolie

Tu sais la vie est jolie.

On avait fait le tour des gris. Ceux d’ici. Les siens, les miens, nos ombres, nos demi-teintes, nos à-peine, nos difficiles. Ceux d’ailleurs. Londres. Les lointains qui nous semblent proches parce qu’on en parle, parce qu’on s’y intéresse, parce qu’on essaie de comprendre mais des lointains qui restent au loin.
C’est drôle, on commence toujours comme ça, par se raconter ce qui est moins joli. Pas pour le mettre de côté non.
Mais peut-être un peu quand même.
On sait qu’il est là. On a l’impression de ne rien pouvoir y changer.  Il y a les de toute façon, les toujours et les ainsi de nos vies qui leur donnent un p’tit air de fatalité.

On avait fait le tour des gris et on a dit presque d’une même voix tu sais la vie est jolie. Sans ajouter quand même. Sans indécence aucune. Simplement en ouvrant les yeux.
Sur le soleil de notre dimanche.
Sur les mains de papy Pierrot appuyées sur sa canne et ses parties de pêche d’enfant qu’il racontait comme si c’était hier, juste hier.
Sur la nappe blanche posée sur la longue table du jardin et ses bords qui dansaient insouciants comme des vagues d’écume.
Sur les verres de bon vin croisés en des voeux de belles retrouvailles à n’en plus finir comme si on avait le pouvoir d’arrêter le temps.
Sur les jeux de nos enfants, ses petits, mes grands, leurs bicyclettes en file indienne à travers la campagne comme un fil à ne jamais rompre.
Sur le ciel encore bleu, le vent léger qui se lève, le doux d’un presque lundi déjà et il faut se quitter mais demain ce sera encore un peu dimanche alors vous pouvez rester dis ?

On a oublié les gris.
Je me suis rappelée un mot du matin de mon église. L’Esprit n’est pas à chercher ailleurs qu’au-dedans de nous.
On n’a pas parlé de Dieu autour de la table familiale du dimanche de Pentecôte. Ce n’est pas parce que je pose toujours des mots sur Dieu, ici, que j’ai besoin d’en parler ailleurs.
On n’a pas eu besoin de parler de Dieu. Il est là.
Son Souffle était là, sous le pin parasol, dans le vent d’un dimanche, sur les sourires de gens qui s’aiment.
On n’a pas oublié les gris en vrai, on s’est seulement redit tu sais la vie est jolie.

 

« Tu sais la vie est jolie. »