La matelote

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien les recettes qui font aimer.

 

J’aime beaucoup ce moment de certains dimanches.
On est allés à la messe, et comme c’était notre retour de vacances, nous nous sommes attardés très longtemps à la fin, dans les allées, puis sur le parvis, puis sur le début du chemin pour rentrer. Il y avait tant de sourires à embrasser et peut-être bien  que le soleil ne nous invitait pas à regagner trop vite la maison tous les trois.
Et il y a eu ce petit moment que j’aime particulièrement.
Grand-père a regardé Grand-mère. Elle a dessiné un très léger oui avec son front sans que personne ne s’en aperçoive. Mais moi, à force de bien les regarder, je sais que mes grands-parents se font de tout petits signes et j’arrive même à deviner ce qu’ils veulent se dire. Grand-père a alors dit à Véronique et Jacques avec qui nous parlions depuis de bonnes longues minutes: « On peut continuer à se raconter nos vacances autour d’une table… Ce matin, j’ai préparé une matelote et j’ai le sentiment qu’on va en manger pendant trois jours si on ne la partage pas ! »
Grand-mère, qui savait déjà, a acquiescé.
J’aime beaucoup Véronique et Jacques parce qu’ils n’ont pas fait de manières pour dire oui. Ils ont dit oui parce qu’ils étaient heureux de cette invitation improvisée, simplement. J’aime bien les grandes personnes qui ne font pas semblant d’être heureux.

J’aime beaucoup ce moment des dimanches.
Arrivés à la maison, je n’ai pas eu besoin d’insister pour les décider à déjeuner dehors. « Et si le vent se lève, on rentrera. » Parfois les grandes personnes ont besoin de « si » pour se rassurer. Je n’ai rien dit, j’ai souri mais déjà, j’avais attrapé la pile d’assiettes. Véronique ouvrait le placard pour trouver les verres comme si elle était un peu de la maison. Grand-père a emmené Jacques à la cave pour choisir une bouteille. Au retour, il l’a mise au frais parce que « ce petit blanc n’en sera que meilleur » et enfin,  il a noué son tablier bleu en ramenant la boucle au devant en un geste assuré digne d’un grand chef.
– Maintenant, allez vous asseoir, je m’occupe de tout !

C’est sans doute le tout qui a fait le doux de ce moment.
Véronique s’est assise entre Grand-mère et Jacques qui m’a gardé une place de l’autre côté pour me raconter les étoiles. Jacques est un spécialiste du ciel. Quand je l’écoute, j’ai l’impression qu’il sait toutes les lignes invisibles entre les planètes. Grand-père a fait quelques allers-retours entre sa cuisine et le jardin pour nous dire que tout allait bien.
Tout allait bien, cela se voyait.
Grand-mère a souri en remplissant les verres. Véronique a décroisé ses mains et a parlé en s’accompagnant avec, doucement. Jacques a étendu son bras gauche le long du dossier de chaise de sa femme et de sa main droite, il a pointé son doigt vers quelques nuages aux noms latins que j’ai trouvés dignes d’un album d’Astérix.
Tout allait bien oui. Il n’y avait pas besoin de le dire. Quand la douceur s’installe, il y a comme un petit espace qui se glisse entre les gens fait de lenteur et de tendresse.
La matelote s’est révélée royale et même s’il n’aurait jamais osé l’avouer, je crois bien que Grand-père était très fier de sa recette.

Le vent s’est levé à la fin du repas. Personne n’avait envie de rentrer à l’intérieur. On a posé nos laines sur nos épaules pour profiter encore un peu du ciel. Les grandes personnes ont repris le fil de leurs bavardages et j’ai continué à dessiner les nuages pour garder leurs noms dans mon petit cahier vert, celui qui écrit le monde.

J’aime beaucoup ce moment des dimanches.
Peut-être parce qu’à l’instant de nous dire au revoir, j’ai repensé à saint Paul qui nous demandait de nous aimer. C’est la seule chose que j’ai retenue de mon matin trop occupée à regarder le moineau entrer dans la nef et  virevoltant pendant toute la messe. ( J’aime bien le mot virevolter: à le dire, tu as ta tête qui bouge déjà dans tous les sens.)
Saint Paul qui nous demandait de nous aimer oui. Je crois qu’il n’y a rien de mieux qu’une matelote de Grand-père à partager pour le vivre en vrai.

 

 

Comme un livre

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et souvent, ma petite prière, on dirait un livre.

Prière n°3

Sur la première de couverture, il y a Ton nom en toutes petites lettres très discrètes parce que pour Toi le plus important c’est ce qu’il y a dedans.
Au premier chapitre, je ne sais jamais par quoi commencer.
Au deuxième, je déballe tout. Presque.
Au troisième, j’hésite un peu.
Au quatrième, l’envie soudaine de tout refermer. L’histoire ne me plaît pas.
Au cinquième, j’ai bien fait d’insister un peu. C’est bien de Te laisser la main pour écrire.
Au sixième, je commence à tout dire entre Tes lignes.
Au septième, je comprends le dénouement.
Au huitième, les larmes coulent sur mes joues.
Au neuvième, je souris.
Au dixième, je ne peux pas m’empêcher de poser la dernière page sur mes lèvres et de respirer un peu le parfum des mots.
Sur la quatrième de couverture, il y a une invitation en toutes petites lettres très discrètes.
Il y a toujours une suite. Reviens demain, Je serai là.

 

 

Tout au fond

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’apprends à regarder.

Père Jean, quand il nous a souhaité de bonnes vacances fin juin, il nous a dit aussi un petit quelque chose. Ce petit quelque chose qui, sur l’instant, passe presque inaperçu et qui finalement apparaît comme essentiel. Exactement comme l’ombre que Grand-père ajoute aux personnages de ses tableaux. On pourrait s’en passer mais sans elle, il manquerait un petit quelque chose pour qu’ils soient comme vrais.
– Parfois notre regard, il change un peu en vacances parce qu’on bouge, on quitte nos places, on se déplace…même en restant chez soi. Vous verrez, essayez !

Je ne sais pas ce que les grandes personnes ont compris à ce conseil d’ami mais moi, je me suis demandée toute une semaine quelle place j’allais bien pouvoir faire bouger. Bien sûr, on prenait la route, longtemps même. Bien sûr, on changeait de toit et de paysages et de sourires à regarder. Bien sûr, on posait nos pas sur une terre que je ne connaissais pas. Bien sûr, mes cailloux ne seraient pas des galets mais des pierres d’une roche à l’ocre que, jamais encore, je n’avais ajoutées à ma petite collection.
Mais tout cela ne changeait pas ma place de petite fille, une menotte dans la main solide d’un Grand-père et l’autre dans la douceur d’une paume de Grand-mère. Cela ne changeait rien à ma vie qui croisait sur les chemins de randonnée des familles qui ne ressemblaient pas à la mienne et dont j’enviais souvent le sourire des mamans.

Et puis il y a eu le premier dimanche.
On avait repéré la petite église et les horaires de la messe. On est arrivés un peu avant et il m’a semblé qu’il n’y avait que des habitués. Vous savez, ça se voit tout de suite les habitués. Il s’embrassent, ils parlent de leur semaine et ils vont s’asseoir à leur place. Grand-père et Grand-mère se sont installés à droite en entrant et comme à leur habitude, ils m’ont dit ‘va où tu veux’. Parce que dans mon église je rejoins toujours mes amis tout devant ou quand ils ne sont pas là, je vais à côté de saint Joseph (qui est tout devant aussi) parce que la lumière, à exactement 11h30, elle vient se poser sur ses mains et je trouve ça extraordinaire. On ne dit jamais assez que la lumière est extraordinaire dans les églises quand elle se pose à la même heure au même endroit. Ce n’est pas de la magie, c’est de l’extraordinaire.

Mais ce premier dimanche, il n’y avait pas d’amis et même pas de saint Joseph.
Alors je suis restée dans le fond. Il y avait une chaise comme ajoutée au bout du banc et une dame m’a dit: « Tu peux t’asseoir là si tu veux, c’est la place de ma petite fille mais elle est partie en vacances. » C’était assez drôle d’être comme une petite fille de remplacement.

Je n’ai pas très bien écouté l’homélie du curé. Je n’ai pas très bien écouté d’ailleurs.  J’ai regardé les gens.
J’ai regardé les gens au fond de l’église, ceux que je ne vois jamais chez moi. Des qui ne savait pas vraiment comment faire,  des un peu maladroits même, des tristes, des timides peut-être, des qui fermaient les yeux tout le temps.

Grand-père m’a demandé en sortant si j’avais compris l’homélie. Avec Grand-père, ça ne sert à rien de raconter des histoires. Je lui ai dit que je n’avais pas écouté.
– Peut-être que tu étais trop occupée à regarder autour… C’est aussi une belle prière.
Je me demande comment on peut être trop occupée. Mais j’ai bien aimé ce qu’il m’a dit et au fond, je crois qu’il avait raison.

Au fond.
Je me suis dit que c’était ça.
J’avais changé de place et regardé ce que je ne connaissais pas.
Peut-être même que j’avais ajouté à mon regard les petites ombres qui manquaient pour bien tout voir, tout au fond.

Au fond.
C’est peut-être aussi ça prier. Savoir se déplacer.