L’empreinte des mots

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime vraiment ce bleu sur mes doigts.

 

C’est sans doute cette petite tache, appuyée, presque creusée, d’un bleu profond, trouvée à l’intérieur de mon majeur comme si on y avait déposé l’empreinte de mes mots, qui a révélé à Grand-mère l’excuse qu’elle attendait- s’il en fallait une- pour son « cadeau » de rentrée.
– Tu vois bien que tu as besoin d’un nouveau stylo plume… Je me demande si le tien ne fuit pas…
Elle savait bien qu’usée, la plume laissait échapper l’encre trop vite. C’est drôle l’encre qui fuit. On dirait que les mots veulent prendre la poudre d’escampette avant d’être figés sur le papier. J’aimais assez cette petite escapade bleutée dans le creux de mon doigt.

Pourtant, je n’ai pu m’y dérober. Il fallait songer à un nouvel achat.
Je ne raffole pas vraiment des choses nouvelles vous savez. En vrai  de vrai.
Mais, je ne me suis pas méfiée.
Ce vieux Waterman, je le traînais dans ma trousse depuis pas mal d’années, depuis mes premières lignes de grands « l » majuscules. Je me souviens bien des montées et des descentes où j’avais dû tirer la langue pour l’encourager un peu. Et ensuite, les dictées, les rédactions, les copies. Il en avait fait du chemin. Même les cartes postales des vacances c’est lui qui les écrivait et ça leur donnait toujours un p’tit air d’école buissonnière.
( Buissonnière: on devrait l’aimer cette école-là qui sent bon l’herbe fraîche et le sel des mers comme si elle savourait le monde.)
Mais après tout, s’il fallait le remplacer le vieux stylo, pourquoi pas.

Le nouveau plume est arrivé à la presque fin des vacances.
Plus lisse, plus rond, plus neuf.

J’ai répondu aux dernières cartes postales. Il était encore temps. Celle de Lili par exemple. Il a fallu un peu plus de temps. Non pas pour trouver les mots, c’est facile d’écrire à Lili. C’est facile d’écrire aux gens qu’on aime: on n’a pas besoin d’en dire trop, tout se lit entre les lignes. Non, j’ai mis un peu plus de temps à cause de ma main. Mes doigts ne reconnaissaient pas le nouveau stylo. Il a fallu que je lui fasse de la place. L’écriture était belle pourtant et son bleu plus foncé, j’ai même trouvé que ça me donnait un air de grande. Il suffit que la couleur change parfois pour avoir l’impression de changer un peu.
J’ai rangé mon vieux plume dans mon pot à crayons. Il y a des choses que j’aime garder, même devenues inutiles. Vraiment, je dois les aimer plus que je ne pense… finalement, c’est peut-être le contraire, c’est peut-être aimer trop les choses que de vouloir les garder.

 

 

Au moment d’écrire ma p’tite prière du soir, j’ai repris le stylo neuf, tout neuf, tout rond, tout lisse. Il a fallu que je lui fasse à nouveau une place dans ma main, il ne l’avait pas encore trouvée. Il faut toujours du temps pour apprivoiser, même pour les choses. Le Petit Prince ne s’y est pas trompé.

 

J’ai refermé mon cahier, j’ai regardé mes doigts. Sans tache.
Et ma petite prière, joliment bleue.
Je me suis demandée avec quoi il écrivait Jésus et Grand-père s’est gentiment moqué en me parlant d’un doigt qui savait dessiner sur le sable.

Est-ce qu’il gardait une petite tache, appuyée, presque creusée, est ce qu’il gardait l’empreinte de Ses mots ?

J’ai souri en imaginant un peu de bleu du ciel posé à l’intérieur de son index. Mon imagination. Elle s’amuse très souvent de moi, je crois.

Alors, j’ai ouvert de nouveau mon cahier.
J’ai repris mon vieux plume qui me regardait du coin de son pot à crayons.
J’ai posé un p’tit bout de quelques mots au bout de ma prière.
Du bleu plus clair.
Et j’ai retrouvé ce petit creux sur mon doigt.
C’était bien. C’est tout.

 

Mon vieux plume continuera à écrire mes prières du soir, c’est décidé.
Pour qu’il laisse l’empreinte des mots sur moi.
Avec comme un tout petit peu de bleu du Ciel.  😉

Cette peine

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je me sens vraiment toute minuscule.

 

Je ne sais pas encore cette peine. Je l’ai vue seulement.

 

Grand-père a décroché le téléphone avec nonchalance. Peut-être parce que cette soirée de dimanche ralentissait tous nos gestes. Peut-être parce qu’il faisait encore presque chaud. Peut-être parce que nos jambes étaient fatiguées d’avoir fait le tour de notre océan par les sentiers. Peut-être parce qu’il y avait la douceur des dimanches comme suspendue au ciel encore clair.
Peut-être simplement parce qu’il ne savait pas.

Il a commencé à écouter debout puis il s’est assis. Au bord de son fauteuil, juste au bord. Je connais cette façon de s’asseoir. Il ne voulait pas être vraiment là mais rester au bord des choses, prêt à les quitter.
Il a répondu oui. Doucement. Trois ou quatre fois je ne sais plus très bien. Je connais cette manière qu’il a de ne pas parler. Comme s’il n’y avait plus rien à dire.

Mais je ne sais pas encore cette peine. Je l’ai vue seulement.
Le meilleur ami de Grand-père est mort.

 

 

Il a raccroché son téléphone et nous a dit les mots. Bruts. Comme la mort d’un homme encore jeune. Puis il m’a regardée. Je ne connaissais que ses yeux qui savaient tout, qui comprenaient tout et qui riaient aux éclats dès que je tirais doucement sa barbe pour le taquiner. Il m’a regardée et j’ai vu pour la première fois des yeux  qui ne comprenaient plus rien.
« Sans prévenir ».
Personne ne se fâche contre la mort quand elle vient cueillir le très vieil homme au bout d’une vie trop remplie ou la très vieille femme fatiguée qui attend du repos.
Il y a des morts dont on veut bien, d’autres non.
Mais Grand-père ne s’est pas fâché.

Je ne sais pas encore cette peine. Je l’ai vue seulement.
Je me sens minuscule.
Il a eu besoin de nous rappeler le dîner avec son ami il y a un mois, un mois seulement. Presque rien, comme hier, comme si c’était une heure avant.
« Sans prévenir ». Et ce voyage, celui de l’hiver dernier, parce qu’il était drôlement en forme pour…
Je n’ai plus écouté les souvenirs. J’ai entendu résonner l’absence dans chaque mot. Comme si déjà chacun d’eux avait compris qu’il ne remplacerait rien. Surtout pas un meilleur ami.
Et cette peine.

 

Je ne sais pas encore la peine de perdre un ami. Je suis trop minuscule. Je l’ai vue seulement.
Grand-père ne voulait pas. Pas déjà. Personne ne veut défaire sa vie de ce qu’elle a de bon et de beau. J’ai entendu son silence. Il y a des peines qui n’ont plus de mots, seulement un silence, pour crier.
Et il y a eu les jours juste après.
Ceux où il commençait une phrase comme il en avait l’habitude: « Il faudra que je demande à… » Ceux où il me racontait des anecdotes que je connaissais déjà comme pour revivre encore et encore l’instant. Ceux où il ne disait rien mais où je voyais la peine s’accrocher au bord de ses yeux.
Est venue l’heure d’écrire son  texte pour la messe. C’était sacrément beau à entendre. Je ne sais pas comment il a fait ce coup-là pour trouver des mots qui font sourire et même rire alors qu’il y avait la déchirure au-dedans et jusqu’au bout de sa plume.

« Salut l’ami, à un de ces jours !  »

Et l’idée fulgurante d’un Grand-père qui pouvait mourir aussi, et en même temps, sa peine qui trouvait l’Espérance où s’amarrer.
Et il y a eu encore des jours après. Il y a les jours depuis.

J’ai voulu demander à Dieu si je pouvais mourir avant Phil mais c’est un peu minable de lui laisser la peine à mon meilleur ami. Alors je n’ai rien demandé.

 

J’ai vu cette peine. Je la sais  maintenant. Un peu.
Chaque soir, au moment de lui dire bonsoir et en embrassant la joue de Grand-père, je tire un peu sur sa barbe. Juste pour qu’il recule doucement son visage. Que je puisse regarder dans le bleu-gris de ses yeux et chercher au-dedans si elle est toujours là. Et même si je me sens toute minuscule, le faire encore rire aux éclats pour la gommer chaque jour un peu.
Sa peine.