Lili

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et mes aujourd’hui m’apprennent un peu la vie.

Hier matin, Lili n’était pas en classe.
Je ne me suis pas trop inquiétée parce que le lundi matin, Lili n’est pas souvent là. Sa maman, qui vit toute seule avec ses trois filles, est obligée de partir très tôt pour emmener la grande au lycée, pour sa semaine, à 30 kilomètres d’ici et Lili, qui ne sait pas très bien lire l’heure, oublie de venir en classe. Ou bien de se réveiller toute seule, ça dépend.

Hier matin, Lili n’était pas en classe.
Je ne me suis pas vraiment inquiétée parce que le lundi matin, parfois, Lili garde sa petite soeur lorsqu’elle est malade. Leur maman ne peut absolument pas manquer son travail. L’usine lui accorde déjà de commencer une heure plus tard pour emmener la grande, elle ne peut pas demander davantage. Lili ne dit pas qu’elle garde sa petite soeur, sa maman non plus. Le temps que celle-ci s’organise pour la petite, elle dit qu’elles sont malades toutes les deux, ça simplifie pour la directrice qui ne cherche pas trop à savoir. Mais je le vois bien quand je vais lui apporter ses leçons à Lili qu’elle n’est pas plus malade que moi.

Hier soir, j’ai sonné à la porte de Lili. Longtemps. Mais personne n’a répondu. Alors là, j’ai commencé à m’inquiéter. En rentrant à la maison, Grand-mère a essayé de me rassurer. « Elle sont sans doute sorties faire quelques courses, tu sais ». Mais j’ai bien senti à sa voix qui baissait à la fin de la phrase qu’elle s’inquiétait aussi Grand-mère. Lili, je l’ai croisée seulement une fois pendant les vacances. Elle n’a pas le droit se sortir de la maison pendant que sa maman travaille. Je crois qu’elle regarde la télévision.
Je n’ai pas très bien dormi.

Ce matin, quand j’ai vu Lili au portail de l’école, j’ai couru vers elle. Je lui ai un peu crier dans les oreilles tellement j’étais heureuse de la voir. Elle a souri en me demandant ce qui me prenait. Je lui ai dit que j’étais contente de la revoir, c’est tout. Je crois qu’elle était contente aussi.

Je n’ai pas eu le courage de lui dire que je m’étais inquiétée.
Je n’ai pas osé lui demander d’explications encore parce qu’à chaque fois, je l’oblige à me mentir et je sens bien qu’elle aimerait me dire la vérité.
Je n’ai pas eu l’indécence de lui dire que sa vie me fait peur. (J’ai appris ce mot là « indécence », ce n’est absolument pas un mot démodé, c’est comme quelque chose qui ne convient pas. Et bien, je crois que ça ne convient pas d’avouer sa peur à quelqu’un qui a sans doute bien plus peur que moi.)
Je n’ai pas eu l’audace de lui dire que j’aimerais que tout soit différent ou plus facile.
Je me suis sentie bizarrement toute fragile.
Je me suis demandée si c’était comme ça tout le temps lorsqu’on aimait des gens qui souffraient et qu’on ne pouvait pas y faire grand chose.
Alors, Grand-père, il m’a dit que ce n’était pas le « grand chose » qui comptait mais les  petits « quelque chose » que chacun peut faire autour.

 

Lili, je l’ai invitée mercredi. C’est la première fois. Sa maman a dit oui.
J’ai trouvé mon petit quelque chose: à partir d’aujourd’hui, Lili est mon amie.

 

Les chaussures neuves

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien me poser des questions sur Dieu.

Je déteste les chaussures neuves.

Détester, le mot n’est absolument pas trop fort pour ce temps, même s’il est assez court, qui consiste à habituer mes petits orteils à un nouvel espace entre lacets.
Coquille n’est pas coquette, c’est assez vrai pour les chaussures. Pour le reste, je vous rassure, j’aime bien les robes qui tournent au vent, les perles accrochés au poignet et le rose pâle que je peux parfois déposer sur le bord de mes doigts. Mais tous ces jolis atours, ça ne me dérange absolument pas de les porter avec mes vieilles godasses, celles que j’ai traînées sur les chemins, celles qui courent encore à perdre haleine, celles dans lesquelles mes doigts de pieds ont leur place  juste là où il faut, exactement.

Je déteste les chaussures neuves et pourtant il faut bien se plier à l’exercice de chaque début de saison qui permet de laisser grandir le petit orteil dans une nouvelle paire à sa taille mais c’est à chaque fois, à regret, que je laisse les sandales, les bottines ou encore les baskets de l’année précédente.
En étrennant ma nouvelle paire ce matin pour reprendre le chemin de l’école, je repense aux mots du père Jean (c’est lui qui vient dans nos célébrations de catéchèse et j’aime bien sa façon de nous parler comme si nous étions et grands et importants). Le père Jean donc, il nous a dit au sujet de la lecture de la Bible et des évangiles que c’était exactement comme une paire de souliers ( il n’est pas du tout démodé le père Jean mais ça a quand même fait sourire tout le monde le mot soulier – enfin, certains ont plutôt fait la moue – , alors la maîtresse lui a dit qu’on portait plutôt des baskets et il s’est repris). Moi, je crois qu’il avait raison quand même de dire soulier parce que ça fait un peu plus mal aux pieds que des baskets neuves.
– La Bible, vous savez, c’est comme une paire de baskets neuves. Votre corps, vos pieds, ne la connaissent pas bien au tout début, les baskets neuves, vous aurez sans doute un peu de mal en marchant, à l’arrière de la cheville il faudra un petit pansement, des ampoules peut-être… mais en l’espace de quelques temps, elles rendront vos chemins tout à fait assurés, voire agréables. Comme si cette nouvelle paire avait toujours été la vôtre.

Bien vu père Jean avec le petit pansement, celui qu’on met tant que la chaussure n’a pas adopté la forme de notre pied !
Il n’a pas eu besoin d’expliquer en long et en large, on a très bien compris le message de l’habitude, et du temps qu’il faut aussi, peut-être même de la persévérance, celle qui nous empêche de remettre les vieilles godasses confortables. Les enfants aiment bien les métaphores parce que ça donne de vraies couleurs aux idées.

 

En vérité, cette histoire me rassure. Même si en ce moment j’aimerais bien avoir mes vielles baskets aux pieds pour courser Ludo qui m’a chipé mon crayon à sept couleurs et lui montrer comment on demande s’il te plaît. En attendant, s’il suffit d’un peu de temps pour que la Bible devienne une bonne chaussure à mon pied, je vais pouvoir marcher longtemps avec. Et inutile de vous préciser sur quel chemin !

Une respiration

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et le dimanche est mon jour préféré.

Aujourd’hui, j’ai respiré le matin.

Le réveil ne sonne jamais le dimanche. Nul besoin. Les adultes ne comprennent pas toujours bien cela d’ailleurs: les enfants n’ont pas besoin de réveil quand ils savent que les heures devant eux souriront.

Et les heures du dimanche, si vous saviez comme elles sourient.

Le pyjama que je garde un peu plus longtemps comme si les rêves me collaient encore à la peau.
Le dernier Picsou que je peux laisser traîner sur la table du petit-déjeuner entre deux tartines grillées.
Le dessin animé que je n’aime pas plus que ça mais qui autorise la télévision du matin.
La table qu’on dresse avant de partir chercher le pain et juste avant d’aller à la messe.
J’aime bien aller à la messe et ce n’est pas parce que j’y suis habituée depuis toute petite parce que je n’y suis pas habituée depuis toute petite. C’est plutôt le contraire. J’aime aller à la messe parce que ça dégomme les habitudes. Les grandes personnes ne croient pas que certains enfants peuvent aimer ce qui leur paraît à eux comme une obligation ou une vieillerie dépassée. Et même pour les adultes qui vont de bon coeur à l’église, il y a toujours une quantité parfois astronomique d’énormes précautions pour nous y emmener. On dirait que c’est un endroit piégé, ça me fait sourire. Il ne se doute pas de ce qui peut se passer. Même Phil qui ne croit pas mais qui vient parfois avec son papy René, il me dit qu’il aime bien cette heure à ne rien faire. C’est une excellente raison ça.
Vous savez moi, je ne suis obligée de rien, je peux rester à la maison si je veux.
Mais je ne veux pas.

Parce que j’aime la lumière à travers le plus petit vitrail, celui qui me fait toujours un clin d’oeil au soleil de midi et qui fait danser la poussière sous mes yeux.
J’aime les gens qui se racontent des bouts de leur semaine et que j’écoute en douce. J’aime les fous-rires de Pierrot qu’il cache au fond de ses poches.
J’aime la voix de Brigitte quand elle lit les textes surtout quand il y a plein de mots démodés dedans.
J’aime quand monsieur le curé parle, je ne l’écoute plus vraiment mais je regarde les gens autour et j’imagine au-dessus de leurs têtes les ponctuations de leurs vies. Et s’élèvent dans la nef,  comme dans une grosse bulle de BD, tous leurs points d’interrogation, tous leurs points d’exclamation et une ribambelle de points de suspension. Si vous saviez comme c’est drôlement joli à regarder.
J’aime laisser filer ma main sur le bois du banc, doux à caresser, juste au retour de la communion. Je ne sais pas trop ce qui se passe au-dedans mais je suis bien.
J’aime quand je sors de l’église et que je me sens prête à sourire davantage même si ça ne dure pas très longtemps. J’aime le moment qui me souffle l’envie d’être un peu meilleure, elle n’est pas là seulement au bord des lèvres cette envie, je la sens blottie tout près de mes yeux qui regardent autour.
Il y a souvent le petit Claude, là, à l’entrée, sur le parvis.
Je lui mets une pièce dans sa main qu’il me tend en me disant merci. J’aimerais bien qu’il ne soit pas là le petit Claude, j’aimerais bien qu’il ne me montre pas sa pauvreté et le monde que je voudrais autrement. Mais justement il est là, petit Claude. Il me fait respirer mon matin comme il est exactement. Et ça paraît sans doute étonnant, presque insolent, mais cela me donne l’envie d’y croire à un autrement. J’aime bien le mot insolent. On dirait qu’il va se faire attraper à la fin d’une phrase ce mot-là et en vrai, il donne parfois le courage d’en écrire d’autres.

J’aime bien respirer le matin, surtout le dimanche.
On dirait que la vie, elle remplit un peu plus mon au-dedans.