Et cette vie qui ne s’arrête pas de continuer

J’aime la vie quand elle continue, quand elle croise et poursuit les chemins.

J’ai pris la route au début d’un après-midi. J’aime bien cette expression prendre la route, comme à pleines mains, avec envie.

J’ai pris la route. La lumière caressait les chemins. Les champs posés de chaque côté, tirés à quatre épingles, apprêtés, bien peignés, endimanchés comme pour un jour de fête. Un jour de semaine pourtant. Tout bête.
J’ai regardé un peu.
Je l’ai trouvée belle cette terre.
Pendant que le monde s’agite, sous la frange des labours, elle se tait. Silencieuse. Elle ne parle plus. Elle attend.
Que l’hiver vienne, qu’il dépose des traces de blanc, qu’il lisse les aspérités. Ou peut-être qu’elle attend autre chose. Que le temps passe, tout simplement.

Ma route s’est arrêtée. La route s’arrête toujours lorsqu’elle croise une porte amie. Sans savoir vraiment ce qu’on se dira et, même si on le sait, jamais rien ne se passe comme on l’imagine.
Souvent, l’amitié, c’est bien mieux.

Deux cafés plus tard, j’ai  repris la route, pas tout à fait de la même façon.

J’ai croisé sur le chemin du retour presque la même lumière, celle du soir, un peu estompée, qui caressait les mêmes sillons des mêmes labours. Comme pour endormir une terre, fatiguée.

J’ai  retrouvé la maison, gardé le doux de l’instant, réussi à oublier l’agenda de rentrée, baissé ma tête, un peu, posé mes mains, fermé les yeux.
Je me suis rappelée des pardons, j’ai dû Te murmurer mille mercis.
Parce qu’il y a des heures parfois qui sont comme des cadeaux de Dieu.

J’ai posé un nouveau café au creux de mes mains pour me rappeler, suspendu mes lèvres au bord de quelques minutes redevenues calmes.
J’ai ajouté ces heures à mon compte d’heures précieuses.

Je l’aime cette vie qui ne s’arrête jamais de continuer.
vigne

Il y a un matin

Il y a des matins comme ça.
Au commencement (tu peux sourire), il y a un hier. Il y a ma grande de presque 20 ans et son sourire tout le temps. C’est un hier soir et elle est face à moi, yeux dans les yeux, même qu’on dîne ensemble et que le lieu est agréable et que tout est doux. Il y a des gens autour mais je ne vois qu’elle. En vrai, je n’entends qu’elle. Et c’est étrange. Ses mots oscillent entre l’aigu d’une fin d’histoire drôle et le noué, presque silence, d’un il faut que tu lises Charlotte Delbo maman.
Il y a des bavardages où le léger frôle le grave sans transition.

Il y a des matins comme ça où tout continue. Il y a le chaud d’un café entre les mains, le douillet d’un rayon de soleil à travers la vitre qui vient jouer avec les reflets de la nappe. C’est un matin presque ordinaire et le journal s’étale, osant tout. Il y a des titres partout, et des mots. Pas le moindre silence dans les espaces. Je ne suis pas certaine de tout comprendre. Et c’est étrange. Le monde vacille entre l’aigu et le grave simplement au fil du regard, d’un paragraphe à l’autre, sans transition.
Il y a des lectures quotidiennes qui écrivent la vie et la mort ensemble.

Il y a des matins qui achèvent un octobre tout doré. Au gré des pas encore vacanciers, tu croises des sourires. Au coeur des parterres de la ville, des chrysanthèmes. C’est une jolie fleur de saison, on te le répète, mais ça fait quand même cimetière, on te le précise. Une fleur pleine de soleil, et on ajoute le pourtant. Tu as beau dire que tu la trouves belle, que c’est une fleur comme les autres. Quand même Corine… tu ne te vois pas arriver à un dîner avec un pot de chrysanthème! Elle te fait un peu sourire avec ses mots. Et c’est étrange. Les codes. Les roses pour l’amour, les chrysanthèmes pour la mort.
Il y a des fleurs pour la vie et d’autres non.

Il y a des matins où tes pas te guident là.

Avant de passer la grille, il y aura l’église silencieuse, la prière dans la poche, le bistrot bavard, la boutique de Mimi avec ses citrouilles en devanture, le magasin de jouets tout joliment prêt déjà. Il y aura des vies.

Il y a un matin comme ça où je dépose sur votre marbre gris un bouquet de roses.
Il y a la vie et la Vie aussi.
roses

 

Sur la pointe des pieds

J’ai retrouvé ça, presque comme ça. J’ai ajouté quelques mots. Je vous le laisse ici aussi.

Je n’ai pas de mots suffisants pour dire l’extraordinaire de l’amour de Dieu.
Je ne peux dire ce qui ne peut se dire.
Je n’ai pas les mots pour écrire ce qui ne peut s’écrire.
Personne je crois.
Notre langage est seulement à notre mesure.
Petit.

Alors, souvent, je repense comment, enfant, j’exprimais quelque chose d’immense, qui me submergeait, qui me dépassait.
Quand je n’avais pas les mots, comment dire l’infiniment grand, l’infiniment important.

Il y avait d’abord ce « grand, grand, grand, grand, grand… », longuement répété, qui s’étirait en même temps que mes petits bras se levaient au ciel puis redescendaient lentement  le long de mon corps en formant un cercle.
Parfois même il y avait les pieds qui se mettaient sur les pointes.
Pour que ce soit encore plus haut.
J’ai vu tous les enfants faire ça.
Comme un vrai étirement après une longue nuit de sommeil.

C’est ça. Vous dire l’amour de Dieu comme un réveil. Vivant.
Murmuré, sans bruits, sur la pointe des pieds.
pointe des pieds

 

Au fond de ma poche

J’ai retrouvé ça. Au fond de ma poche.

Il y a une petite prière tout au fond de ma poche.
Oh, du presque rien, très peu de mots
Pas des grands, pas des comme il faut
Une toute petite prière, pliée en quatre sur un bout de papier.
Quand il fait un peu trop froid, je glisse ma main
et je la trouve, là, bien planquée, tout au fond de la poche
Je la caresse du bout des doigts qu’elle réchauffe déjà
Je l’attrape, je ferme mon poing, je la garde.
Et, au milieu des bruits parfois, au milieu des silences aussi,
J’ouvre ma paume
Je la pose sur mon coeur
Je n’entends qu’un seul mot griffonné bien trop vite,
Une prière comme écrite au brouillon,
Sur un bout de papier, tout au fond de ma poche,
Qui me dit

Aime
papier

Une heure de plus

Une heure.
Une heure de plus. C’est le temps qu’il me faut. Juste le temps qu’il me faut.

Pour relire Oscar et avoir envie d’écrire une lettre à Dieu.

Une lettre qui lui dirait des trucs un peu fous que plus personne ne semble croire.
Que presque plus personne ne semble oser croire. Peut-être parce que ça ressemble à pas grand chose de nos vies. Mais que tout le monde attend- je ne dis même pas espère- sans faire de bruit, planqué un peu, l’air de rien.
Une espèce de truc qui ressemblerait à ça: toucher un p’tit bout de ciel du bout des doigts, parfois.

Dieu, si j’avais une heure encore, tu vois, je te dirai que je la connais la littérature, et les idées, les belles aussi, et la vie, et les vies qui ne sont pas des vies.
Je te dirai qu’en vrai je n’y connais pas grand chose, que je n’y comprends rien à l’absurde, aux vilaines répétitions de notre Histoire, à la connerie de nos histoires. Je te redirai les mots qui à prononcer font mal.

Dieu, si j’avais encore une heure, tu vois, je te l’écrirai que je les entends les hommes qui ne croient pas en Toi, qui ne prennent pas de temps pour Toi, que je n’arrive jamais à me dire qu’ils se trompent complètement. Je ne te le dirai pas pour te blesser, ni te faire du mal, je te le dirai parce que c’est vrai. Je les entends et je les comprends un peu.

Dieu, si j’avais une heure encore, tu vois, j’ajouterai que j’aime les croiser ceux et celles qui t’aiment aussi, ceux et celles qui croient, ceux et celles qui n’osent pas le dire trop fort.
Dieu, si j’avais encore une heure, tu vois, je te parlerai de celles et ceux que je connais et de celles et ceux que je ne connaîtrai jamais.
Dieu, tu vois bien que si j’avais une heure encore, ça ne suffirait pas pour te dire que c’est trop compliqué pour moi.

Dieu, si j’avais une heure de plus je te dirai tout ce que tu sais déjà.

Et j’ajouterai à la dernière seconde oui, la dernière, pour que ce soit mon dernier mot, le dernier mot, le truc qui me fait du bien à dire, le mot qui me fait du bien à vivre. Oh… c’est même pas seulement pour Toi en vrai, c’est pour Toi et pour eux.
C’est seulement parce que j’aime ce que je ressens, à chaque fois, dans une p’tite prière de rien du tout, dans une main qui se tend, dans le minuscule instant qui fait sourire.

Je te le dirai oui, je te l’écrirai dans ma lettre, que cet amour-là remplit, malgré tout, malgré absolument tout. Absolument tout.
À la dernière seconde Tu vois, j’ajouterai un je t’aime de fille et un sourire aussi.
Celui du minuscule instant.
heure

Juste une histoire d’oreille

Elle n’a pas vu que je la prenais en photo. Elle n’a pas entendu. Et puis elle a dû sentir quelque chose, s’est retournée et a souri.
- Mais tu fais quoi maman ?

Rien. Pas grand chose. Juste une ou deux photos.

Après c’est bien, les photos, on les garde, on les regarde. Et celle-ci, je l’aime assez.
Elle me redit qu’on est bien avec des écouteurs sur les oreilles et notre musique, seulement celle qu’on aime, dans nos oreilles.
Sans tous les autres bruits.
On est bien juste avec ce qu’on aime.

- Et tu écoutes quoi ?
Je n’ai pas retenu le nom de la chanteuse, j’ai écouté un peu, avec l’oreillette dans mon oreille. C’était beau. La voix surtout, belle.

Parfois, suffit de tendre un peu l’oreille pour écouter des musiques qu’on ne connait pas. On est surpris de trouver ça bien. On est surpris d’aimer.

- Oh j’aime bien ça… tu peux monter la radio s’te plaît?

Nous, on écoutait la radio. Une reprise de Mistral Gagnant qui passe en boucle, ou presque. On se redisait qu’on aimait bien Renaud mais que cette version, elle était chouette.
Parfois, faut écouter ensemble et ça suffit pour être bien.

Elle a remis sa petite oreillette. Elle s’est replongée dans sa musique à elle.

J’aime bien cette photo.
Elle me dit qu’on n’aime pas les mêmes trucs mais qu’on s’aime quand même.
C’est bête mais c’est vrai.
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Petite prière, ma préférée

C’est ma petite prière rêvée
Elle ne fait pas de bruit, elle s’attarde, elle prend son temps

Elle garde au creux des mains les paumes serrées en poignées d’amitié
Elle retient dans ses bras les coeurs qu’elle entend battre un peu fort
Elle laisse venir aux lèvres les mots et les murmure doucement

C’est une petite prière presque tranquille qui sait s’attarder
Traverser l’espace à pas lents, attraper les sourires et les rendre
Traîner en chemin, à la table amie, rester et oublier l’heure
Passer du temps, se mettre un peu en retard et attendre encore

C’est une petite prière qui n’a pas vraiment le temps mais qui le prend
Au creux de tes églises, au coeur de tes chapelles, longuement
Au long des pages de Ton Livre, à lire et relire ton Verbe, infiniment
Dans la douceur de tes heures, en coeur à coeur, patiemment

C’est une petite prière qui ose aimer le temps, celui qui passe
Rester en arrière, se retourner et regarder autour, au loin
Pour toucher l’horizon

C’est ma petite prière, ma préférée.
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Clin d’yeux

Bien sûr, il y a Dieu dans mes paysages.
Et c’est peut-être ici que je le vois le mieux.
Un peu mieux.

Dans les ombres et lumières de la lande. Dans les ciels saturés de blanc.
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Dans les chemins difficiles parfois. Dans l’aridité de mes pas.
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Dans ces bleus-là.
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Ces gris aussi.

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Dans cet horizon du bout de la terre.

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Et dans les clins d’yeux de petite Marie.
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Prière, un peu tiède

Je suis rentrée, tranquille, d’une longue journée et sur ma route il y avait un soleil d’automne, tiède. J’ai trouvé qu’à travers ma vitre c’était doux le tiède.
Je suis rentrée, doucement, après des heures loin d’eux et sur ma joue, il y avait leurs baisers posés, tièdes. J’ai trouvé que sur ma peau c’était doux le tiède.
J’avais beaucoup parlé, j’avais même haussé un peu la voix parfois, j’avais beaucoup marché, j’avais même couru pour être au rendez-vous, alors c’est avec bonheur que j’ai retrouvé le calme d’un bureau, le moelleux d’un canapé, la tasse dans mes mains, tièdes.

J’aime les soirs de ma vie où tout est tiède.

C’est étrange parce que je sais bien que ce mot-là paraît fade, sans opinion, sans intérêt. Il n’a pas bonne presse, sans doute en dehors de tout, à côté, au milieu, pas vraiment dedans.
Il ne revendique pas, il ne dit pas les avis sur la question, il n’assure pas qu’il a raison, il n’affirme pas que les autres se trompent, il est même très timoré parfois.
Il entend des tas de bruits pourtant. Il ne sait pas trop ce qu’il entend d’ailleurs.
Il a simplement peur que tous fassent oublier Ta voix.
Alors tièdes, les mots restent là, à côté, au milieu, pas vraiment dedans.

Je suis rentrée, tranquille, après une longue journée.
Sur ma Bible, restée posée sur un coin de bureau, quittée trop vite au matin, il y avait le marque-page, une lumière de Taizé, tamisée. C’est un peu tiède le tamisé en vrai.
Et un rayon de soleil, dans le dos, pour adoucir les heures de la journée.
Le soleil aussi, parfois, est tiède.
Le calme de l’instant, encore. Le silence.
C’est peut être la fatigue, je ne sais pas, ou le repos tout simplement, mais dans cet instant-là, l’heure s’arrête, et la tiédeur berce l’atmosphère dans un peu de lenteur.

Alors, le cahier s’ouvre, la page s’offre, l’encre est un peu pâle.
Les mots de ma prière s’écrivent, lents, doux, presque patients.
Tièdes.

Je vais t’offrir une habitude en cadeau

Parfois la troisième personne pour écrire, c’est bien. C’est juste la bonne distance.

Elle avait 6 ans.
L’entrée en CP était un peu l’entrée dans une nouvelle vie, avec de nouvelles habitudes. L’hiver qui suivit fut celui de ses 7 ans. Sage petite fille, presque trop sage et depuis quelques mois déjà, le catéchisme de père Denis et de mademoiselle Marie-Jeanne. Et l’abonnement à Fripounet qui coloriait certains soirs, après les pages d’écriture.

L’hiver qui suivit fut celui de ce cadeau d’anniversaire.
« Je vais t’offrir une nouvelle habitude en cadeau. »
En vrai, c’était un drôle de cadeau. Elle aurait sans doute préféré un tome en Rouge et Or, un Tintin déluré et un capitaine en colère, une aventure de princesse dans un palais merveilleux, mais non, c’était une « habitude ».

Il la prit par la main, petites mains cachées à l’abri de moufles rouges.
Et il l’emmena à la messe, un peu en vrai, un peu comme une grande personne, un peu comme pour la première fois.
C’était un dimanche et il faisait tellement froid dehors, le vent était si cinglant à traverser la grande place, l’air si salé, presqu’amer, qu’elle s’est demandée un instant si c’était une bonne idée et si Dieu voulait vraiment l’inviter.
Elle se souvient seulement des cierges allumés, des poussières qui volaient au-dessus de l’autel au moment de l’élévation, comme les fines étincelles qui rendent la vie des fées un peu plus dorée. Elle se souvient que tout autour il y avait quelques visages ridés qui lui souriaient. Et cette longue file d’hommes et de femmes qui tendaient leurs mains, ouvraient leurs bouches.
Elle se souvient s’être demandée si c’était une bonne habitude de venir là, tous les dimanches à écouter ce qu’elle comprenait peu, à faire silence, à regarder.
Elle n’avait pas cette habitude, avant.
Elle ne savait pas.

Elle a appris.
Elle a eu 10, 15, 20, 25, 30, 35, 40, 45 ans. On grandit un peu de 5 en 5 en y regardant bien.
Parfois, cette habitude a pesé.
Parfois, cette habitude l’a gênée.
Parfois même, elle a eu envie de la changer.
Mais une habitude, offerte en cadeau, comme un cadeau d’amour, le jour de ses 7 ans, comment pourrait-elle l’oublier ?

Souvent, elle a dit merci à ces mots-là aussi, gardés sur une page dédicacée, ajoutée à un livre en Rouge et Or.
« C’est un cadeau cette habitude, ça veut dire que c’est donné. Tu seras toujours libre d’en faire ce que tu veux. C’est à toi maintenant. »
moufle