Le p’tit goût de paradis

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien les choses simples.

– C’est une idée délicieuse.

Elle aurait pu dire c’est une bonne idée, excellente même ou encore sympathique mais elle a dit délicieuse. Et il y avait dans ses yeux comme de la gourmandise.

Martine avait dressé une belle table dans sa salle à manger, une nappe jaune pâle et des assiettes blanches avec deux roses bleues peintes au creux de chacune d’elle. C’est beau les roses bleues. Parfois, je me demande si le beau ce n’est pas juste ce petit quelque chose qui regarde le monde autrement comme le bleu des roses de jardin, le vert presqu’amande d’un horizon marin ou l’ocre sablonneux d’un ciel du soir.
Martine avait dressé une belle table, un peu longue même: son mari, ses quatre grands enfants, beaucoup plus grands que moi, moi, Grand-mère et Grand-père, le père Jean qu’elle avait invité au dernier moment après la messe parce que quand il y en a pour neuf, il y en a pour dix. Et Martine, avant qu’on prenne place autour de la table en invités d’un dimanche d’amis, avait suggéré:

– Il fait si beau…et si on déplaçait la table dehors sous le cerisier !
– C’est une idée délicieuse.

Grand-mère a toujours le chic pour répondre le mot juste et celui qui fera plaisir ou plutôt les mots qui donnent à ceux qui sont proches d’elle une raison d’être heureux. Je crois que Grand-mère sait vraiment aimer.

La grande table en merisier s’est retrouvée les quatre jolis pieds sculptés dans la pelouse fraîchement tondue et nous avons approché les bancs du jardin – quand même – pour ne pas trop abîmer les chaises de la maison. La nappe jaune pâle est devenue soudain lumineuse, les roses semblaient danser au creux des assiettes et les verres ont commencé à trinquer. Le vin doux souriait au bord des lèvres. Au-dessus de nos têtes, le cerisier regardait sans doute un peu étonné de cette agitation et l’araignée d’habitude si tranquille a osé s’aventurer sur le bord de la table. C’était un peu comme si le dedans et le dehors de la maison s’entremêlaient.

Et c’était délicieux.
Le dedans au dehors.
Le repas, les visages, les mots.
J’ai beaucoup regardé, j’ai beaucoup écouté. Quand je suis la plus petite quelque part, je me fais encore plus petite, comme pour me faire oublier et observer le monde tranquillement, sans que personne ne m’en empêche. Cela fait d’ailleurs toujours sourire les grandes personnes qui disent souvent que Coquille n’en perd pas une miette.

Et c’était délicieux.
Je me suis souvent demandée si, au paradis, il n’y avait pas cette sensation de bonheur, celle que l’on ressent quand on est quelque part exactement là où l’on aime être et avec les gens exactement ceux avec qui l’on aime être. C’est le exactement qui rend l’instant comme il est.
Le père Jean, lui, il me dit que ces instants-là c’est peut-être le bonheur très simple d’aimer et d’être aimé, et aussi de ressentir comment Dieu nous aime, tellement. Alors oui, ça a sûrement un goût de paradis.

J’ai emporté tout le délicieux jusqu’à ma chambrette au soir et pour le garder un peu, j’ai ouvert mon cahier de définitions des mots que j’aime bien que la maîtresse nous a conseillé de créer pour retenir des mots de vocabulaire. Au mot « paradis », j’avais déjà écrit « endroit où je peux terminer un livre sans être obligée d’éteindre la lumière », « là où les mots qui font mal n’existent plus » et « il y a sûrement des bicyclettes, de la pelouse pour marcher pieds nus dedans et des fraises au sucre ». J’ai rayé « bicyclettes » et « fraises au sucre » parce que je me suis rendue compte que le gros dictionnaire n’avait rien de très personnel et qu’il fallait des mots qui concernent tout le monde. J’ai commencé à écrire, éclairée à la lampe de poche. J’aime bien écrire quand toute la maison s’endort. Ma lampe, elle fait un cercle comme un soleil sur la page et dedans je peux laisser du joli.

Paradis: endroit où il n’y a que des idées délicieuses.

 

 

La rustine

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien les balades à bicyclette.

 

« Demain, dès l’aube…!  » Grand-père a joué le poète quand je lui ai demandé à quelle heure on partait au port à bicyclette. C’est vraiment le bonheur de ses samedis matins quand la marée ramène les bateaux de pêche vers la criée et qu’il enfourche son vélo -parfois je dis vélo quand même – pour trouver le meilleur du merlu, de  jolies cardines blondes ou des petites sardines à griller. Grand-père aime bien partir tôt pour ensuite avoir tout le temps de cuisiner parce que le poisson, le samedi, c’est toujours son affaire !
Il ne m’emmène pas souvent avec lui pour cette balade-là. Il aime ce moment seul je crois mais il sait que je l’aime aussi.
Alors me dire la veille que je serai de la partie, c’est comme un cadeau des parfois.

Il était un peu plus tard que l’aube quand même quand nous sommes partis.
Le vieux Paul a sonné à la maison pour demander de l’aide parce que sa chaudière faisait elle aussi la grève et qu’il n’avait plus d’eau chaude. Je le trouve drôle le vieux Paul, il donne toujours une vie aux choses. Par exemple, il ne parle pas de ses chaussures mais « des deux filles qui supportent ce vieux bougon de célibataire » et quand il retire sa casquette et la pose sur le coin de la table, il lui dit: « Te sauve pas princesse, ma pauvre caboche déplumée ne peut plus sortir sans toi ! »
Grand-père dit toujours que Paul n’a pas appris la poésie sur les bancs de l’école mais qu’ il a celle de la vie en vrai. Je crois qu’il a raison.
Pourtant, ce matin, j’ai bien vu que le vieux Paul l’a contrarié avec l’histoire de sa chaudière. Grand-père a bien réussi à la remettre en route mais nous avons dû différer notre départ matinal, après avoir entendu les dizaines de pardons désolés du vieil ami.
Départ que Grand-père a d’ailleurs tenté de prendre seul.
« Tu comprends, j’irai plus vite … »
Je n’ai pas insisté beaucoup pour lui dire que moi, je ne le retarderai pas et que mes petites jambes étaient peut-être petites mais qu’elles pédalaient vite.
Grand-père ne renonce jamais à une promesse.
« Allez, c’est parti Coquille, on prend la route principale, c’est tout plat, tu files sans te retourner, on arrivera à l’heure. »

Je sais faire ça. Je sais être obéissante et ne pas rêvasser sur le chemin.
J’aime bien rendre les gens que j’aime heureux.

 

C’est au détour de la maison de Véro que j’ai senti un truc qui n’allait pas à l’arrière. Grand-père qui roulait derrière moi l’a vu de suite et m’a demandé aussitôt de m’arrêter.
– Ton pneu… tu as crevé… zut !!! …on a encore un bout de chemin… à pied nous ne serons jamais …
Il n’a pas terminé sa phrase. Je crois qu’il a vu ma mine triste.

Sur le bord de la route, il a déposé mon vélo, et la roue, et la chambre à air. Sans rien dire mais patiemment, il a caressé de sa main experte le boyau, l’a passé près de son nez très doucement pour chercher l’endroit de la crevaison au filet d’air qui sortirait. Il a ouvert son canif, a gratté délicatement, a posé la colle sortie d’un petit tube magique lui-même sorti de sa trousse de secours. Et il a pris le temps de coller une rustine en tenant son pouce appuyé. Et là, il a levé sa tête.
Je ne souriais pas. Et je lui ai murmuré:
– Pardon…
– Pardon ? Pardon pourquoi Coquillette?
– Pardon de te mettre en retard, si je n’étais pas venue, tu…
– Non…non, non… tu n’as rien à te faire pardonner, surtout pas. C’est moi… je crois qu’il faut que j’apprenne à cuisiner la côte d’agneau aussi, on filera chez Rose-Marie chercher un p’tit bout de viande !

Grand-père a reposé ma bicyclette et s’est assis sur le bord du chemin. Nous avions le temps maintenant. Il m’a raconté le pardon comme jamais il ne me l’avait raconté.

Le vrai pardon, celui qu’on ne dit pas en l’air. Pas le petit excuse-moi qui précède nos petits ratés du quotidien. Pour une chaudière qui fait grève ou un poisson à fond de cale. Non, le Pardon. Celui avec une majuscule. Celui qu’on demande et qu’on reçoit. Je n’ai pas tout bien compris parce que parfois il oublie que je suis une petite fille et il utilise des mots vraiment très très démodés. Mais quand il a comparé un coeur pardonné à l’effet d’une rustine de chambre à air, comme ce petit quelque chose qui regonfle, ce temps pris au temps qui fait revivre, ce bout de pansement qui répare beaucoup,  j’ai compris l’essentiel.
J’ai surtout compris qu’il m’aimait et bien plus que son poisson du samedi.

 

Nous sommes arrivés sur le port après 10 heures. Marc avait déserté le quai pour rejoindre ses amis au café. Il avait tout vendu dès son arrivée deux heures trente plus tôt.
Presque.
Trois jolies cardines bien blondes nous attendaient dans la glacière de son bateau.

Le cadeau

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime la vie tout le temps.

Bientôt, c’est la fête des mères. J’ai bien vu revenir la devanture de la parfumerie avec tous ses coeurs rose clair qui dégoulinent entre les flacons. Je n’aime pas ces coeurs-là. On dirait qu’ils sont remplis d’un truc qui bat pour de faux.
Dimanche, c’est la fête des mères. C’est écrit sur mon calendrier de toute façon, je ne peux pas l’ignorer.

Je sais bien que les maîtresses, ça les embête tous les ans quand arrive le moment du cadeau. Celui qu’on fait les après-midis de la semaine d’avant parce qu’on n’a pas eu le temps de réviser suffisamment la table de 7 et la conjugaison de l’imparfait. Surtout avec la cédille du « c » que Phil oubliait tout le temps devant le « a », même que pour lui faire entrer enfin dans la tête, je lui ai dit que pour un footballeur, c’était drôlement ennuyeux de ne pas savoir lacer ses crampons à l’imparfait. Je crois que ça l’a vexé. Je lui ai demandé pardon. Je ne suis pas toujours très gentille quand la fête des mères arrive. Il le sait Phil mais moi, je sais que ce n’est pas une raison.
Déjà, les maîtresses, elles s’étaient mises d’accord depuis quelques temps. On fait un cadeau « pour les parents ». Comme ça, Lili qui ne connaît pas son papa et Noémie qui a perdu sa maman, elles ne seront pas tristes. C’est étrange de dire « perdu » au lieu de « mort ». Les grandes personnes croient toujours que ne pas dire les mots difficiles enlève le difficile. C’est ridicule. Et puis, quand quelqu’un meurt, on ne l’a absolument pas perdu.
Moi, je ne sais pas quel mot utiliser pour ma mère et mon père. Je les connais, ils ne sont pas morts mais je crois que perdus leur conviendrait.
Et puis, vous savez, Lili et Noémie, la fête des parents à la place de fête des mères ou fête des pères, ça ne leur rend pas ce qui manque à leur vie. Les mots ne rendent jamais ce qui manque à la vie.

Julie – c’est ma maîtresse de cette année -, je l’aime bien. Elle ne me regarde pas avec ses yeux un peu tristes qui essaient quand même de sourire quand arrive le temps du cadeau à préparer. Elle ne regarde personne comme ça Julie, ni Lili, ni  Noémie.
Elle sait que je n’aime pas ce geste qui leur fait ôter leurs lunettes aux grandes personnes pour essuyer un coin d’oeil mouillé et surtout, elle sait que j’aime la vie tout le temps même si.
Elle me dit que ça se voit parce que ma bouche ne sait que sourire.

Julie, je l’aime bien et elle a eu une chouette idée. Le cadeau de cette année, ce sont des petits pots en terre peints à la main et dedans, on peut choisir d’y planter des fleurs ou de la menthe ou du thym et des couleurs et des parfums.
– Tu sais, je fais des petits pots moi aussi, m’a dit Julie, mais comme mes parents habitent à 800 kilomètres d’ici et que je ne les vois qu’aux grandes vacances, je ne les fais pas pour eux. Je les dépose dans la petite chapelle.

Julie, elle n’a rien dit de plus. Pas comme la maîtresse de l’an dernier qui s’était empêtrée dans une longue explication pour me dire que des grands-parents, c’était important aussi et que je pouvais leur faire un cadeau. Comme si je ne le savais pas ! Et je n’avais rien préparé, surtout pas son coeur en fil de fer tordu avec des fausses fleurs dedans. En fait, ce n’est pas son « important » qui m’a énervée, c’est son « presque pareil » juste après, même si Grand-père m’a expliqué que les grandes personnes parfois sont maladroites avec les enfants à force de gentillesse.
Julie, elle ne m’a pas dit non plus, parce qu’elle est croyante, que Marie c’était comme une maman, et que Dieu, c’était comme un père. Heureusement, ça m’aurait aussi un peu énervée ce besoin d’expliquer tout le temps. Et puis, moi, de toute façon, c’est Saint Joseph que je préfère comme papa (parce que j’aime bien comment il regarde Jésus tout le temps).

 

J’ai peint mes trois petits pots. Un dégradé de bleu parce que j’aime les bleus. Dans le premier, j’ai choisi la menthe pour sa senteur sucrée; pour le deuxième, l’oeillet d’Inde et son orangé,- je n’aime pas vraiment son odeur mais sa couleur est splendide (splendide: ce mot démodé fait exploser la beauté quand on le dit, on devrait le dire plus souvent) – et dans le troisième pot, j’ai planté un chevalier-d’onze-heures simplement pour son nom parce que c’est un extraordinaire nom de fleur !
Finalement, dimanche, mes trois pots, j’ai décidé de les  mettre devant mon-petit-coin-pour-Dieu (c’est comme ça que j’ai appelé l’étagère juste au-dessous de ma collection de Tintin), là où il y a mes galets, l’icône que Marielle m’a rapportée d’Italie et ma bougie de baptême.
Julie m’a dit que c’était une belle idée.
J’aime bien quand elle dit belle pour une idée, on dirait qu’en plus d’être bonne, cette idée va donner de la douceur à mes jours.