Le rhume

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et mes aujourd’hui m’apprennent un peu la vie.

Aujourd’hui, Grand-père a un gros rhume.
C’est lui pourtant qui m’avait fait la leçon du « en avril ne te découvre pas d’un fil et en mai ne fais pas trop vite ce qu’il te plaît » quand j’ai voulu courir au bord de l’océan sans mon pullover. J’aime bien dire pullover. J’aime bien dire les mots en entier, ça laisse plus de temps aux choses d’être bien là. Mes copains de classe, ils disent « faut prend’son pull » avant de sortir de classe, on dirait qu’ils ont peur de manquer un bout de récréation alors que c’est tellement bien les premières minutes dans la classe, celles qui traînent sans obligation, qui regardent les affichages au mur sans vraiment les regarder, qui se disent maintenant on a une pause à nous. Et moi, de toute façon, quand je dis pull, j’ai l’impression de n’avoir enfilé qu’une manche.

Aujourd’hui, Grand-père a un gros rhume et je n’aime pas trop comment il tousse. On dirait qu’il va s’arrêter de respirer. Et puis, il se fait tout petit dans son fauteuil, lui qui est si grand. Tout fragile. Blotti presque comme un enfant.

Aujourd’hui, Grand-père a un gros rhume et je me demande si la mort ça ressemble à ça, si on va redevenir tout petit et tout fragile et tout enfant, comme quand on a un rhume carabiné et qu’on tremble de fièvre. Et si Dieu va venir nous prendre dans ses bras pour nous réchauffer.

Je vais préparer un grog pour Grand-père, la recette infaillible de la vieille Andrée: du rhum tiédi dans de l’eau chaude, même si Andrée, je ne suis pas certaine qu’elle met vraiment de l’eau, du citron et de la cannelle, ça sent bon comme un sirop doux pour la gorge. Je lui servirai dans sa tasse préférée. Et je lui poserai un baiser sur le front. Tant pis pour le microbes.

Et Dieu, il attendra encore un peu.

Le cahier à spirales

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien me poser des questions à propos de Dieu.

Cette question-là, on se la disputait depuis longtemps finalement et on a voulu en découdre un mercredi après-midi. Il pleuvait et on ne savait pas quoi faire avec Phil (Phil c’est mon ami) alors on a pris un gros cahier à spirales et à petits carreaux (celui que j’avais gardé parce que je n’aime pas vraiment écrire sur des petits carreaux), on a tracé une ligne verticale pour faire deux colonnes et on a décidé de dresser la liste de ceux qui croyaient en Dieu et de ceux qui n’y croyaient pas. On se disait que l’addition finale donnerait la réponse: celui qui aurait le plus de noms dans sa liste pourrait avoir raison. En y repensant, je reconnais que c’est un jeu un tantinet ridicule… comme si un compte donnait une vérité! Mais il pleuvait et notre jeu ressemblait à un défi de grands. (J’aime bien tantinet comme mot démodé parce qu’il chante et rend le trop peu presque agréable.)
J’ai écrit « Coquille » en haut de la colonne de droite (on a décidé d’un commun accord que la « droite » ce serait pour ceux qui croyaient à cause de « la droite de Dieu » de mon évangile) et Phil a écrit « Phil » sur la colonne de gauche. Il a tout de suite ajouté le prénom de son père au-dessous du sien parce qu’il était sûr qu’il ne croyait pas, la preuve il disait toujours ces espèces de bondieuseries quand il parlait de la messe et du reste d’ailleurs. Moi, j’ai pensé qu’il fallait agir avec prudence et que chaque nom noté devait faire l’objet d’une demande à la personne concernée. Même que Phil est allé vérifier auprès de son père qui lui a répondu qu’il ferait mieux d’apprendre ses leçons plutôt que de poser des questions idiotes. Hormis le père de Phil, ce fut assez facile au début, plus compliqué ensuite. Facile avec les premiers noms, ceux qu’on connaissait bien et qui répondaient franchement, sans détour, sans commentaire, un oui, un non. Plus difficile quand on s’est entiché d’interroger la maîtresse, la petite boulangère ou Paulo qui tient le bar-tabac. Et puis, notre enquête sur le marché du samedi matin nous a valu quelques regards interloqués. On s’est rendu compte que les grandes personnes n’avaient pas l’habitude des vraies questions.

Au bout de quelques semaines, on a finalement laissé tomber l’affaire parce que:
1- on n’obtenait pas toujours des réponses très claires et on se battait pour savoir où écrire le prénom. On a trouvé ça vraiment ridicule de mettre notre amitié en péril pour une petite liste.
2- quand l’un de nous prenait une longueur d’avance, l’autre se dénichait aussitôt deux nouveaux prénoms pour reprendre la tête.
3- on s’est rendu compte qu’on se moquait pas mal de la réponse, que ça nous ferait pas changer d’avis (enfin, c’est ce qu’on s’est dit sur le coup), que nous, on se trouvait sur deux colonnes différentes et nous étions amis quand même.
4- que, si personne jusque là n’avait LA réponse, on aurait bien le temps de s’y pencher plus tard et que pour l’heure, le soleil était revenu: les tours de bicyclette nous ont vite fait lâcher le cahier à spirale et à petits carreaux.
5- enfin, j’allais l’oublier, Phil s’est pris une punition par son père parce qu’il avait eu zéro en dictée et a passé un mercredi après-midi tout entier à copier des listes de mots pour que ça l’apprenne à faire des listes.

 

N’empêche que la question trotte toujours dans ma petite tête.
Dieu est là ou pas ?
Enfin non, la question ne trotte pas tant.
Moi, je sais qu’ Il est là.
Mais la dame de caté, elle me dit qu’il ne faut pas être trop prétentieuse avec ses certitudes et que douter c’est l’affaire du croyant. Comme je ne veux pas me fâcher avec elle ni paraître prétentieuse, je lui ai répondu poliment c’est vrai.
Parfois, la politesse des enfants, c’est juste pour ne pas déranger les certitudes des grands.

 

P.S.: ce chapitre « les évangiles selon Coquille » n’est pas prétentieux. C’est Grand-père qui s’amuse de moi et qui a baptisé ainsi mes commentaires du mercredi. Mais… vous jugerez par vous-mêmes !

Les vitres

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je viens aujourd’hui vous raconter mon hier.

Je m’en doutais depuis quelques jours. Le soleil, bien là, taquinait son regard à travers les carreaux des fenêtres. Je guettais la phrase tout en espérant ne pas l’entendre déjà, surtout pas avant d’enfourcher ma bicyclette pour descendre à la plage.
Mais au petit matin, la sentence est tombée.
– Coquille, aujourd’hui, on fait les vitres.
Grand-mère est une femme extraordinairement gentille, compréhensive, drôle, bienveillante, certains diraient attachante, de cet attachement dont on n’a pas envie de se défaire tellement il nous fait du bien. Grand-mère discute de tout, me passe pas mal de mes lubies mais elle est intraitable sur un seul sujet: le ménage. Et quand une opération d’envergure à propos de chiffons se dessine à l’horizon, pas question de tergiverser ou de prendre la poudre d’escampette !
Et ce matin, j’avais bien projeté la virée en bicyclette sous le soleil mais la bicyclette n’a pas quitté la remise. Vous voyez bien comme vélo et cabane de jardin ne rendent pas les choses comme elles sont ! Vraiment les mots démodés ont leur raison d’exister.
Pour ce qui est de mon matin, les mots n’avaient plus guère d’importance: bicyclette ou vélo, ça ne changeait rien à l’affaire, encore moins à la corvée qui s’annonçait.
– Coquille, tu exagères un peu, ce n’est pas si terrible.
En vrai, je vous ai dit qu’elle est drôle et bienveillante, c’est peu dire. Elle est aussi magicienne, capable de transformer chaque instant difficile en un moment qui peut devenir presque agréable. Mes soupirs ont eu raison de ses bonnes idées.

Tout d’abord, c’est moi qui ai eu droit au petit escabeau.
Trois marches et je me sens grande, trois marches et je regarde le monde d’en haut, trois marches et je m’invente capitaine d’un bateau à l’abordage des fenêtres encrassées !
Puis, elle m’a laissée choisir les nouvelles.
Mais auparavant, il faut que je vous explique ça ! Chez nous, on nettoie les vitres avec un mélange savant et bien dosé de vinaigre blanc, de savon de Marseille et d’eau du robinet qu’on essuie ensuite avec des papiers journaux. Rien d’extravagant, c’est une vielle recette bien connue et surtout très efficace.
Et drôle, savamment drôle.
Parce que voilà. Moi, je choisis les pires nouvelles dans les journaux et ce n’est hélas pas très difficile. L’embarras du choix entre les horreurs qui me font tempêter contre Dieu parce qu’elles existent, les gros titres qui font trembler ma toute petite carcasse, les absurdités d’un monde de grands que j’aimerais bien autrement. Puis je déchire les pages, j’en fais un gros bouchon et je l’écrase bien contre la vitre. Je frotte, j’essuie, j’y mets pas mal de bonne volonté, l’encre se dilue, paraît-il qu’elle fait un effet presque contraire: plus de traces de mots sales et ma vitre brille.
Et vous savez quoi ? Grand-père – qui s’y met aussi – , il appelle ça une « corvée philosophique » ou « comment faire du beau avec du laid ».
C’est chouette.
Les vitres étincellent.
Et disparues les mauvaises nouvelles dans le panier à journaux.

 

J’ai pu prendre ma bicyclette avant que le soleil ne se cache derrière l’horizon et j’ai filé tout au bord de l’océan. J’ai bien senti que le monde n’effaçait pas ses malheurs en écrasant leurs mots sur des vitres. Mais quand même. Je crois que la corvée n’était pas seulement philosophique. Elle ressemblait à une petite prière de mots qu’on ferait s’envoler pour ne vouloir écrire que le beau.