Ton silence entre nos bruits

« Oraison du matin – aération, rumeur, lumière. Pendant que le monde monte en moi, ton silence est mon premier mot. »
François Cassingena-Trévedy

Des pas nus glissent sur le plancher, l’escalier craque à la même marche, le café frissonne, la chaise s’installe, le regard se pose, l’écran ronronne, le clavier s’éveille, les mains parlent.

Les bruits familiers du matin ouvrent ma fenêtre, ouvrent mes volets.
Un miaulement qui se frotte, un moteur qui s’affole, une porte qui claque.
Les réveils des autres m’embrassent. Mes mots s’inclinent. Des voitures passent.

C’est le matin.
Et Ton silence remplit l’espace entre nos bruits.

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Le premier jour de septembre

le premier jour de septembre ressemble à un cahier neuf encore jamais ouvert. Vous savez, la couverture est encore un peu rigide, les pages lisses, les lignes vides.
Tout est à écrire.
Et on a envie de prendre sa plus belle écriture, on aimerait bien ne pas faire trop de fautes, ni trop de taches. Que nos pages soient belles à regarder, nos histoires agréables à lire.
Il est encore l’été et pourtant il sent déjà l’automne, un peu de soleil mais des heures qui ne défilent déjà plus de la même façon. La sonnerie des récrés de l’école d’à côté va à nouveau retentir, les vitrines vont quitter les habits légers et revêtir les pulls et les impers, les titres des journaux vont rimer d’une même voix avec les mots de la rentrée. Il est souvenir aussi, pour tous, des cartables trop chargés, des livres à couvrir, des étiquettes à coller. Il a un petit goût de l’enfance ce premier jour d’un mois à commencer, avant une année d’école, de collège ou de lycée.

Dans ce matin tout soleil, il était la veille. La veille d’une rentrée.

Il est ce qu’on a quitté aussi ce premier jour. La lenteur des vacances, les regards d’ailleurs, les heures qui avaient perdu leur montre.
Il est des distances qui séparent.
Ce premier septembre sonne à la fois un début et une fin.
Il est des histoires à commencer, des livres à terminer.
Il est tristesse parfois, mais il sera joie.
Il est inquiétude souvent, mais il sera promesse.

Premier jour de septembre.
Prologue.
Ouvrir son cahier et écrire la vie, à continuer.
Ecriture

Prière à l’envers

J’ai ouvert mon cahier pour t’écrire ma prière.
Certains matins, je ne sais pas trop par où commencer tellement il y a de choses à te dire.
Tu as sans doute trouvé que ça faisait un peu désordre mais j’ai commencé par la fin.
Parce que la fin, je la connaissais d’avance. Je savais qu’il fallait que je te le dise encore.
Seigneur, merci de m’aimer comme je suis, à ce point.
J’ai repris le début de ma prière.
Et là, bizarrement, je n’avais plus rien à te dire.
Tout le reste m’est apparu dérisoire.

Une prière à l’envers.
D’une ligne.
Une petite ligne d’amour.
main

 

Instants

Il y a des petits bouts de temps que j’aime particulièrement.
Des petits instants posés sur le bord de mes journées.
Celles qui vont toujours trop vite, qui se déroulent sans compter, qui s’usent même parfois rien qu’à passer.

Ils ressemblent à pas grand chose ces petits moments, coincés entre les heures.
L’espace de quelques minutes, pas davantage, n’être là pour personne.
Tout éteindre, tout fermer.
S’échapper des autres ou quitter le bureau, descendre à la cuisine, attraper une tasse, verser le café encore chaud.
Se trouver une place au soleil, ou tranquille seulement, laisser glisser ses pieds nus sur le sol, parfois.
Garder le tiède au creux des mains, respirer l’odeur familière.
Fermer les yeux.
Sourire parce que ça ressemble à une prière, un peu.
Il n’y a pas de mots pourtant.

Je me demande parfois si Dieu ne les préfère pas ainsi mes p’tites prières.
Dans ces petits instants, presque muets.

Une lettre de vacances

Victor a déjà partagé ici, des couleurs de Carême.
Cet ami, athée, est une belle personne qui me parle parfois de Dieu, souvent de la vie. Et son regard est toujours précieux.
Cette lettre, il m’a demandé de la partager: je crois qu’il a raison, elle parle à tous du temps, de notre temps et peut-être même qu’avant la rentrée, elle fait un peu de bien.

Lettre de vacances à Corine

J’avais envie de t’écrire une lettre depuis mes vacances.
Ecrire une lettre de vacances à une prof, c’est un trait d’humour auquel je n’aurais pas résisté, tu me connais.

Vacances, justement. Voilà de quoi je voudrais te parler.
Vacances, du latin vacans, -antis, qui veut dire qui est inoccupé, vide, en somme.
Ne trouves-tu pas que nous nous sommes laissés gagner par la peur du vide?
À courir, à dialoguer, à lire, à écrire, à commenter, à partager, on a rempli la moindre de nos minutes…J’en perds mon souffle.

Une de mes grands-mères faisait de la couture. Elle restait de longues heures penchée sur son tissu, l’aiguille allait et venait, sans qu’elle y pense, comme une machine. Sa tête était ailleurs. Mon autre grand-mère passait d’interminables moments assise sur une petite chaise, devant l’âtre dans lequel elle cuisait ses repas. Elle restait là, à peler un oignon distraitement ou à tourner un oeuf machinalement dans sa main, posée sur son tablier. Sa tête, à elle aussi, était ailleurs. Je me souviens très bien de leur regard lointain et de leur air absent. Comme celui de mes grands-pères quand ils regardaient les champs, les deux mains croisées sur leur bêche, sans vraiment les voir.

Qu’avons-nous fait de nos vides ?
De ce temps long de pensées étirées comme des élastiques distendus. Qu’avons-nous fait de ces questions douces ou cruelles qu’il faut se poser à soi-même, seuls, les yeux dans les yeux, pour mieux retrouver sa place, pour mieux (re)trouver la vie qu’on veut vraiment vivre ? Pour mieux se redresser, comme lorsqu’on somnole sur une chaise et que le buste, imperceptiblement, se penche. Dans un soubresaut, on prend conscience qu’on glisse. Alors on se redresse. D’un coup ou lentement. Qu’importe. On se redresse.

Qu’avons-nous fait de nos vides ?
Et que font nos enfants de leurs vides à eux ? Je ne suis pas passéiste, tu le sais. J’aime la jeunesse pour l’espoir de temps meilleurs encore qu’elle porte en elle. Mais que j’aimerais qu’elle re-fabrique du vide, tandis que nous, les adultes, nous construisons pour eux une monstrueuse batterie d’instruments pour le remplir. De quoi? De riens. De monde sans eux. De mondes dont ils ne sont que les témoins passifs. Je voudrais qu’ils tombent de leur chaise tant ils se seront laissés glisser. Je voudrais qu’ils se relèvent, qu’ils essaient mille chaises pour choisir la plus à leur goût. Je voudrais voir leur yeux rivés sur… rien, dans le lointain. Sans peur.

Je te connais, tu vas me dire « mais oui, bien sûr, la peur du vide. C’est elle aussi qui empêche d’arriver jusqu’à Dieu. »
Tu me connais, je te dirai que la peur du vide empêche d’arriver à soi-même, tout du moins. Et c’est déjà trop.

Cet été, j’ai passé de très bonnes « vacans ».
Toi aussi, j’espère.

Victor

herbes

Rien, des presque riens.

C’est comme un souffle léger entre les feuilles, un murmure à l’oreille, une voix à peine perceptible qui me dit:
- Arrête-toi. Regarde.

Alors je me suis arrêtée, juste un peu, juste à temps.

Et j’ai vu.

J’ai vu que la vie avait encore la couleur du soleil, le parfum des autres, le toucher de leurs mains, le goût des presque riens.

Et c’est Tout,
et c’est bien.

soleil

Petite conjugaison de rentrée

Le verbe « aimer » pèse des tonnes.
Des tonnes de chagrins, de joies, d’inquiétude, de chair, de sang, de doutes, d’extases et de cris.

Ne le fuis pas.

Le verbe « ne pas aimer »
pèse encore plus lourd.

Félix Leclercq

main enfants

 

Presque

25 août.
Ce mois d’été s’étire toujours, se languit un peu de terminer sa course, pas pressé de disparaître au rang des souvenirs de vacances. Il n’a pas tout à fait dit son dernier mot: il y aura encore quelques belles heures à venir.
Et septembre. On ne sait trop comment, le soleil des trois voyelles et de l’unique consonne d’août va s’effacer devant une suite de mois aux tons bruns et orangés de l’automne: les septembre, octobre, novembre résonnent de leurs finales sombres, pluvieuses, un peu froides déjà, teintées des cours de récré, des feuilles à ramasser, des châtaignes, des champignons peut-être et surtout, des cartables, des cahiers, des ordis, des ardoises- encore, si, je le sais, elles existent toujours. Un agenda trop rempli, celui qu’on a pu laisser fermer jusque là, s’ouvrira à nouveau. Dans quelques jours on ne parlera plus de l’été, ou alors seulement pour se rappeler les départs, les arrivées, les anecdotes plus ou moins ensoleillées.

25 août. C’est encore un peu l’été pourtant, d’ailleurs le soleil aimerait bien s’attarder. Pas très envie de le quitter déjà et les enfants de s’inquiéter: « Combien de jours encore avant la rentrée? » Compte à rebours commencé. Profiter encore un peu des heures de liberté: à pied, à vélo, à occuper les journées de petites virées, de rencontres, de fraises qui restent à cueillir, de BD à dévorer, de minutes précieuses à ne rien faire. Mais déjà, elles ne sont plus les mêmes. Dans un coin de la tête, s’est définitivement installée la rentrée.
25 août. Quand on prononce le mois, c’est vraiment tout léger, ça se dit tout seul, en un souffle et ce qui va avec, aussi ; septembre, octobre, novembre, c’est difficile, il faudra articuler. C’est long, c’est rude parfois. On pense aux rues qui seront froides, à nouveau, pour beaucoup.
25 août. Temps d’été presque achevé. Des heures à ranger. Tiroir des souvenirs pour plus tard.
On gardera le chaud au coeur, les soirées à oublier que le monde est difficile. On gardera le sens du verbe aimer. On gardera la fleur ramassée sur le chemin et posée entre les pages de ma Bible comme un petit soleil entre Ses Mots, pour que les saisons du monde à venir soient plus douces.

Pour l’heure, se préparer à quitter la terrasse, le temps qu’on ne compte pas, le sentiment de liberté.
Pour l’heure, se préparer à commencer.
A recommencer.

La rentrée. Presque.
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Il y a des habitudes qui nous font aimer

Je crois que ça commence toujours par un lundi. Oui, toujours.
Sans doute parce que ce jour-là dans la semaine est le seul qui a le vrai parfum du commencement. Je vais en heurter certains peut-être mais mon dimanche n’est jamais mon début de semaine. Non. Il est un jour à part, coincé entre le travail et le travail, il est la parenthèse reposante, il est un temps béni pour me ressourcer. Mais il n’est pas le début.
En fait, il n’est ni fin ni commencement, il est un peu hors champ.
Donc ça commence toujours un lundi.
18 août. Oui, c’est à peu près ça.
Il y a d’abord quelques signes. Des voisins retraités qui préparent leur caravane, parce qu’on partira quand les routes seront tranquilles. La boulangerie habituelle qui est ouverte à nouveau. Une liste de fournitures scolaires qu’on vient me tendre avec un il faudrait peut-être y aller maman. Le coup de téléphone ami et ses trois mots que j’entends sourire: alors, tu reprends ? Et les messages de collègues à nouveau dans la boîte mail après quelques semaines d’absence.

Oui, ça commence un lundi. La fin des vacances. La reprise.

J’aime assez les débuts. Je crois vous l’avoir déjà écrit ici.
Les débuts d’histoire surtout. Les débuts tout neufs. Et un lundi qui commence fin août, c’est une nouvelle histoire d’année.
Et ce début-là me plaît tout particulièrement.

Je me rends compte combien j’aime les habitudes simplement  pour les avoir quittées.

Je me rends compte aujourd’hui combien elles peuvent être précieuses tout simplement parce qu’on a pu les perdre.

Le café siroté un peu plus vite, la prière qui retrouve son heure matinale, la Bible posée près des heures de bureau, les livres de classes qui s’ouvrent, les agendas qu’il faudra à nouveau faire se rencontrer, l’idée que tout va s’organiser, s’imbriquer, se croiser.

Et cette habitude, juste celle-là.
Retrouver la maison, c’est aussi retrouver le chemin de la paroisse, les visages connus et aimés.
J’ai aimé les églises ailleurs, au fil des routes d’été, des curieuses, des inattendues, des déroutantes, oh oui, je les ai aimées. Mais ici, il y a quelque chose d’autre, de plus peut-être.
Je vais franchir les lourdes portes de chaque dimanche et y respirer un parfum familier. Je n’ai pas les mots pour le décrire, je sais seulement qu’il est unique. Et chaque dimanche, presque de la même façon, je vais m’avancer doucement et me trouver là, face à un tableau de Marie dont je connais les pastels. Je vais sourire un peu et tracer un signe de croix, lentement, comme un bonjour heureux. Je vais croiser devant la sacristie, puis devant l’autel, quelques visages affairés, et aller saluer celles et ceux déjà arrivés.
Rien, ou presque, ne me sera inconnu. Comme si j’entrais dans ma maison, après une absence vagabonde.
Je vais m’asseoir presqu’à la même place.
Il y aura les mêmes bonjours, les mêmes sourires, les mêmes serrements de main. Les mêmes.
Qui me diront que je suis bien ici, que je suis heureuse d’être là.
Et que tout va pouvoir recommencer.

Oui, il y a des habitudes.
Des habitudes qui nous font aimer nos vies.

Confitures maison

Il y avait comme l’envie d’être une maman de rêve, sur papier glacé, celle qui sourit tout le temps, qui a dix bras, deux têtes, j’compte pas les jambes qui sait tout faire et qui le fait bien. C’est le problème avec les mamans qui bouquinent et gribouillent: elles rêvent trop.

Alors voilà: j’ai pris un grand tablier  j’ai noué un torchon autour de ma taille  et j’ai investi la cuisine à bras le corps enfin, j’ai commencé par me ruiner les doigts à dénoyauter mes trois kilos de mirabelles et si vous saviez comme c’est  tout petit minuscule les mirabelles. J’ai fait un peu de bruit avec les couteaux, les casseroles, la bassine, la passoire que je ne trouvais plus, c’est dingue comme ça se planque les ustensiles , les cuillères, les pots et même les étiquettes. Suffisamment de bazar pour qu’ils pointent leurs bouts de nez, leurs mots doux et leurs ventres d’ados toujours affamés.

Les mirabelles bouillonnaient tranquillement.

Comme une lave débordante de vie et de soleil. Ça c’est joli à écrire à voir.
J’ai rajouté un peu de sucre. Pas trop. Suffisamment pour que les heures soient sucrées aussi. Ça ne me quitte pas cette manie de guimauve qui dégouline un peu, toute dorée de miel tout le temps.

J’ai fait mes confitures de mirabelles.

C’est bête parce que j’aime encore davantage les écrire sur mon clavier mes confitures non pas qu’à vivre ce n’était pas agréable, non… mais pour garder dans des mots ma cuisine de rêve, mes pots dorés et les parfums des maisons d’enfance.
Et sa frimousse quand elle s’est pointée, presqu’à la fin.
On a goûté, en trempant le doigt dedans, c’est bien meilleur.
Trop sucrées. Définitivement.
On a souri quand même parce que c’était bon.
Pas tout à fait pro la cuisinière sur ce coup-là mais pas grave, parce que ça, juste après, c’était encore mieux. C’était encore plus sucré ce qu’elle a dit.

- C’est bien aussi quand tu cuisines…   ( le aussi ça veut dire que c’est bien aussi d’habitude quand je ne cuisine pas ;-) )… C’est doux comme de l’amour les trucs d’une maman.

Mmmmm…. Dieu, T’as forcément inventé les confitures maison et ça dégouline, ça fond, c’est le coeur qui collle à fleur de peau une maman même pas de rêve. ;-)
mirabelle