Elle est branchée ma p’tite prière ?

C’était lundi, un lundi comme d’habitude. Ou presque.
Je les ai retrouvés en première heure de l’après-midi. Il y avait du doux dehors, le soleil caressait les vitres, tranquille. Il faisait chaud dans la classe. Je n’ai pas pu garder trop longtemps le p’tit foulard autour de mon cou. Je n’avais pas envie de leur raconter pourtant. Parce que c’était rien, rien à côté de la petite Lucie qui vient au collège en fauteuil roulant tous les jours et qui a toujours été en fauteuil roulant. Rien à côté des enfants malades que je peux à nouveau retrouver à l’atelier d’écriture les mercredis de leurs vacances, rien. Ce rien, des électrodes, juste des petites électrodes pour contrôler les battements de mon coeur parfois fatigué.
Voilà, j’ai ça pendant 24 heures, je leur ai expliqué le rien et on a repris le chouette texte de Georges Perec, celui où il lit n’importe comment.
Il faisait beau et j’ai oublié les battements qui s’enregistraient à mesure que je vivais.

C’était aujourd’hui, un vendredi comme d’habitude. Ou presque.
Je les ai retrouvés en dernière heure de la journée comme tous les vendredis. C’était un peu difficile, pas à cause de leur jolis textes à la manière de Georges Perec. Parce qu’ils étaient drôlement jolis leurs mots sur leur manière de lire. Presque plus jolis que ceux de Perec. Vraiment. C’était difficile parce que l’heure d’avant, elle était sortie des clous, parce que sa vie est en dehors des clous de toute façon et qu’à onze ans tout juste, ce n’est pas rien. C’est trop. C’est beaucoup. Beaucoup trop.
Elle est venue à la fin de l’heure. Au bureau. On a parlé un peu. De confiance, de la chance qu’elle avait d’être là, que l’école c’était sa chance, que je le croyais dur comme fer.
Et elle ?
– Tu le crois dis ?
C’était aujourd’hui et elle m’a regardée dans les yeux, puis elle a baissé ses longs cils  sur ma croix.
Elle voulait changer de conversation, ne plus entendre mes conseils, mes réprimandes, mes encouragements qui se mêlaient, s’entremêlaient, tentaient de démêler le difficile.
– Vous n’avez plus d’électrodes ? …. c’était drôle lundi…on aurait dit que votre petite croix, elle était branchée…
J’ai souri. J’ai cessé mes conseils, mes réprimandes, mes encouragements.
Je me suis tue.
J’ai souri à ses deux grands yeux noisettes, ses deux grands yeux de petite fille.
Je ne pouvais pas lui souhaiter un bon week-end mais un beau « on se revoit lundi », « à lundi, oui ! »

J’ai quitté le collège, retrouvé ma route, la maison. Le doux. Le chat. Le dernier Corto Maltese. Le coin du feu.
Machinalement, ma main a caressé la petite croix.
Dis, elle est branchée ma petite prière vers Toi ? Tu l’entends dis ? Tu les entends les battements de nos coeurs ?
Pour elle, pour eux.

Paysage (3)

Je devais avoir six ans la première fois que j’ai soulevé la couverture du livre, délicatement. Elle l’avait posé sur l’écorché de mes genoux d’enfant, peut-être pour me reposer un peu.
Je devais n’avoir pas plus de six ans quand je suis tombée amoureuse de Ses paysages avant même de connaître Son histoire et depuis, oui depuis tout ce temps, je n’ai qu’eux pour imaginer Son pays.
Des paysages dessinés en noir et blanc sur des évangiles d’enfant.
Ses paysages qui, au fil du temps, ont pris la teinte presque dorée du papier jauni.

Depuis mes six ans, depuis tout ce temps, et bien davantage encore depuis presque un an et demi, j’ai beau lire des guides, j’ai beau regarder des photographies, j’ai beau feuilleter des albums, j’ai beau tourner des pages et des pages de documentaires, j’ai  beau écouter les couleurs que ceux-qui-y-sont-déjà-aller me racontent, les pastels des contours du lac de Tibériade, les sables des pierres du désert, les orangés de certains soirs sur Bethléem, et même j’ai beau lire Ses Paroles, Sa Parole, à faire deviner les ocres, les beiges, les dorés, les rouges de Jérusalem, je ne vois pas les couleurs.
Seulement mes dessins en noir et blanc sur un papier jauni par le temps.

C’est un peu étrange tu sais: je rêve de la Terre Sainte en noir et blanc.
Je rêve parfois de moi, là-bas, comme si je marchais dans les vignettes de vieux évangiles dessinés, sur les tracés des courbes que je dévorais des yeux, petite.
Des paysages en noir et blanc presque dorés par le temps.
Là, juste là.

Et j’attends.
Trois semaines encore, trois petites semaines seulement, trois semaines à peine maintenant.
Et poser mes pas presque dans Ses pas pour rêver Ses paysages en couleurs.
Peut-être. 🙂

Paysage (2)

C’est un petit paysage intérieur. C’est comme un bout de mon coeur.

ça commence par un jeudi après-midi sans cours avec des copies, des jolis mots et le silence de la maison.
ça continue par un petit SMS inattendu « on rentre ce week end ». Elle et son amoureux de fiancé. Elle, ma grande fille qui n’habite plus ici.
ça fait tout quitter d’un coup un petit SMS dans un creux d’après-midi: les copies, les jolis mots et même le silence.
ça fait descendre les escaliers quatre à quatre.

Je mets un peu de musique celle qu’on écoutait ensemble, j’ouvre la fenêtre de sa chambre en très grand, je déplie des draps tout propres qui sentent bon la lavande.
Je passe un petit coup de chiffon sur ses meubles.
Deux mois sans elle.
J’essuie ses étagères presque comme une caresse.
Deux mois sans elle.
La poussière aime bien ses livres, ses gros Harry Potter, ses quêtes d’Ewillan et ses Tara Duncan, quelques Club des cinq qu’elle m’a chipés.
Je passe doucement ma main sur ses 10 ans.
La poussière aime bien ses poches de collégienne, ses dicos de lycéenne, sa littérature d’étudiante.
Je passe ma main sur ses 12 et ses  15 et ses 20 ans.

Et je m’arrête là.
Je m’assois sur le rebord de son enfance. Je regarde son coin-prière qui n’a jamais été un coin-prière. C’est juste tout ce que je garde de mes balades avec Dieu.
Et je m’arrête là.
Je m’assois sur le rebord de son enfance comme devant un paysage. Celui où je reconnais tous les détours, toutes les virées, toutes les heures à marcher avec elle.

Elle a tout déposé, années après années. Mélange hétéroclite d’un seul et même chemin vers Lui.

C’est un paysage intérieur.
C’est un bout de mon coeur.

 

Cahier d’écriture

Elle a apporté son cahier d’écriture, comme je l’avais demandé. Elle l’a posé devant elle. Je la trouve toute petite cette élève, je les trouve chaque année tout petits les sixièmes. Pourtant, j’ai l’impression que les gens, parfois, voudraient qu’ils soient grands déjà: qu’ils écrivent sans fautes, qu’ils écoutent sans bruits, qu’ils disent bonjour-merci-s’il te plaît-pardon comme les adultes savent si bien ne pas le faire tout le temps, qu’ils sachent ce qu’était hier, ce qu’il faut aujourd’hui et de quoi seront leurs demains.
Les gens voudraient qu’ils soient grands tout de suite les enfants, les collégiens, les jeunes. Avec impatience.
Moi, je crois qu’ils ont besoin de temps.
Et de nous aussi, avec eux, à leurs côtés.

Elle a apporté son cahier d’écriture, comme je l’avais demandé. Elle l’a posé devant elle, bien en vue, la couverture neuve, bleu pâle, m’attendait. Elle l’a ouvert et sous son prénom écrit à la plume, elle avait commencé son travail d’écriture.
« La soeurcière portait un nénorme châpeau. »
J’ai souri de l’accord de l’imparfait, parfait.
Et des jolies fautes.
Parce que je les ai trouvées jolies, enfantines, posées juste à côté de la tendresse.
L’écriture en bleu, bien appliquée et les jolies fautes.

Elle a ouvert la couverture bleu pâle devant elle et m’a montré fièrement son paragraphe. Drôle, bien écrit, des adjectifs à foison et de jolies fautes.
– Vous pouvez me corriger s’il vous plaît ?
J’ai pointé les jolies fautes, elle les a presque toutes corrigées. Seule.
Je les avais encouragés.
« C’est un cahier d’écriture…écritures, au sens de petits ou grands écrits, vos textes, ceux que je vous propose d’écrire et puis, ceux nés de votre imagination, de vos vies… »  Et je vous corrigerai.

Elle a refermé son cahier. Le bleu pâle est resté sur le bureau pendant la récré. Alors qu’ils filaient tous sur la cour pour jouer, jouer encore comme des enfants, j’ai rangé mes affaires dans mon cartable et j’ai pensé, oh… l’espace de quelques secondes seulement, j’ai pensé à Jésus (ça m’arrive 😉 ).

J’ai pensé à sa patience à Lui, pour chaque jour, depuis toujours, nous aider à accompagner nos jolies fautes pas toujours très jolies.
Et au temps.
Au temps infini qu’Il consacrait à nous aimer. A l’infini de son temps, pas pressé, à nous laisser grandir.

Je suis passée juste à côté de son cahier en sortant de la classe.
Au bas de la couverture bleu pâle, elle avait collé une étiquette, et sous son prénom, elle avait écrit:
« Mon cahier d’écritures de vie »

Je me suis dit qu’avec si joli titre, on pouvait bien écrire avec quelques jolies fautes.  😉