Jour 15

Il y a un truc un peu fatigant avec la joie: faut toujours s’en occuper.

Si, je t’assure.
Veiller à ce qu’elle ne file pas en douce au détour de vilains mots, faire gaffe qu’elle n’écorche pas le triste par maladresse, ou même la contenir parfois pour qu’elle ne déborde pas n’importe comment.
Et faudrait aussi se méfier du sourire, affiché, tout le temps.
Parce qu’il te fait passer pour une naïve parfois, une gentille qui n’a rien compris, une fille qui ne connaît rien au vrai sérieux du monde. Il colle une étiquette sur ta bobine, souvent sans te connaître.
Oui, vraiment c’est fatigant.
La tristesse, elle, il suffit de la laisser aller. C’est facile à comprendre la tristesse. Tout le monde comprend la tristesse.

Il y a un truc fatigant avec la joie oui, il faut toujours s’en occuper.
Tu vois par exemple, faut la faire renaître sur 23 visages qui s’inquiètent du sort du 24ème de la classe qui est hospitalisé depuis plus de 15 jours.
Ou encore faut l’attraper avec humour pour éclairer à nouveau la frimousse de la chouette collègue parce que son cours s’est mal passé, vraiment mal.
Ou faut la réunir en deux petites mains qui s’étaient fâchées à trop de jeux et qui se pardonnent en marchant ensemble.
Ou faut la poser doucement sur sa trop grande épaule de grand garçon pour l’encourager dans le difficile et le faire sourire.
Ou bien faut s’arrêter avec elle autour d’un café pour faire oublier à la vieille femme assise devant toi les heures de solitude.
Ou même faut la déposer un tout petit instant dans d’autres mains glacées d’errer trop souvent dehors.
Bref, oui, faut pas la laisser filer la joie. Elle demande de l’attention tout le temps.

Bien davantage encore pendant ce Carême. Tu sais, dans ces gestes de Paix partagés parfois trop hâtivement. C’est là qu’il faut la retenir la joie, la retenir dans cette paume inconnue, dans ses yeux qui enfin te regardent, dans ce que Toi, Jésus, tu nous donnes de meilleur.

C’est du boulot la joie, faut toujours s’en occuper.
Pour arriver jusqu’à Toi.
main enfants

Jour 14

Celle-là, cette joie-là, cette petite joie-là, je l’ai trouvée au coin d’une rue en croisant une vieille voisine que j’emmène parfois le dimanche, à la messe.

Il fait soleil et doux et le ciel est tout bleu même si l’heure est encore à l’hiver.
J’ai un peu de temps parce que je me suis levée tôt et ce matin, je vais au collège un peu tard, seulement pour le caté. Dans un coin de ma tête, il y a mes jeunes collégiens et notre chemin vers Pâques à continuer et aussi, les douze gamins de l’atelier d’écriture à retrouver cet après-midi. Ça fait longtemps que je ne les ai vus. Je fais défiler leurs visages et leurs sourires en marchant.
Parce que j’ai un peu de temps, je suis partie à pied chercher les deux bricoles qui me manquent pour le déjeuner.
Il fait soleil et doux et le ciel tout bleu et le caté et l’atelier: il ne m’en faudrait pas plus pour la p’tite joie ce matin.
Je croise ma vieille voisine.
Un grand sourire, une main un peu plus appuyée, deux mots sur le ciel bleu, la santé, les enfants.
Et un au revoir comme ça: Tu sais, je prie toujours pour toi.

Sur le chemin du retour, c’est un peu étrange: j’ai l’impression que le soleil devient vraiment plus chaud, que le ciel éclate de nouveaux bleus.
Gabrielle prie toujours pour moi. Gabrielle prie toujours pour moi. Gabrielle prie toujours pour moi.
Non, le soleil ne me tape pas sur la tête.
C’est joli à dire, c’est bon à répéter, c’est doux à entendre. Et puis son prénom, je l’aime trop.
Gabrielle qui vit seule, Gabrielle qui n’a pas toujours une bonne santé, Gabrielle qui ne se plaint jamais. Gabrielle pour qui je prie parfois prie toujours pour moi.

Et c’est de la joie, de la vraie qui me prend les tripes jusqu’à sourire toute seule, juste la joie, la joie de nos pauvres prières qui remplissent tous les espaces entre nous et nous relient, en silence.

Et je souris d’imaginer un instant, l’espace d’un seul instant, tous les liens invisibles de nos mots en prières dessinés en fils de couleurs au-dessus de nos têtes.

Sur le ciel bleu, c’est beau. :-)
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Jour 13

Parfois il y a des jours sans joie.
Mais les jours sans joie ne sont pas toujours des jours tristes.
Ce sont seulement quelques heures où l’on garde la nostalgie d’un sourire, le souvenir d’un fou-rire, la main sur un granit froid qui se souvient du chaud de sa main.
Et souvent même, c’est bien plus ordinaire: un rhume qui fait pleurer les yeux, un mal de bide qui rappelle de mauvais souvenirs, une envie de ne plus bouger quand on sait qu’il faut partir et aligner les heures. 

Parfois il y a des jours sans joie.
Le soir pourtant, les yeux ne pleurent plus, le ventre va mieux et les heures en vrai étaient plutôt belles. Alors, on voudrait bien raconter un sourire, ne serait-ce qu’un petit sourire. Il y en a eu, oui, mais ce n’était pas vraiment de la joie.
C’était juste le doux des autres qui vous aiment.

Il y a ce soir où je cherchais un p’tit bout de joie que je ne trouvais pas.
Je me suis dit tant pis pour le jour 13. Il n’y a rien de très grave. La joie, elle reviendra.

C’était l’heure de dîner. Certains mardis soirs, à l’heure du dîner, il y a ce petit coup de fil-là. Celui d’un p’tit bout de fille d’amie de 10 ans et ses dix questions à la seconde.
- Tu seras à l’atelier demain ? Tu as corrigé mes textes ? Tu fais quoi là, maintenant, en ce moment ?
-  Je préparais l’atelier de demain et là, je vais dîner… Oui, j’ai corrigé. Dis c’est quoi la joie de ta journée Maëlle ?
-…. J’sais pas…elle était bof ma journée. J’ai eu mal à la tête tout le temps.
- Ah…moi aussi, ma journée, elle était un peu bof.

Et on a parlé d’autres choses. Du projet d’écriture et la joie est revenue…sur le tapis.

- Corine…peut-être que la joie se planque parfois pour être un peu tranquille.
- Oui, tu as raison… ça doit être assez fatigant de rendre les gens joyeux tout le temps…, c’est même souvent un peu de boulot!…la joie a des jours de repos sans doute.
- Ouais… et puis p’t-être qu’elle se partage. Chacun son tour, un p’tit bout. Tu vois ?
- Oh oui, je vais écrire ce qu’on se dit là, c’est bien…
- Bah oui!… à demain! Faut que je raccroche maintenant.

C’est moi qui ai raccroché après les bisous.
Et j’ai ressenti une p’tite bouffée d’air frais. C’est drôle comme cet air-là, il gonfle le coeur.

Le « à demain ».
Elle était là, ma joie. Dans la promesse.

C’est ça nos joies de ce Carême aussi: du temps promis à aimer, encore mieux. 

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Jour 12

Je crois bien que pour savourer les petites joies du quotidien, il faut avoir en poche un peu de second degré et dans le coeur pas mal d’humour.

Ça, tu vois c’est le truc pas toujours facile: j’ai une tendance à prendre au sérieux la vie et parfois un peu trop. Et au sérieux ma pomme, du même coup. Si j’arrive quand même à rire si, faut pas exagérer, je me rends compte que c’est souvent grâce aux enfants qui m’entourent, aux jeunes que je croise en atelier d’écriture, au collège, en caté, en théâtre.
D’ailleurs ma petite joie aujourd’hui, elle vient d’eux, je vous raconte un peu.

Au commencement, il y a mercredi dernier.
En caté plus exactement, ça tombe bien.
Avec ce drôle de passage de Saint Marc et son chameau qui passe ou pas par le trou d’une aiguille. Une drôle d’histoire de porte étroite.
J’avais bien envie qu’ils comprennent et comme j’aime bien me la jouer un peu le théâtre, sur ce coup-là, j’ai sorti le grand jeu pour expliquer. Ils sont toujours bon public forts à mes p’tits spectacles.
Et puis, ça tombait bien: dans ma salle de caté, il y a une porte collée à un mur qui n’est pas plus large qu’il faut. Il fallait d’abord mimer le chameau bien chargé: tu peux rire mais j’ai joué le rôle à merveille. M’épaulant de chaque côté de deux gros cartables qu’on avait  rempli énoooooormément. Sans trop forcer mais en écartant les bras un peu tout de même (au passage, c’est fou comme il faut donner de sa personne pour Ta Parole), ça coinçait pour passer la porte.
Voilà.

Après c’était assez facile hein. Et de quoi allions nous bien pouvoir nous défaire pour nous alléger et franchir la porte de Jérusalem…??? Dans les cartables, on avait mis des tas de trucs superflus genre-qu’on-a-du-mal-à-se-passer-mais-qui-ne-sont-pas- essentiels. Je vous refais pas la liste ici, ils ont été très performants pour ne garder qu’une Bible, une gourde, les photos des amis (qui symbolisaient les amis oui), celles de la famille…et du chocolat!
« Va, vends et viens », on n’y était pas encore mais sur le chemin. Ensuite, on a fait plein d’autres trucs très intéressants mais là, je n’ai plus le temps de te raconter. Et puis, j’ai arrêté mes rôles sur mesure, c’est moins rigolo.

C’était donc mercredi et l’histoire c’est  ce soir en cours de français, mais pour que tu comprennes bien, il y a quelques élèves que j’ai et dans ma classe de français et dans mon groupe de caté.
On a vraiment bien bossé.
Du français, évidemment du français, et rien que ça.
Ma leçon sur le théâtre, nickel. Et une envie d’avancer avec des élèves bien motivés. Fatigués oui, bon, mais motivés. À la fin du cours, mon enthousiasme à leur dire que pour demain, il fallait emporter et le classeur, le gros, pas le petit, et les deux livres et ils devraient relire la scène et en mettant le ton et commencer à l’apprendre et… ils ont bouclé leurs cartables à la sonnerie de peur que j’en rajoute. Ouf.
Parfois mon enthousiasme déborde un peu.
Tellement que la pauvre petite au fond, elle n’arrivait pas à fermer son sac. Énoooooorme le sac. Sa copine l’a aidée en appuyant très fort dessus. Et re-ouf. Bouclé.
Et elle m’a regardée, avec un grand mais très grand sourire.
- Madame…je crois bien que L. ne passera jamais la porte… trop étroite, avec un sac pareil… Faudrait délester et ne garder que l’essentiel !

J’ai bien, bien, bien mais bien souri.
C’était tellement juste: à vouloir tout faire, j’en avais oublié comme une débutante qu’on avait le temps et que ce qui n’était pas fait aujourd’hui se ferait demain oui, demain.
J’ai eu envie de leur dire de tout vider, qu’ils avaient bossé comme des chefs et que l’essentiel était fait. Qu’ils pouvaient se reposer un peu la tête. Vraiment. Mais j’ai eu pitié: les cartables étaient tous fermés et la sonnerie bien terminée de sonner.

J’aime bien apprendre d’eux.
En une minute, elle a mis joyeusement dans ma poche du second degré et dans mon coeur une bonne dose d’humour. Et pas mal de vérité aussi.

J’aime bien apprendre la joie pendant ce Carême, encore. :-)
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Jour 11

Et il y a cette joie-là.

C’est un creux de dimanche.
Un lever avant l’heure pour un peu de silence, un café tranquille et quelques copies à corriger.
Le tôt du matin laisse de l’espace pour l’après, c’est bien.
L’espace d’une messe où les sourires familiers racontent aussi leurs soucis. Le temps d’une lumière sur l’autel, d’un bonjour en passant, d’une main retenue.

C’est un creux de dimanche.
Le déjeuner est déjà loin, les copies à peine toutes corrigées, le bureau un peu plus encombré. Les enfants sont repartis dans leurs lectures, leurs leçons, leurs études. Il a beaucoup d’articles à rédiger alors on ne sort pas ça ne t’ennuie pas? Oh non.
J’aime bien le creux du dimanche à ne rien faire.

Et c’est dans ce creux de dimanche qu’elle frappe à la porte. Elle ne sonne jamais.
Elle sera là le temps d’un café, de caramels bretons et de quelques mots à partager.
Elle me raconte un bout de ses dernières semaines et j’aime bien l’écouter. C’est sa voix. On dirait qu’elle chante. Je lui raconte aussi.
- T’es allée à une messe mercredi à 7 heures du mat’…!!!? T’es juste folle…
Et elle rit. Elle ne se moque pas. Elle rit seulement. Il y a de la tendresse dans son « folle » qui traîne un peu. Elle rit aux éclats. De cet éclat d’amie de longtemps qui ose dire ce qui ne se dirait pas.
- Oui. Et tu sais quoi, j’aime assez cette folie-là.
Cette fois, c’est à mon tour de sourire.

C’est un creux de dimanche et elle ose encore.
Elle aimerait avoir la chance de croire parce qu’elle trouve « que c’est pas tout mal cette histoire de se retrouver toutes les deux à tailler une bavette dans un coin de Ciel éternel mais non, ce n’est pas possible. » « Sa raison de fille raisonnable », c’est ce qu’elle dit toujours comme s’il lui fallait une excuse.
J’aime ses mots. Elle aime les miens. Ceux qui écorchent toujours nos certitudes et qui partagent nos doutes. Depuis quelques années.
Je crois que depuis tout ce temps, ça la rassure de voir que je crois, encore. Ça me rassure aussi de connaître une fille qui ne croit pas en Dieu, comme ça, comme si c’était possible un jour peut-être. Ça nous rassure parce qu’on s’aime, quand même, malgré cette différence, avec elle aussi.
Puis, on se dit toujours la même phrase au bout d’un petit moment. « Pouce! On laisse Dieu là où il est et là où il n’est pas. »
Et on parle de presque tout encore. Des broutilles de filles, de femmes, de mamans.

Elle repart toujours de la même façon.
- À bientôt !… et prie un peu pour moi quand même!
Et elle rit encore. Je ris aussi. C’est notre au revoir.

C’est souvent dans un creux de dimanche.
Il y a le café et nos rires qui rassemblent nos différences.

Ça me fait toujours rêver à plus grand.
Un immense creux de dimanche après-midi où on se causerait, tranquilles, en prenant un café.
Un grand creux de Carême qui se remplirait d’un truc un peu démodé comme de la bienveillance ou de la gentillesse ou du sourire.

Il y a cette joie-là, à faire exister.
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Jour 10

Dix. Dix doigts. Dix mille raisons de vous raconter ce p’tit bout de joie.

Ça commence par un souvenir. Un souvenir de petites mains d’enfant qui, parfois, ne savaient pas trop quoi faire de ses dix doigts. Pourtant, entre l’école, les pages des livres à tourner, celles des cahiers à écrire ou dessiner, les mains s’occupaient bien, à jouer aussi souvent.
Mais parfois, elle se posaient là, sans rien faire, chacune tenant une joue, les coudes appuyés sur la table ou le bureau et la moue répétait « je m’ennuie… J’sais pas quoi faire… ».
Elles ne l’ont pas répété souvent car très vite, elles ont entendu une réponse.
« Retire d’abord les mains de tes joues. Regarde-les. »
L’ordre était bienveillant mais il fallait y répondre de suite et les mains s’étalaient alors, les doigts légèrement ouverts.
« Maintenant, sur chacun de tes doigts, dis-moi une jolie chose que tu as faite depuis ton réveil. Quand tous tes doigts seront comptés, alors tu pourras rapprocher tes mains pour dire merci en prière et ensuite, tu auras le droit de t’ennuyer. »
Il y avait beaucoup de sérieux dans ces paroles et autant de sourires qu’on essayait de me cacher. Mais je n’étais pas dupe, ni du sérieux, ni des sourires.
Et je m’exécutais.

Si bien que je ne crois pas avoir répété plus de deux ou trois fois « je m’ennuie ».
En revanche, je me revois étalant en silence mes mains devant moi et comptant les jolies choses de ma journée.
Vous savez, c’est assez difficile d’arriver à dix.
Et souvent, cela m’occupait tellement pour le restant de mes heures qu’amusés, les soirs de mercredis ou de vacances, on savait très bien me demander: « Alors pas d’ennui aujourd’hui ? » Et aussi vite, je répondais de la même façon en souriant: « Oh non…je n’en suis qu’à 6 doigts seulement…! »

Dix. Dix doigts. Dix mille raisons de reprendre ces comptes d’enfant aujourd’hui, non pas pour dépasser l’ennui mais pour y écrire le joli des choses.
Et si pendant ce Carême, je posais chaque jour dix choses jolies sur mes doigts avant de me dire que c’est une journée un peu ratée, un peu tristounette, un Carême un peu à côté.
Dix petites choses jolies.

Et tu as vu ?
Il suffit d’enlever son « l » aux jolies choses pour qu’elles deviennent des petites choses de joie. :-)
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Jour neuf

Le temps court. Je ralentis et il court.
Ça fait un drôle de film à regarder. Et à écouter.
Depuis lundi, je pars au collège et au rond-point il me souhaite le bonjour. Je rentre le soir et avant d’attraper ma baguette il me sourit à nouveau. Il est sur presque tous les panneaux de la ville. Coup de campagne publicitaire. D’habitude, j’tombe pas dans ces panneaux-là mais là, ça me ralentit de le regarder un peu et ça me fait du bien. Cool.
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Le temps court. Je ralentis et il court.
Depuis lundi, nous sommes à nouveau cinq. Les doigts de la main retrouvés avec une étudiante de fille en stage et qui loge à la maison. Je les entends comme lorsqu’ils étaient petits, mêmes rires complices, même bazar, mêmes coups de folie. Ça ralentit mon temps qui passe. Cool.

Le temps court. Je ralentis et il court.
Depuis lundi, j’ai fait pause sur l’actualité des réseaux-journaux-télés ailleurs. J’ai regardé le proche et appris qu’une famille de Roms à qui on avait donné un coup de main devrait être expulsée mais qu’aujourd’hui vendredi, il y a une belle lueur d’espoir. Magalie m’a donné des nouvelles de la famille chrétienne d’Orient hébergée près de Nantes dont elle s’occupe avec son association. Vincent a mis en place une nouvelle tournée de soupe et de cafés dans un autre quartier parce qu’il y a des besoins. Je me suis redit que j’avais à faire ici, que le monde commençait à ma porte et maintenant. Ça me ralentit de regarder tout près. Même si tout n’est pas cool.

Le temps court. Je ralentis et il court.
Depuis lundi, chaque jour, Fabienne me donne des nouvelles de Brice, son mari. En soins palliatifs. Elle me redit qu’elle était heureuse de lire les p’tites joies sur le blog qui l’aident à trouver la vie jolie. Elle le trouve apaisé Brice, calme, prêt. « Je te choque si je te dis que cela me rend heureuse de le voir comme ça. » Non. Ça me ralentit Fabienne, ça me fait savourer l’instant qui passe, ça me donne à nouveau du courage, ça me donne aussi ce courage de prendre mon clavier moi qui n’osais plus écrire la joie. Par pudeur. Merci mon amie. « C’est cool. »

Depuis lundi, j’ai retrouvé mes élèves: j’attendais ça. Ils se sont lancés dans la tragédie pleine de mots difficiles avec une vraie envie. Ils ont quitté leurs gros mots, leurs sms, leurs textos pour jouer Sophocle en vers. Ils ont quitté leurs masques d’adolescents râleurs pour enfiler les costumes d’Antigone et d’Hémon avec brio. Ils sont juste grands. Je laisse filer les préjugés sur eux et les « c’était bien mieux avant ». Ça me ralentit sur mes a priori. Ils sont formidables et c’est formidable l’école, encore. Vraie joie. Cool.

Depuis lundi, j’écoute la radio et mes vieilles chansons de variétés que j’aime fredonner dans ma voiture. Et le nouveau truc des Enfoirés écrit par un chanteur que j’aime bien: j’ai compris avant qu’il ne le dise lui-même que ce n’était qu’une chanson et des jeux de rôles, que ce n’était pas de la littérature, qu’elle ne mentait pas sur la chance inouïe d’aimer la vie, qu’elle ne tapait sur personne et qu’elle faisait confiance. Ce matin-là, il était de bon ton de tirer à boulets rouges d’une seule et même façon. Pour une simple chanson. Je déteste les sons de cloches uniques qui se croient importants. C’est dissonant. Ça me ralentit et me donne envie de chanter le léger sur des refrains futiles. J’ai éteint les commentaires et je fredonne le refrain plein d’espérance. « Vole et vas-y ». Cool.

Depuis lundi, le Carême, c’est une Eucharistie à 7 heures le mercredi, dans la petite chapelle où les filles ont été baptisées. J’aime cette chapelle juste avant d’aller travailler. Parce que notre chouette curé, il nous donne ça aussi, à partager. Ça pourrait faire courir un peu ce mercredi-là bien chargé mais non, ça ralentit. C’est tellement bon d’être catholique, d’être Chrétienne, d’être ensemble avec les amis de la paroisse, d’être heureux de croire.
C’est tellement pas ringard de s’arrêter pour prendre son souffle, de se savoir aimés et d’aimer encore.

Le temps court. Je ralentis et il court. Je le laisse courir. Joyeusement.
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Jour 5

C’est assez facile d’écrire la joie du dimanche matin.

Peu importe l’endroit, elle a le même goût, souvent.
Celui du café, évidemment celui du café, depuis tout le temps. Celui qu’on peut prendre le temps d’écouter couler goutte à goutte. Celui qu’on peut boire un peu plus lentement. Celui qui nous laisse croire qu’on a la vie devant nous.
C’est assez facile d’écrire la joie du dimanche matin.
Peu importe l’endroit, elle a le même parfum, tout le temps.
Celui des pages d’une vieille Bible. En l’ouvrant, les yeux fermés, je la reconnaîtrai entre mille. Comme si.
Comme si, avec les mots de Ta Parole, il y avait aussi les mots de mon histoire.
Comme si elle respirait les parfums de ma vie.
C’est assez facile d’écrire la joie du dimanche matin.
Je vais m’arrêter là sinon, je vais redire et redire les mêmes cloches qui appellent,  les mêmes pas qui vont, la même lourde porte, les mêmes sourires familiers.

Pourtant hier, à ce moment-là, il y a eu quelque chose.
Un petit quelque chose, d’un peu différent, pas nouveau mais différent.

Premier dimanche de Carême.
Pas le premier, il y en a eu tellement. Je me sens parfois un tout petit peu vieille.
Et en même temps, je me sens exactement la même. C’est paradoxal.
Comme si tous les carêmes de ma vie ne me changeaient jamais.
Comme si le premier dimanche était vraiment le premier.

Je garde cette impression au creux de moi. Et la messe commence.
Je garde ça au creux de mes pardons si petits, dans l’écoute de Ton désert, dans mon Credo, dans la paume de ma main qui Te tient et te porte à ma bouche, dans ma prière, dans mon Notre-Père, dans mon geste de Paix. Dans tout.
Dans chacun de mes dimanches, dans tous mes Carêmes, rien ne me change vraiment.

Pourtant hier, il y a eu un petit quelque chose de différent.
Il y a eu un petit quelque chose juste en sortant.
Il y avait le froid mais un plein de ciel bleu et de soleil.
Soeur Andrée a attrapé ma main. Elle l’a un peu serrée.
« Je t’aime, au nom de Jésus. »
Notre prêtre nous avait envoyés avec cette parole à dire.
Je la reçois avec son sourire. Elle a un sourire Soeur Andrée qui parle avec tout son visage. Je retiens sa main, serrée.
Elle est toute petite soeur Andrée alors je me penche vers elle pour lui répondre.
« Moi aussi, je t’aime au nom de Jésus. »
Et je souris à son sourire.
Et la joie, oui, la joie, c’est tout bête mais la joie remplit tout mon coeur en deux secondes.

C’est peut-être cela donc. Oui, c’est peut-être juste ce petit rien.
Rien ne change.
Je n’aime pas toujours comme il faut, pas assez ou pas assez bien. Et souvent ça vide en deux secondes tout ce que j’avais pu essayer d’emplir avec du beau, avec du bon, avec du doux, avec Toi.
Mais il suffit de deux autres secondes, deux toutes petites secondes, minuscules, à aimer un peu mieux et à nouveau, à se laisser aimer en vérité, et c’est plein, presque tout plein, presque.
Et tout change.

C’est assez facile à écrire la joie de chaque dimanche matin.
Epuisée, vide et vidée souvent, je repars remplie d’amour.
La même. Rien ne me change vraiment mais tout est un peu différent.
Et cette joie-là, elle est inépuisable.

adult helping senior in hospital

 

Jour 4

Juste un coup de main

Il fait tout gris, il fait tout pluie mais j’ai promis le coup de main.
Faut me bouger, sortir du chaud de la maison toute douillette, toute tranquille.
J’enfile le vieux jean, le vieux pull des matins d’océan, les bottines pratiques, pas les jolies. Ce n’est pas pour filer au large, ni pour marcher longtemps le nez au vent, les mains au fond des poches. Hélas.
Et je pars.
Je ne sais pas pourquoi mais la joie au coeur, elle n’est pas trop là. Suffit pas d’en parler de la joie, ça s’improvise pas.
Il y a un joli bouquin que je laisse, le doux de leurs rires et puis une Antigone à travailler encore pour mes 3èmes.
Mais j’ai promis. Je pars donc.

Je me retrouve dans un grand entrepôt, plein de courants d’air et j’ai pas pris mes gants pour soulever les cartons.
Y a pas un visage connu… si, Martine, déjà croisée, je l’ai saluée en arrivant et il y a leurs voix qui semblent se connaître.
Qu’est-ce que je fais là, il y a encore un peu de vacances et la rentrée bientôt.
Je regrette d’avoir dit oui, pas sûre d’être à la bonne place, j’essaie de sourire un peu mais y a le froid et ils rient entre eux.
Je vide les cartons comme prévu, après je pars.
Je l’aurais donné mon coup de main.

- Tu travailles toi aussi avec Martine ?
Je relève le nez. Il est grand ce gaillard avec sa barbe de trois jours et ses yeux qui sourient. Je lui réponds quoi ? J’aligne mes années d’études, mes diplômes entassés, mon passeport pour une vie bien rangée. Merde. Je deviens grossière quand je ne comprends plus ce que je fais ni où je suis.
Je venais donner un coup de main pour déballer des cartons de conserves et de briques de lait pour la banque alimentaire.
Jean m’avait demandé un peu de mon temps. Il devait être là.
Et je me retrouve plantée là, toute seule, dans le froid avec un gars qui croit que je bosse en usine.
Ils sont où les mondes qui se rejoignent, c’est du bla-bla tout ça, j’suis plus à ma place. Je suis pressée de rentrer.

- Non… je donne juste un coup de main. C’est Jean que je connais bien.
Il s’en fiche lui si je travaille avec Martine ou pas. Il attrape les cartons trop lourds et me laisse les légers. Il sourit encore. Il essaie d’être gentil.
Je pense à mes belles paroles. Je ravale ma salive. Je pense à ma prière du matin, bâclée. Je me sens un peu minuscule, un peu minable aussi.
C’est pas de la littérature la vie. Faut s’y coller. Faut les sortir les mains de mes poches.
Alors, je lui réponds: je souris à mon tour.
Et ça lui suffit pour avoir confiance.
Il est jeune, à peine 20 ans. Il me raconte un peu son bout de chemin. Balèze le chemin. Il ne me pose plus de questions. Je ne lui demande rien. Il parle c’est tout. Il parle beaucoup et pas très bien mais je crois que j’aime bien ses gros mots.
Parfois, tu sais, il y a de la tendresse dans les gros mots. Comme s’ils empêchaient de dire le trop difficile.

- Tiens le voilà Jean!
Mon coeur se regonfle.
Jean, il serre la main à tout le monde, il sourit, il tient l’épaule parfois.
- Jimmy, t’as fait connaissance avec Corine… fais gaffe à ton langage, c’est une prof de français !
Mince. Je n’avais plus envie qu’il le sache. Les barrières. Chacun à sa place.
Je commençais à commencer à être bien ici, à oublier mon bouquin, à laisser Antigone où elle était.
« Merde. » Cette fois, c’est lui qui le dit tout haut. Il regarde Jean. Il éclate de rire.
- J’ai pas fait trop gaffe à ce que j’ai dit mais on a fait une bonne équipe quand même, hein m’dame Corine ?

Le café partagé a traîné. Il était trop chaud.
On a attendu longtemps avant de le boire. C’est bien quand le café est trop chaud, ça laisse du temps. Jean m’a présenté sa jeune équipe de bénévoles, les trois gars et les six filles, encadrée par Martine. On s’est raconté des trucs de rien en attendant.
Ils s’en fichaient un peu de savoir d’où je venais et qui j’étais. Ils s’en fichaient de mon étiquette. Juste là pour donner le même coup de main pour ceux qui viendraient demain matin faire la queue pour manger un peu mieux.
J’étais bien. Un peu mieux aussi. À ma place.

C’est drôle nos places.
Je pense souvent à ça depuis le début de ce Carême, plus que d’habitude je crois.
C’est à cause des mots pour aimer nos prochains. J’ai toujours peur que ce ne soit que des mots. Suffit pas d’en parler pour aimer.
C’est difficile de se faire proches des gens qui nous ressemblent si peu, tu sais ça Jésus ? Pourtant, là, t’es juste en train de me montrer un truc.
Je suis assise sur un coin de tabouret, un café dans les mains. Ils sont comme moi assis sur leurs tabourets, elles me ressemblent avec leurs cafés dans les mains. On est pareil, bénévoles un couple d’heures pour un coup de main.
J’sais pas toujours où est ma place, j’voudrais faire valser les étiquettes. Pas si simple. Impossible souvent.

Mais là, c’était juste bien.
Il a fallu deux heures de boulot partagé avec un grand gaillard d’à peine 20 ans.
Un p’tit coup de main. Un p’tit rien.

Je souris encore. Il y a un peu de joie, de la vraie, juste là, au coin des lèvres.
Je ne suis plus trop pressée de rentrer.
poignée de main

Jour 3

J’ai déjà raconté la joie du cinéma.
Des premiers dessins animés en vraies échappées de mes 6 ans, petite fille sage tout près d’un grand-père redevenu enfant l’espace d’une heure ou deux.
Des cinés  suivants entre filles, des après avec les garçons, des fréquents entre amis.
Des presque toujours avec mes filles, des souvent avec lui, des quelquefois avec mon fils.
Des seuls aussi dans le creux d’un après-midi de vacances.
Et des tickets roses, bleus et verts dans une p’tite boîte en fer.

La joie du cinéma, en vrai, ce n’est jamais seulement le film.
Comme ce soir, jeudi.
C’est d’abord se dire c’est décidé, on y va: c’est bon, on regarde les horaires, on s’invite, on s’organise. On est heureux avant.
Puis, c’est la route jusqu’à la ville: 20 minutes, une heure parfois, tout dépend de la ville. Je ne t’étonne pas s’il y a un p’tit bout de Dieu dedans. C’est le chemin qui fait ça, et la joie sans doute.
Juste après, ce sont les fauteuils comme du velours rasé et toujours doux, rarement d’une autre couleur que le rouge.
C’est arriver dans la salle un peu plus tôt pour regarder les visages de ceux qui viendront aussi regarder, c’est imaginer leurs mots complices parfois, c’est ne pas faire de bruit avec le pop-corn même avant que le film ne commence, c’est râler après les pubs, c’est se redire que ce n’est vraiment pas important de râler pour ça, c’est une bande-annonce qu’on a déjà envie de faire dérouler tellement ça a l’air bien, c’est rire, sourire et rire encore.

Quelquefois, on peut même se raconter une chose un peu grave.
« Tu sais, je me souviens d’un jour à Angers où un gars faisait la manche devant le ciné. Je n’avais pas un brin de monnaie mais des tickets. Parce que pour ce p’tit cinéma de quartier, j’achète toujours mes tickets en carnet. Il avait bien voulu mes deux derniers tickets. Deux séances au chaud. « Merci beaucoup, j’irai. »
J’ai jamais su s’il y était allé ou s’il les avait revendues mes places.
Je crois que j’aime bien l’idée qu’il se soit retrouvé dans un fauteuil devant un film qui lui aurait donné envie d’autre chose de possible. »

Ce n’est pas futile d’être là, dans une salle, ensemble.

Puis, c’est le silence, le noir et l’écran qui nous attrape.
La musique, les couleurs, les parfums qu’on croit respirer.
Une plongée dans la lumière d’un ailleurs.

Fin.
Parfois il ne reste rien que le doux autour.
Parfois c’est « LE » film de notre vie.

Les « Souvenirs de Marnie », ce soir, c’est étrange comme ça pourrait être le film de ma vie.  J’ai encore reçu une bonne dose de battements de coeur et ma grande fille, avec moi, aussi.
Parfois, c’est drôle comme je les trouve tellement évident tes clins Dieu.
Et dans ce chemin de Carême, ça ne se manque pas: des kilomètres à causer de Toi, et de la vie, des images à faire rêver de beau en aquarelles, des mots d’amitié, des pleins d’amour.

Souvent, je me suis demandée si le ciné comme ça, c’était pas l’invention de l’homme la plus divine tellement le verbe aimer se conjugue du début à la fin.

Tu sais quoi ?
C’était une chouette séance de… Carême.
Ecoute…