Les vitres

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je viens aujourd’hui vous raconter mon hier.

Je m’en doutais depuis quelques jours. Le soleil, bien là, taquinait son regard à travers les carreaux des fenêtres. Je guettais la phrase tout en espérant ne pas l’entendre déjà, surtout pas avant d’enfourcher ma bicyclette pour descendre à la plage.
Mais au petit matin, la sentence est tombée.
– Coquille, aujourd’hui, on fait les vitres.
Grand-mère est une femme extraordinairement gentille, compréhensive, drôle, bienveillante, certains diraient attachante, de cet attachement dont on n’a pas envie de se défaire tellement il nous fait du bien. Grand-mère discute de tout, me passe pas mal de mes lubies mais elle est intraitable sur un seul sujet: le ménage. Et quand une opération d’envergure à propos de chiffons se dessine à l’horizon, pas question de tergiverser ou de prendre la poudre d’escampette !
Et ce matin, j’avais bien projeté la virée en bicyclette sous le soleil mais la bicyclette n’a pas quitté la remise. Vous voyez bien comme vélo et cabane de jardin ne rendent pas les choses comme elles sont ! Vraiment les mots démodés ont leur raison d’exister.
Pour ce qui est de mon matin, les mots n’avaient plus guère d’importance: bicyclette ou vélo, ça ne changeait rien à l’affaire, encore moins à la corvée qui s’annonçait.
– Coquille, tu exagères un peu, ce n’est pas si terrible.
En vrai, je vous ai dit qu’elle est drôle et bienveillante, c’est peu dire. Elle est aussi magicienne, capable de transformer chaque instant difficile en un moment qui peut devenir presque agréable. Mes soupirs ont eu raison de ses bonnes idées.

Tout d’abord, c’est moi qui ai eu droit au petit escabeau.
Trois marches et je me sens grande, trois marches et je regarde le monde d’en haut, trois marches et je m’invente capitaine d’un bateau à l’abordage des fenêtres encrassées !
Puis, elle m’a laissée choisir les nouvelles.
Mais auparavant, il faut que je vous explique ça ! Chez nous, on nettoie les vitres avec un mélange savant et bien dosé de vinaigre blanc, de savon de Marseille et d’eau du robinet qu’on essuie ensuite avec des papiers journaux. Rien d’extravagant, c’est une vielle recette bien connue et surtout très efficace.
Et drôle, savamment drôle.
Parce que voilà. Moi, je choisis les pires nouvelles dans les journaux et ce n’est hélas pas très difficile. L’embarras du choix entre les horreurs qui me font tempêter contre Dieu parce qu’elles existent, les gros titres qui font trembler ma toute petite carcasse, les absurdités d’un monde de grands que j’aimerais bien autrement. Puis je déchire les pages, j’en fais un gros bouchon et je l’écrase bien contre la vitre. Je frotte, j’essuie, j’y mets pas mal de bonne volonté, l’encre se dilue, paraît-il qu’elle fait un effet presque contraire: plus de traces de mots sales et ma vitre brille.
Et vous savez quoi ? Grand-père – qui s’y met aussi – , il appelle ça une « corvée philosophique » ou « comment faire du beau avec du laid ».
C’est chouette.
Les vitres étincellent.
Et disparues les mauvaises nouvelles dans le panier à journaux.

 

J’ai pu prendre ma bicyclette avant que le soleil ne se cache derrière l’horizon et j’ai filé tout au bord de l’océan. J’ai bien senti que le monde n’effaçait pas ses malheurs en écrasant leurs mots sur des vitres. Mais quand même. Je crois que la corvée n’était pas seulement philosophique. Elle ressemblait à une petite prière de mots qu’on ferait s’envoler pour ne vouloir écrire que le beau.

La barbe à papa

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien les fêtes foraines.

Pas pour les attractions à sensations, ni les manèges qui tourbillonnent jusqu’au ciel, ni même la musique à tue-tête. Ni pour les parfums entêtants des pommes d’amour qui rougissent d’un rien, ni pour le craquant des pralines rose vraiment bonbon, ni pour le sucré des cacahuètes complètement chouchoutées. Non, j’aime bien les fêtes foraines parce que c’est un peu démodé et que le nouveau du démodé, j’aime  aussi. Vous verrez, quand vous me connaîtrez mieux, je raconte des histoires mais pas de bêtises et le démodé, c’est simplement du nouveau qu’on a oublié.
J’aime bien les fêtes foraines parce que je peux y regarder les gens.
Il n’y en a plus beaucoup de vraies fêtes foraines mais il y en a encore. Une très grande et très chouette qui s’installe près de chez moi pendant plusieurs semaines, toujours au bord de l’hiver, on dirait même qu’elle est là pour réchauffer nos dimanches. Je me faufile dans les allées, je zigzague entre les jambes. Ils ne marchent pas très vite les gens. Je peux même dire qu’ils se baladent tranquillement.
Les gens.
Ce ne sont pas tout à fait les mêmes que dans ma vie de tout le temps. Je les connais un peu moins sans doute mais j’aime beaucoup entendre leur joyeuseté. J’aime bien les mots démodés aussi.
Parfois,  je lève la tête et je croise un de leurs sourires.
Celui qui s’arrête pour nous saluer, celui qui se rappelle une vieille histoire de drague aux auto-tamponneuses, celui qui aimerait bien que le monde ne soit qu’une fête.
Et, j’ai croisé ce sourire-là.
Elle avait des doigts nacrés qui effilait une barbe à papa et les lèvres rouge sucré. Je l’ai reconnue. D’habitude, elle est coincée derrière la machine qui additionne les prix lorsque je vais chercher toute seule du pain et deux malabars s’il vous plaît. Je ne la trouve pas toujours gentille la petite employée de la grande boulangerie du coin quand je fais tomber ma monnaie sous le comptoir sans le faire exprès. Peut-être parce que je suis encore plus petite qu’elle alors elle s’agace. Ou parce que je veux des malabars verts pas les roses et qu’elle se trompe de couleur. Je ne sais pas mais elle ne me sourit pas à la boulangerie la petite apprentie. Je dis « petite » parce qu’elle est petite quand même et aussi parce que les gens disent la « petite de la grande boulangerie » quand ils parlent d’elle. Un jour, j’ai entendu une dame raconter qu’elle était courageuse parce qu’elle n’a pas eu de chance dans la vie. C’est drôle les gens quand ils parlent d’autres gens, on dirait parfois qu’il ne faudrait pas grand chose de plus pour qu’ils les aiment vraiment, qu’il suffirait d’un rien pour que le monde soit plus joli. Je me suis demandée ce jour-là quelle chance on pouvait avoir en plus quand on est jolie et qu’on vend des malabars toute la journée, Grand-père il m’a répondu l’amour. Je crois que j’ai compris.
Là, elle sourit drôlement la petite. Ça doit être son amoureux le grand gars blond qui lui tient la main. Elle a l’air heureuse et la barbe à papa collée sous son menton la fait rire aux éclats. Elle a lâché la main du garçon qui la dévore des yeux pour se prendre en photo. J’ai l’impression que les amoureux ils ont peur que leur bonheur s’en aille trop vite alors ils le mettent tout de suite en boîte dans leur téléphone pour ne pas le perdre. Et peut-être pour bien s’en souvenir. Je me demande souvent comment les grandes personnes peuvent oublier de s’aimer. Et puis, l’amoureux il s’est fait une moustache blanche de barbe à papa. Il a fait le clown. Elle a ri encore. J’ai ri aussi. De loin. Et enfin, la petite, elle l’a embrassé le garçon. C’était tout collant mais qu’est ce qu’ils riaient.
Même qu’ils en ont oublié de se prendre en photo.
Et moi, je regardais parce que c’est drôlement beau l’amour en vrai.
J’aime bien les fêtes foraines et les endroits où les gens ont l’air d’être heureux vraiment.

Je suis rentrée en zigzagant entre des gens qui souriaient, ça donne un peu le vertige.

J’ai demandé à Grand-père si Dieu avait aussi créé les fêtes foraines. Il m’a dit que non. Il avait l’air sûr de lui. J’étais un peu déçue mais je l’ai cru. Il m’a rassurée très vite quand il a ajouté. « Non…mais ce qui les rend heureux, oui. »
Dieu a inventé la barbe à papa. C’est sûr.

 

Les p’tites histoires de Coquille, bientôt…

Chers amis,

Merci de tous  vos p’tits mots.
Une page se tourne, « Au bord de mon chemin », né il y a 7 ans et demi, se ferme. J’ai eu beaucoup de plaisir à vous partager des p’tits moments de mon quotidien, des p’tits clins Dieu aussi, quelques mots en prière parfois…. et, pendant tout ce temps, un p’tit bout de bonne femme naissait au fil de mes jours et de mes lignes.
Il est temps, je crois, de vous la faire rencontrer.
Un nouvel espace, un nouveau regard, d’autres partages… c’est Coquille qui viendra, ici, vous raconter ses p’tites histoires, dans quelques temps, soyez patients. Vous verrez, elle est chouette. 🙂

à bientôt,

Corine