Le mariage de Paulo

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et mes aujourd’hui m’apprennent un peu la vie.

Aujourd’hui, c’est le mariage de Paulo. Il va y avoir un monde fou parce que Paulo a invité tout le village. Il faut dire que Paulo tient le bar-tabac-presse alors tout le monde a une bonne raison de le connaître. Moi, c’est pour le Picsou magazine tous les deux mois mais ça ne m’empêche pas d’entrer lui dire bonjour chaque vendredi parce que le vendredi après l’école, j’accompagne Phil qui a le droit de s’acheter un paquet d’images de footballeurs. Je trouve ça très étrange de collectionner les footballeurs en images mais je ne dis rien à Phil parce que ça le rend heureux. Ça ne sert à rien de comprendre les autres parfois, ce qui compte c’est qu’ils soient heureux. Enfin, pour Paulo, si tout le monde vient à son mariage, c’est surtout parce que tout le monde l’aime bien et que Paulo aime tout le monde. Ça ne s’invente pas une sympathie pareille, faut juste la regarder nous faire du bien.
Il a toujours le sourire Paulo, toujours. Et un mot gentil pour chacun. Il ne s’énerve jamais, même pas après le touriste qui vient une semaine par an et qui veut qu’on lui garde son journal jusqu’à une heure moins le quart de l’après-midi très précisément.

Aujourd’hui, c’est le mariage de Paulo, enfin plus exactement, le remariage de Paulo. Parce que Paulo est divorcé depuis 3 ans. Je l’aimais bien Patricia aussi, mais un jour, Ils nous ont dit qu’ils divorçaient. Les grandes personnes autour de moi ont cherché à savoir. Je crois que c’est parce que tout le monde a été surpris, Paulo et Patricia, ils ne se disputaient jamais. C’est drôle les gens quand ils cherchent à comprendre, ils parlent entre eux, ils font des plans sur la comète sur qui quitte l’autre, ils inventent des trucs qu’ils croient savoir parce que ça ne fait pas longtemps qu’il est divorcé Paulo quand même et ils tirent des conclusions tout seuls, fiers d’avoir l’impression d’avoir tout compris.

Moi, un matin, celui de la sortie du Picsou,  j’ai demandé à Paulo qui était en train de ranger ses paquets de cigarettes:
– Paulo, je voudrais le dernier Picsou magazine et savoir pourquoi tu vas divorcer s’il te plaît.
Paulo est allé me chercher le Picsou parce que je ne me sers jamais toute seule de peur de déplacer la rangée de magazines qu’il a mis plein de temps à aligner, et en me rendant la monnaie, il m’a dit:
– Il y a plusieurs raisons, je ne sais pas si ce sont les bonnes mais on est arrivés à ce bout de chemin-là avec Patou (il a dit Patou, ça m’a fait tout bizarre). On croit surtout qu’on sera plus heureux comme ça, après.
Il n’était pas triste mais on sentait le petit morceau de tendresse coincé dans sa gorge. Ce n’est pas toujours facile à comprendre les grandes personnes. Et puis, j’ai pensé à Malo, leur grand garçon de 19 ans. Les gens autour je les entendais dire heureusement que Malo est grand maintenant. Moi, c’est leur heureusement que je n’ai pas bien compris. Surtout que Paulo il m’a dit en partant:
– Tu sais Coquille, je n’ai jamais rencontré personne qui soit heureux de voir un très beau rêve s’envoler en fumée, même quand il le décide, même si nous l’avons décidé. Peut-être qu’on n’ a pas pris assez de temps Patou et moi, je ne sais pas… Tu me diras si le Picsou vaut la peine que je le lise. Tu vois, c’est comme tout: je ne prends jamais le temps !

Paulo, il a laissé des points de suspension à ses mots. Moi aussi, je n’ai plus cherché à comprendre… Ce qui comptait, c’est qu’il sourit encore.

Aujourd’hui, Paulo, il se remarie. Béatrice, il l’a rencontrée dans un camping l’été dernier, très loin d’ici. Même qu’elle a un drôle d’accent qui chante quand elle dit bonjour Coquille. On dirait qu’il y a trois « e » à la fin de mon prénom. On n’ira pas à l’église comme pour le mariage de la cousine Fanny mais monsieur le curé viendra quand même dire une prière parce que Béatrice est très croyante. Et Paulo, il n’a rien contre (d’ailleurs je ne sais toujours pas si je l’écris dans la colonne de droite ou de gauche sur mon cahier à spirales, Paulo).

 

Aujourd’hui, Paulo, il se remarie. Je lui ai fait un petit cadeau. Je lui ai emballé tous mes Picsou de l’année dans du papier crépon bleu clair même qu’on dirait un gros paquet d’océan.
Pour qu’il prenne enfin du temps.

Le rhume

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et mes aujourd’hui m’apprennent un peu la vie.

Aujourd’hui, Grand-père a un gros rhume.
C’est lui pourtant qui m’avait fait la leçon du « en avril ne te découvre pas d’un fil et en mai ne fais pas trop vite ce qu’il te plaît » quand j’ai voulu courir au bord de l’océan sans mon pullover. J’aime bien dire pullover. J’aime bien dire les mots en entier, ça laisse plus de temps aux choses d’être bien là. Mes copains de classe, ils disent « faut prend’son pull » avant de sortir de classe, on dirait qu’ils ont peur de manquer un bout de récréation alors que c’est tellement bien les premières minutes dans la classe, celles qui traînent sans obligation, qui regardent les affichages au mur sans vraiment les regarder, qui se disent maintenant on a une pause à nous. Et moi, de toute façon, quand je dis pull, j’ai l’impression de n’avoir enfilé qu’une manche.

Aujourd’hui, Grand-père a un gros rhume et je n’aime pas trop comment il tousse. On dirait qu’il va s’arrêter de respirer. Et puis, il se fait tout petit dans son fauteuil, lui qui est si grand. Tout fragile. Blotti presque comme un enfant.

Aujourd’hui, Grand-père a un gros rhume et je me demande si la mort ça ressemble à ça, si on va redevenir tout petit et tout fragile et tout enfant, comme quand on a un rhume carabiné et qu’on tremble de fièvre. Et si Dieu va venir nous prendre dans ses bras pour nous réchauffer.

Je vais préparer un grog pour Grand-père, la recette infaillible de la vieille Andrée: du rhum tiédi dans de l’eau chaude, même si Andrée, je ne suis pas certaine qu’elle met vraiment de l’eau, du citron et de la cannelle, ça sent bon comme un sirop doux pour la gorge. Je lui servirai dans sa tasse préférée. Et je lui poserai un baiser sur le front. Tant pis pour le microbes.

Et Dieu, il attendra encore un peu.

Le cahier à spirales

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien me poser des questions à propos de Dieu.

Cette question-là, on se la disputait depuis longtemps finalement et on a voulu en découdre un mercredi après-midi. Il pleuvait et on ne savait pas quoi faire avec Phil (Phil c’est mon ami) alors on a pris un gros cahier à spirales et à petits carreaux (celui que j’avais gardé parce que je n’aime pas vraiment écrire sur des petits carreaux), on a tracé une ligne verticale pour faire deux colonnes et on a décidé de dresser la liste de ceux qui croyaient en Dieu et de ceux qui n’y croyaient pas. On se disait que l’addition finale donnerait la réponse: celui qui aurait le plus de noms dans sa liste pourrait avoir raison. En y repensant, je reconnais que c’est un jeu un tantinet ridicule… comme si un compte donnait une vérité! Mais il pleuvait et notre jeu ressemblait à un défi de grands. (J’aime bien tantinet comme mot démodé parce qu’il chante et rend le trop peu presque agréable.)
J’ai écrit « Coquille » en haut de la colonne de droite (on a décidé d’un commun accord que la « droite » ce serait pour ceux qui croyaient à cause de « la droite de Dieu » de mon évangile) et Phil a écrit « Phil » sur la colonne de gauche. Il a tout de suite ajouté le prénom de son père au-dessous du sien parce qu’il était sûr qu’il ne croyait pas, la preuve il disait toujours ces espèces de bondieuseries quand il parlait de la messe et du reste d’ailleurs. Moi, j’ai pensé qu’il fallait agir avec prudence et que chaque nom noté devait faire l’objet d’une demande à la personne concernée. Même que Phil est allé vérifier auprès de son père qui lui a répondu qu’il ferait mieux d’apprendre ses leçons plutôt que de poser des questions idiotes. Hormis le père de Phil, ce fut assez facile au début, plus compliqué ensuite. Facile avec les premiers noms, ceux qu’on connaissait bien et qui répondaient franchement, sans détour, sans commentaire, un oui, un non. Plus difficile quand on s’est entiché d’interroger la maîtresse, la petite boulangère ou Paulo qui tient le bar-tabac. Et puis, notre enquête sur le marché du samedi matin nous a valu quelques regards interloqués. On s’est rendu compte que les grandes personnes n’avaient pas l’habitude des vraies questions.

Au bout de quelques semaines, on a finalement laissé tomber l’affaire parce que:
1- on n’obtenait pas toujours des réponses très claires et on se battait pour savoir où écrire le prénom. On a trouvé ça vraiment ridicule de mettre notre amitié en péril pour une petite liste.
2- quand l’un de nous prenait une longueur d’avance, l’autre se dénichait aussitôt deux nouveaux prénoms pour reprendre la tête.
3- on s’est rendu compte qu’on se moquait pas mal de la réponse, que ça nous ferait pas changer d’avis (enfin, c’est ce qu’on s’est dit sur le coup), que nous, on se trouvait sur deux colonnes différentes et nous étions amis quand même.
4- que, si personne jusque là n’avait LA réponse, on aurait bien le temps de s’y pencher plus tard et que pour l’heure, le soleil était revenu: les tours de bicyclette nous ont vite fait lâcher le cahier à spirale et à petits carreaux.
5- enfin, j’allais l’oublier, Phil s’est pris une punition par son père parce qu’il avait eu zéro en dictée et a passé un mercredi après-midi tout entier à copier des listes de mots pour que ça l’apprenne à faire des listes.

 

N’empêche que la question trotte toujours dans ma petite tête.
Dieu est là ou pas ?
Enfin non, la question ne trotte pas tant.
Moi, je sais qu’ Il est là.
Mais la dame de caté, elle me dit qu’il ne faut pas être trop prétentieuse avec ses certitudes et que douter c’est l’affaire du croyant. Comme je ne veux pas me fâcher avec elle ni paraître prétentieuse, je lui ai répondu poliment c’est vrai.
Parfois, la politesse des enfants, c’est juste pour ne pas déranger les certitudes des grands.

 

P.S.: ce chapitre « les évangiles selon Coquille » n’est pas prétentieux. C’est Grand-père qui s’amuse de moi et qui a baptisé ainsi mes commentaires du mercredi. Mais… vous jugerez par vous-mêmes !