Et le critérium en métal argenté

J’aime les rentrées.
Peut-être parce que ça rime avec recommencer.
Il y a toujours un peu de nouveau mais au fond, l’essentiel reste le même.

Je repense ce soir à une rentrée de mon passé, lointaine maintenant, à l’approche du 15 août qui marquait toujours un temps nouveau, et à moins de deux semaines de reprendre le chemin du collège.

C’était toujours un matin, c’était toujours après le 15 août.
Il fallait laisser la fête de Marie au-dedans des vacances, il fallait prendre du temps pour Elle, il fallait presque se savoir libre encore pour mieux la prier.
Ensuite, on pouvait y penser.
Y repenser plus exactement. Elle choisissait un jour un peu gris pour ne pas risquer de regretter l’été, ses folles virées et ses libres vagabondages.
A l’heure du petit-déjeuner, elle posait la liste dépliée – retirée d’une enveloppe gardée précieusement sur l’étagère – tout près de son bol de café et, entre deux tartines, elle jouait les détectives. Fallait-il renouveler le stylo-plume, racheter des crayons de couleurs, espérer que les feutres n’aient pas épuisé leur vivacité dans tous les dessins de mon été ? Aurais-je besoin d’un nouveau cartable, d’un cahier de textes, d’un dictionnaire ? Je ne trichais pas. Mes réponses n’attendaient pas de nouveaux achats, seulement ce qu’il fallait pour apprendre encore. Elle savait juger de mon sérieux et, confiante, cochait sous ma dictée ce qui pouvait manquer à cette liste de rentrée.
Les questions se sont affinées avec l’entrée au collège. Jusque-là finalement, les cahiers étaient toujours fournis par la maîtresse qui régnait sur les couleurs, les lignes et les quadrillés. Même les crayons subissaient parfois sa tyrannie. Le collège, avec sa première vraie liste de fournitures, prenait soudain un air de liberté – même si les consignes étaient précises, affichées en litanie, matière par matière.
La liste était longue. Il ne s’agissait pas de manquer mais l’économie était d’usage et la fantaisie absente. Cela me convenait, peu m’importait marques et fioritures. J’aimais bien autre chose à l’école que le décorum des bureaux.
Pourtant…

Pourtant, je me souviens bien de cette première liste de collège où l’entrée en sixième rimait avec quelques matériaux sortant de l’ordinaire. Le cahier estampillé « Travaux Pratiques » intercalant une page blanche entre chaque page lignée me faisait déjà rêver sur les possibles croquis d’expériences. Le surligneur jaune fluo me disait que l’important serait de ne jamais oublier. Le matériel de géométrie s’enrichissait d’un compas que feraient aussi danser mes rosaces du mercredi.
Et un critérium.

Un critérium.

Le mot m’interrogea d’abord. Je ne le connaissais pas mais la note entre parenthèses sur la qualité des mines HB me laissa supposer ce qu’elle me confirma aussitôt.
Il s’agit d’un porte-mines faisant office de crayon à papier.
Elle disait crayon à papier ou souvent, crayon gris. J’aimais bien quand elle disait crayon gris.
Elle supposa la demande de l’outil pour l’importance des mathématiques, la précision des sciences: le sérieux de l’objet induisait le sérieux des études. Moi, je rêvais déjà à ce petit nouveau de ma rentrée. J’aimais le mot. Critérium. Il y avait avec lui comme un premier pas vers le monde des grands. Critérium pour crayon gris- et j’abandonnais porte-mine, trop peu exotique. Bref,  ça changeait la vie.
Tout recommençait mais c’était un peu différent.

Le soir-même d’une mi-août encore en vacances, ma trousse de collégienne était prête. Les stylos, le fluo jaune et même le stylo-plume tant aimé furent relégués tout au fond pour ne laisser apparaître que le nouveau venu. Arborant fièrement sa couleur de métal argenté, la mine rétractée ne craignant pas d’être abîmée au contact des autres, et l’embout refermant comme en secret un minuscule taille-mine, mon critérium trônait, magistral, sur le dessus. Merveilleux outil qui semblait ouvrir toutes les clés des sciences, des brouillons à inventer et des histoires à écrire.

Et la rentrée est arrivée. Septembre et l’automne. L’hiver ensuite.
Tout recommençait.
Le critérium est devenu familier.
Tout a continué.
Tout était un peu pareil.
Les jolies heures de classe à aimer apprendre, les mercredis à vélo, les dimanches en longues balades à pieds.
Rien ne changeait vraiment.
Tout comme les cahiers à remplir de petits mots écrits… au crayon gris.
Le critérium n’y avait rien changé et je finis par le cantonner aux exercices de mathématiques sans fantaisie et au sérieux des sciences.
Je retrouvai très vite le joli des ribambelles de pelures des crayons faits de bois qui laissaient aux mots déposés sur mes lignes comme des collerettes de fleurs.

J’aime bien le temps de la rentrée quand il revient.
Il y a toujours un peu de nouveau mais au fond l’essentiel est le même.
Et c’est ça que j’aime.

 

C’est un peu autrement

C’est un peu autrement la petite prière pendant les vacances.
C’est un peu plus de temps, c’est un peu n’importe quand.

Elle se faufile dans les lignes de mes romans, elle se glisse entre deux films, elle se pose sur le même rocher.
Elle sourit autour de la même table, elle cherche dans les malles d’un grenier d’autrefois, elle retrouve de vieux Fripounet qui font sourire encore.
Elle rappelle de façon étrange qu’enfant je priais déjà.
Elle se souvient.

C’est un peu autrement la petite prière pendant les vacances.
Elle Te parle tout le temps, elle a ce temps-là pour être avec Toi.

Et comme le ressac de l’océan, elle effleure mes pas et dépose Tes mots à mes pieds.
Il suffit de s’asseoir un peu,
il suffit de s’asseoir encore.
Il suffit de se pencher,
il suffit de s’arrêter.
Pour T’écouter, pour oser T’entendre même.
Il suffit de peu pour que mon coeur mes mains ma tête mon corps prient vraiment.

C’est un peu autrement la petite prière pendant les vacances.
On dirait qu’enfin elle a du temps.
Pour Toi.