Une lettre de vacances

Victor a déjà partagé ici, des couleurs de Carême.
Cet ami, athée, est une belle personne qui me parle parfois de Dieu, souvent de la vie. Et son regard est toujours précieux.
Cette lettre, il m’a demandé de la partager: je crois qu’il a raison, elle parle à tous du temps, de notre temps et peut-être même qu’avant la rentrée, elle fait un peu de bien.

Lettre de vacances à Corine

J’avais envie de t’écrire une lettre depuis mes vacances.
Ecrire une lettre de vacances à une prof, c’est un trait d’humour auquel je n’aurais pas résisté, tu me connais.

Vacances, justement. Voilà de quoi je voudrais te parler.
Vacances, du latin vacans, -antis, qui veut dire qui est inoccupé, vide, en somme.
Ne trouves-tu pas que nous nous sommes laissés gagner par la peur du vide?
À courir, à dialoguer, à lire, à écrire, à commenter, à partager, on a rempli la moindre de nos minutes…J’en perds mon souffle.

Une de mes grands-mères faisait de la couture. Elle restait de longues heures penchée sur son tissu, l’aiguille allait et venait, sans qu’elle y pense, comme une machine. Sa tête était ailleurs. Mon autre grand-mère passait d’interminables moments assise sur une petite chaise, devant l’âtre dans lequel elle cuisait ses repas. Elle restait là, à peler un oignon distraitement ou à tourner un oeuf machinalement dans sa main, posée sur son tablier. Sa tête, à elle aussi, était ailleurs. Je me souviens très bien de leur regard lointain et de leur air absent. Comme celui de mes grands-pères quand ils regardaient les champs, les deux mains croisées sur leur bêche, sans vraiment les voir.

Qu’avons-nous fait de nos vides ?
De ce temps long de pensées étirées comme des élastiques distendus. Qu’avons-nous fait de ces questions douces ou cruelles qu’il faut se poser à soi-même, seuls, les yeux dans les yeux, pour mieux retrouver sa place, pour mieux (re)trouver la vie qu’on veut vraiment vivre ? Pour mieux se redresser, comme lorsqu’on somnole sur une chaise et que le buste, imperceptiblement, se penche. Dans un soubresaut, on prend conscience qu’on glisse. Alors on se redresse. D’un coup ou lentement. Qu’importe. On se redresse.

Qu’avons-nous fait de nos vides ?
Et que font nos enfants de leurs vides à eux ? Je ne suis pas passéiste, tu le sais. J’aime la jeunesse pour l’espoir de temps meilleurs encore qu’elle porte en elle. Mais que j’aimerais qu’elle re-fabrique du vide, tandis que nous, les adultes, nous construisons pour eux une monstrueuse batterie d’instruments pour le remplir. De quoi? De riens. De monde sans eux. De mondes dont ils ne sont que les témoins passifs. Je voudrais qu’ils tombent de leur chaise tant ils se seront laissés glisser. Je voudrais qu’ils se relèvent, qu’ils essaient mille chaises pour choisir la plus à leur goût. Je voudrais voir leur yeux rivés sur… rien, dans le lointain. Sans peur.

Je te connais, tu vas me dire « mais oui, bien sûr, la peur du vide. C’est elle aussi qui empêche d’arriver jusqu’à Dieu. »
Tu me connais, je te dirai que la peur du vide empêche d’arriver à soi-même, tout du moins. Et c’est déjà trop.

Cet été, j’ai passé de très bonnes « vacans ».
Toi aussi, j’espère.

Victor

herbes

Rien, des presque riens.

C’est comme un souffle léger entre les feuilles, un murmure à l’oreille, une voix à peine perceptible qui me dit:
- Arrête-toi. Regarde.

Alors je me suis arrêtée, juste un peu, juste à temps.

Et j’ai vu.

J’ai vu que la vie avait encore la couleur du soleil, le parfum des autres, le toucher de leurs mains, le goût des presque riens.

Et c’est Tout,
et c’est bien.

soleil

Petite conjugaison de rentrée

Le verbe « aimer » pèse des tonnes.
Des tonnes de chagrins, de joies, d’inquiétude, de chair, de sang, de doutes, d’extases et de cris.

Ne le fuis pas.

Le verbe « ne pas aimer »
pèse encore plus lourd.

Félix Leclercq

main enfants

 

Presque

25 août.
Ce mois d’été s’étire toujours, se languit un peu de terminer sa course, pas pressé de disparaître au rang des souvenirs de vacances. Il n’a pas tout à fait dit son dernier mot: il y aura encore quelques belles heures à venir.
Et septembre. On ne sait trop comment, le soleil des trois voyelles et de l’unique consonne d’août va s’effacer devant une suite de mois aux tons bruns et orangés de l’automne: les septembre, octobre, novembre résonnent de leurs finales sombres, pluvieuses, un peu froides déjà, teintées des cours de récré, des feuilles à ramasser, des châtaignes, des champignons peut-être et surtout, des cartables, des cahiers, des ordis, des ardoises- encore, si, je le sais, elles existent toujours. Un agenda trop rempli, celui qu’on a pu laisser fermer jusque là, s’ouvrira à nouveau. Dans quelques jours on ne parlera plus de l’été, ou alors seulement pour se rappeler les départs, les arrivées, les anecdotes plus ou moins ensoleillées.

25 août. C’est encore un peu l’été pourtant, d’ailleurs le soleil aimerait bien s’attarder. Pas très envie de le quitter déjà et les enfants de s’inquiéter: « Combien de jours encore avant la rentrée? » Compte à rebours commencé. Profiter encore un peu des heures de liberté: à pied, à vélo, à occuper les journées de petites virées, de rencontres, de fraises qui restent à cueillir, de BD à dévorer, de minutes précieuses à ne rien faire. Mais déjà, elles ne sont plus les mêmes. Dans un coin de la tête, s’est définitivement installée la rentrée.
25 août. Quand on prononce le mois, c’est vraiment tout léger, ça se dit tout seul, en un souffle et ce qui va avec, aussi ; septembre, octobre, novembre, c’est difficile, il faudra articuler. C’est long, c’est rude parfois. On pense aux rues qui seront froides, à nouveau, pour beaucoup.
25 août. Temps d’été presque achevé. Des heures à ranger. Tiroir des souvenirs pour plus tard.
On gardera le chaud au coeur, les soirées à oublier que le monde est difficile. On gardera le sens du verbe aimer. On gardera la fleur ramassée sur le chemin et posée entre les pages de ma Bible comme un petit soleil entre Ses Mots, pour que les saisons du monde à venir soient plus douces.

Pour l’heure, se préparer à quitter la terrasse, le temps qu’on ne compte pas, le sentiment de liberté.
Pour l’heure, se préparer à commencer.
A recommencer.

La rentrée. Presque.
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Il y a des habitudes qui nous font aimer

Je crois que ça commence toujours par un lundi. Oui, toujours.
Sans doute parce que ce jour-là dans la semaine est le seul qui a le vrai parfum du commencement. Je vais en heurter certains peut-être mais mon dimanche n’est jamais mon début de semaine. Non. Il est un jour à part, coincé entre le travail et le travail, il est la parenthèse reposante, il est un temps béni pour me ressourcer. Mais il n’est pas le début.
En fait, il n’est ni fin ni commencement, il est un peu hors champ.
Donc ça commence toujours un lundi.
18 août. Oui, c’est à peu près ça.
Il y a d’abord quelques signes. Des voisins retraités qui préparent leur caravane, parce qu’on partira quand les routes seront tranquilles. La boulangerie habituelle qui est ouverte à nouveau. Une liste de fournitures scolaires qu’on vient me tendre avec un il faudrait peut-être y aller maman. Le coup de téléphone ami et ses trois mots que j’entends sourire: alors, tu reprends ? Et les messages de collègues à nouveau dans la boîte mail après quelques semaines d’absence.

Oui, ça commence un lundi. La fin des vacances. La reprise.

J’aime assez les débuts. Je crois vous l’avoir déjà écrit ici.
Les débuts d’histoire surtout. Les débuts tout neufs. Et un lundi qui commence fin août, c’est une nouvelle histoire d’année.
Et ce début-là me plaît tout particulièrement.

Je me rends compte combien j’aime les habitudes simplement  pour les avoir quittées.

Je me rends compte aujourd’hui combien elles peuvent être précieuses tout simplement parce qu’on a pu les perdre.

Le café siroté un peu plus vite, la prière qui retrouve son heure matinale, la Bible posée près des heures de bureau, les livres de classes qui s’ouvrent, les agendas qu’il faudra à nouveau faire se rencontrer, l’idée que tout va s’organiser, s’imbriquer, se croiser.

Et cette habitude, juste celle-là.
Retrouver la maison, c’est aussi retrouver le chemin de la paroisse, les visages connus et aimés.
J’ai aimé les églises ailleurs, au fil des routes d’été, des curieuses, des inattendues, des déroutantes, oh oui, je les ai aimées. Mais ici, il y a quelque chose d’autre, de plus peut-être.
Je vais franchir les lourdes portes de chaque dimanche et y respirer un parfum familier. Je n’ai pas les mots pour le décrire, je sais seulement qu’il est unique. Et chaque dimanche, presque de la même façon, je vais m’avancer doucement et me trouver là, face à un tableau de Marie dont je connais les pastels. Je vais sourire un peu et tracer un signe de croix, lentement, comme un bonjour heureux. Je vais croiser devant la sacristie, puis devant l’autel, quelques visages affairés, et aller saluer celles et ceux déjà arrivés.
Rien, ou presque, ne me sera inconnu. Comme si j’entrais dans ma maison, après une absence vagabonde.
Je vais m’asseoir presqu’à la même place.
Il y aura les mêmes bonjours, les mêmes sourires, les mêmes serrements de main. Les mêmes.
Qui me diront que je suis bien ici, que je suis heureuse d’être là.
Et que tout va pouvoir recommencer.

Oui, il y a des habitudes.
Des habitudes qui nous font aimer nos vies.

Confitures maison

Il y avait comme l’envie d’être une maman de rêve, sur papier glacé, celle qui sourit tout le temps, qui a dix bras, deux têtes, j’compte pas les jambes qui sait tout faire et qui le fait bien. C’est le problème avec les mamans qui bouquinent et gribouillent: elles rêvent trop.

Alors voilà: j’ai pris un grand tablier  j’ai noué un torchon autour de ma taille  et j’ai investi la cuisine à bras le corps enfin, j’ai commencé par me ruiner les doigts à dénoyauter mes trois kilos de mirabelles et si vous saviez comme c’est  tout petit minuscule les mirabelles. J’ai fait un peu de bruit avec les couteaux, les casseroles, la bassine, la passoire que je ne trouvais plus, c’est dingue comme ça se planque les ustensiles , les cuillères, les pots et même les étiquettes. Suffisamment de bazar pour qu’ils pointent leurs bouts de nez, leurs mots doux et leurs ventres d’ados toujours affamés.

Les mirabelles bouillonnaient tranquillement.

Comme une lave débordante de vie et de soleil. Ça c’est joli à écrire à voir.
J’ai rajouté un peu de sucre. Pas trop. Suffisamment pour que les heures soient sucrées aussi. Ça ne me quitte pas cette manie de guimauve qui dégouline un peu, toute dorée de miel tout le temps.

J’ai fait mes confitures de mirabelles.

C’est bête parce que j’aime encore davantage les écrire sur mon clavier mes confitures non pas qu’à vivre ce n’était pas agréable, non… mais pour garder dans des mots ma cuisine de rêve, mes pots dorés et les parfums des maisons d’enfance.
Et sa frimousse quand elle s’est pointée, presqu’à la fin.
On a goûté, en trempant le doigt dedans, c’est bien meilleur.
Trop sucrées. Définitivement.
On a souri quand même parce que c’était bon.
Pas tout à fait pro la cuisinière sur ce coup-là mais pas grave, parce que ça, juste après, c’était encore mieux. C’était encore plus sucré ce qu’elle a dit.

- C’est bien aussi quand tu cuisines…   ( le aussi ça veut dire que c’est bien aussi d’habitude quand je ne cuisine pas ;-) )… C’est doux comme de l’amour les trucs d’une maman.

Mmmmm…. Dieu, T’as forcément inventé les confitures maison et ça dégouline, ça fond, c’est le coeur qui collle à fleur de peau une maman même pas de rêve. ;-)
mirabelle

Effacer

Effacer.
Je ne sais pas si cela vous est arrivé à vous cette envie de prendre une gomme et d’effacer.
Effacer les mauvais souvenirs, ceux qui encombrent la mémoire malgré nous, ceux qui blessent, ceux qui déchirent encore.
Effacer les paroles qu’on n’aurait pas dû dire, celles qu’on n’aurait pas dû écrire, pas comme ça, effacer celles qu’on aurait aimé ne jamais entendre.
Effacer les gestes, effacer les odeurs, effacer ce goût amer même, laissé juste après.
Effacer.
Les heures à souffrir, effacer ce mal au bide parfois, effacer.
Effacer, et que rien ne reste sur les pages que le doux, le bon, le bien.
Effacer les regrets, effacer les remords. Frotter doucement le lisse de la gomme sur les lignes de nos vies et d’un revers de main, faire voler ce qui nous fait mal, petit nuage parti en poussière. D’un souffle retrouver le blanc parfait des pages de nos cahiers.

Moi ça m’arrive, parfois. En vrai, ça m’arrive assez souvent.

Alors, dans ces moments-là, je me souviens d’une petite histoire et des paroles, juste après.
La petite histoire, elle est lointaine, comme de ces souvenirs d’école, on ne sait pas pourquoi ils vous restent coller au coeur jusqu’à la fin de vos jours. Ils doivent dire un peu quelque chose. Sans doute. C’est un de mes premiers souvenirs de classe, en y repensant bien.
Mademoiselle Marie-Jeanne était une institutrice exceptionnelle, non pas que je vous la raconte avec mes yeux d’enfant, elle l’était, je le sais. Je connais mon histoire et mes six ans.
En rentrant en primaire, il nous était permis d’avoir enfin la trousse, le stylo plume, la colle, les ciseaux, tout ce qu’un enfant de maternelle ne possédait pas en main propre, nous devenions grands.
Mais, mademoiselle Marie-Jeanne nous interdisait la gomme.
Je me souviens du pourquoi qui devait s’expliquer en ces mots, sûrement des mots un peu soutenus, prononcés doucement, posés devant nous en souriant. Mademoiselle Marie-Jeanne nous parlait toujours ainsi. Nous étions vraiment devenus grands.
- Je vous interdis la gomme, vous n’en aurez pas. En revanche, je ne vous interdis ni de vous tromper, ni de recommencer, ni de réussir après plusieurs essais!… Sur votre cahier d’essai – justement. Il était joli ce mot, ce n’était pas des brouillons que nous faisions mais bien des tentatives pour réussir- vous ferez vos lignes, vos exercices… et si vous vous trompez, vous recommencerez. Ne pas effacer, c’est savoir où l’on s’est trompé. Et pouvoir recommencer autrement.
Et elle ajoutait, avec un peu de malice je crois:
- Essayez de garder votre cahier d’essai le plus longtemps possible… ne remplissez donc pas les pages trop vite: si vous prenez le temps de réfléchir par deux fois, il est bien possible que vous n’ayez pas besoin de recommencer. »
Elle tenait là la clé: je ne me souviens pas, dans ce qu’elle nous demandait, que nous ayons eu tellement besoin d’une gomme, finalement.

Ne pas effacer, c’est savoir où l’on s’est trompé. Et pouvoir recommencer autrement.

Il y a des pardons donnés, des pardons reçus qui résonnent doucement, emplissent mes pages, arrêtent un peu, font repartir. Recommencer autrement.

Ne pas gommer non, les entendre encore et continuer à écrire.

Tu ne me le dis pas autrement, au fil des pages de Ta Bible, dans Tes pardons reçus, dans ceux que Tu m’invites à donner, non, tu ne me le dis pas autrement.

Rien n’est gommé, tout est à écrire encore, à recommencer parfois, plus près de Toi.

gomme

« Un regard, un sourire, une main tendue »

Un blog en repos de ma plume oui, mais pas de partages…! Emmanuel, un jeune homme que je connais un peu (en vrai) m’a envoyé ce texte: témoignage de son expérience d’été dans les rues de Paris, en maraude. Lis jusqu’au bout, Ami lecteur, Amie lectrice, ça vaut le détour de quelques minutes.
Et c’est encore un immense plaisir de partager cette page ainsi.

L’été en général c’est génial ! On s’imagine entre amis sur la plage ou ailleurs à profiter de vacances bien méritées. Mais cette année je laisse mon imagination au placard et je passe mes 3 mois d’été à travailler. Et là, je ne parle pas d’un petit job étudiant à mettre des poulets en barquette à la chaîne. Non, j’ai décroché un stage à la capitale au service communication d’une petite association très tranquille.
Et c’est ainsi qu’entre deux gestions de crises orientales, on m’envoie en reportage sur le terrain. Le sujet ? Partir en maraude un soir, avec des jeunes de la Société de Saint Vincent de Paul (SSVP) et en faire un article. Sincèrement, je dois avouer qu’à l’idée de me balader dans Paris à 22h pour rencontrer des sans-abris, je n’étais pas très chaud. J’envisageais plutôt une passionnante soirée en tête à tête avec mon ordinateur devant un bon film ou à conquérir la galaxie en jeu vidéo. Mais ça, comme dirait l’autre, c’était avant… C’était avant que j’aille quand même à cette rencontre (il fallait bien le faire cet article).

C’est ainsi qu’après un court arrêt chez les alcooliques anonymes de la FASM (une obscure société secrète dont les membres s’abreuvent exclusivement de bières), je rencontre les jeunes de la SSVP. Cette société-ci est bien moins secrète que la précédente et l’accueil y est chaleureux. En réalité, je suis intrigué par ce qui m’attend pour la soirée. C’est tout juste si je connais le principe de la maraude. Alors, pendant que les filles travaillent et préparent les sacs pour la soirée, nous restons entre hommes et l’on m’explique ce qu’est une maraude. Le principe est simple : aborder des personnes de la rue en leur proposant un peu à manger ou à boire pour éventuellement engager une petite discussion. Je comprends que ce n’est pas une simple aide alimentaire mais aussi une attention spéciale portée à ces personnes si souvent ignorées. A ce moment-là je me demande vraiment comment cela va se passer. Dans ma petite ville angevine, il y a bien des sans-abris mais pas aussi nombreux qu’à Paris et surtout, je ne me suis rarement intéressé à eux. Que peut-on bien dire à ces personnes ? De quoi va-t-on parler ? De la pluie et du beau temps ? Et pourquoi pas… ?

Une fois les sacs chargés et une petite prière pour confier les maraudeurs et les sans-abris, nous nous répartissons par groupe de deux (ou trois) et partons enfin à l’aventure nocturne. Pendant que les gars se répartissent en binômes j’accompagne le duo féminin : Emma et Agnès. Notre parcours sera la remontée de l’avenue Daumesnil.
Tout au long de la soirée, à chaque rencontre, je vais découvrir des personnes étonnantes avec des difficultés, des tristesses mais aussi du bonheur et un sourire. La première grande difficulté dont je me rends compte, est la langue. Nous rencontrons des Polonais. Ce sont des habitués des maraudes, ils connaissent assez bien mes deux accompagnatrices. L’un d’eux comprend et parle un peu le français. Mais la discussion reste quand même limitée. Il faut dire que je ne connais que « Djien dobré » qui signifie « bonjour » en polonais. Clairement, je ne suis pas prêt d’aller à Cracovie pour les JMJ de 2016. Par la suite nous rencontrons des Roumains. Ils se disent Espagnols mais leur façon de parler est assez approximative, laissant planer un doute sur leur origine. L’explication qui m’est donnée c’est que par peur des discriminations, et des Français en général, les Roumains préfèrent se dire Espagnols. Je suis en face d’un cas concret de stigmatisation. Loin d’être naïf, je trouve le constat effarant. Mais là où la barrière de la langue pose véritablement problème, c’est quand ces personnes ont besoin d’aide pour des démarches administratives. Comment aider une personne à la rue face aux rouages de l’administration ? Tout cela est déjà bien compliqué pour nous Français, alors j’imagine le calvaire que cela doit être si l’on ne comprend pas la langue ou les subtilités de notre sacro-sainte administration.

J’avoue qu’à ce moment-là la situation est un peu décourageante.
Mais les maraudeurs ne peuvent pas se décourager face à la première difficulté rencontrée. Pourquoi ? Parce que même si certaines personnes refusent de nous rencontrer, d’autres nous attendent. Pourtant, nous ne leur apportons pas grand-chose. Niveau alimentaire, un gobelet de soupe et une compote c’est peu. Mais c’est parce que je ne regarde pas comme il faut. La soupe réchauffe le corps, les mots réchauffent le cœur. Finalement, c’est peut-être ça le plus important dans ces rencontres. Un regard, un sourire, une main tendue : tous ces petits gestes qui donnent vie à des personnes que l’on ne voit pas ou que l’on ne voudrait pas voir. Et je vais découvrir à quel point le simple fait de rendre visite à quelqu’un peut changer beaucoup de choses. Nadine est une sans-abri depuis des années. C’est une dame un peu bougonne parait-il. En général elle parle peu mais elle écoute attentivement. Mes deux guides me racontent qu’il a fallu plusieurs semaines de passage régulier avant qu’elle n’accepte un peu à manger puis, plus tard, d’entamer des petites discussions. Maintenant il serait impensable de ne pas lui rendre visite. « Elle nous attend ». En effet, elle nous attendait et elle est contente de nous voir. Comme prévu, elle ne parle pas beaucoup. Elle répond quand même quand nous lui demandons si elle souhaite quelque chose de particulier à manger. Pour changer des soupes en poudres ce sera des petits fruits, du pain et du fromage. La commande est passée pour la semaine suivante. Je me dis que cette petite attention n’est pas énorme mais je suis persuadé que Nadine s’en souviendra. Pour m’en assurer, il faudrait que je revienne. Pourquoi pas…?

La soirée se termine par une rencontre fortuite.
Nous rentrons rejoindre le reste du groupe quand nous croisons Jean-Charles qui s’apprête à s’installer pour la nuit. La besace est malheureusement presque vide mais il le prend avec philosophie : « Ce n’est pas grave, je prendrai ce qu’il y aura ». Et le hasard faisant bien les choses, une petite boîte de pâté a survécu à la maraude. Accompagnée d’une compote et de quelques biscuits, le voilà prêt à « un véritable festin ». Il enchaîne sur ses mésaventures à cause de la pluie. Les cartons qu’il avait stockés ont pris l’eau alors il nous montre ceux qu’il a trouvés et qu’il a bricolés. Sa manière de nous raconter tout ça est amusante. Il est tellement dans son histoire que nous sommes emportés avec lui dans sa bonne humeur. Mais il garde le meilleur pour la fin. Il nous montre sa radio. L’antenne est cassée, il reçoit mal certaines stations. Mais cela ne l’empêche pas de suivre assidûment le Tour de France. Tel un expert il partage ses pronostics et les tactiques possibles pour voir un Français gagner la dernière étape : celle des Champs-Elysées. Bien évidemment, il compte être présent à l’arrivée. Il ne voudrait pas manquer ça. Après coup, il ne se sera pas tellement trompé dans ses prévisions avec 2 Français sur le podium.

En fin de compte, Jean-Charles avec son enthousiasme communicatif, Nadine et son écoute patiente, les Polonais et leur rêve d’aller à Marseille, ainsi que chacune des personnes rencontrées ce soir-là, ont des histoires qui méritent qu’on les écoute. Prendre le temps de les écouter et de leur offrir un peu d’attention, un geste, finalement, qu’est-ce que ça nous coûte ?
Je sais qu’on ne pourra pas éradiquer toute la misère du monde et qu’il y aura toujours des pauvres. Je sais qu’on ne peut pas aider tous ceux qui sont dans le besoin. Mais en faisant un petit effort, je me dis qu’un simple sourire peut être aussi efficace qu’une petite pièce. Les mots peuvent adoucir bien des maux.

Emmanuel

 

Il y a ce petit matin

P’tit blog en repos. Reviendra en septembre, peut-être. Prenez soin de vous, tous.

Il y a un petit matin qui s’est posé sur le rebord de ma fenêtre
Inattendu
Il a réveillé le jour enclos dans son silence
Il est resté au bord, tout au bord, comme en équilibre
Café brûlant, miettes de vie, rêves éparpillés

La pénombre s’échappe, creuse une place, oublie
Et l’aube promet un temps qui passe

Il y a un petit matin qui s’est posé sur le rebord de ma vie
Pas prévu
Il n’a pas osé le dire d’abord, s’est excusé du bout de la voix
Il faut y aller.
Encore ?
Allez…

Et il m’a souri.

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Fermer la porte

- Tu peux fermer la porte derrière toi ?
Chaque fois que petite Marie vient croiser ses mots avec les miens dans mon bureau, j’ai toujours cette question qui n’en est pas vraiment une, pour elle, quand elle repart.
La quiétude d’un espace tient à cela parfois, la paix retrouvée aussi: une porte fermée sur le reste de la maison, un peu de temps hors du temps, à l’écart.
Mais, la porte fermée ne me les fait pas oublier. Leur vie, à voix feutrées, est là, juste derrière.

Il n’est pas très surprenant d’avoir cette idée-là sur le monde aussi.

Fermer un peu sa porte, le temps de quelques heures à toucher l’océan, à les voir rire, s’amuser, s’aimer, à prendre un verre, à raconter des bêtises, pour ne pas entendre les pleurs, les cris, les peurs.
Mais la porte fermée ne me fait pas oublier et j’ose à peine commencer à égréner leurs noms: Anna au Liban, Sabine en Israël, Richard au Congo, Mimi dans les rues, Gaby dans la maison d’à côté. Et tous ces lieux sur le planisphère que j’ignore ajoutés à tous ces visages inconnus.

Il y a quelque chose de nos vies qui en fait autant l’absurde que le précieux.

Je ferme parfois ma porte pour en parler à Dieu.

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