Poussières

Sourires.

- Dis Corine…comment on peut croire en Dieu…comment on peut…comment on peut quand on regarde l’histoire, quand on lit « Maus », tu sais la B.D que tu as prêtée à Marion…, quand on regarde les trottoirs là, de Nantes, avec des gens perdus, tu as vu ?… quand on regarde les analyses de notre sang de 12 ans qui ne veut pas vivre… dis, comment ?

- Je ne sais pas.

- Dis-moi même si tu ne sais pas.

- C’est ça ma réponse Paul: je ne sais pas.
Il y a ça: je ne sais pas pourquoi je crois en Dieu.
Parce que tu as raison pour tout le mal, toutes les blessures, tout l’injuste, tout l’absurde. Je ne devrais pas croire.
Mais lorsque je prends le temps de regarder un peu tout le mal, tout le difficile, tout l’absurde, ça ne fait pas le monde en entier tout ça. Il manque des morceaux de terre, il manque des histoires d’hommes, il manque des coins de ciel bleu!
Il manque même si ça se voit pas toujours bien, tout ce que le verbe aimer construit de beau, tisse entre nous, tout ce que continuer à aimer permet encore et toujours.
Tu as déjà remarqué comme le verbe « aimer » est têtu ? Il insiste.
C’est déjà un peu Dieu ça.
Et… dans le mal, l’absurde, le difficile, tu n’y es pas toi. Il n’y a pas ton sourire. Il n’y a pas ce que tu peux aimer du haut de tes 12 ans, il n’y a pas qui tu peux aimer. Non, ça n’est pas dans le mal, l’absurde, l’injuste.
Ton minuscule microcosme d’amour, tes particules microscopiques d’amour, ça n’est pas dans le difficile du monde.
Tu aimes toi. Tout le monde aime. Même le pire des pires aime. Il n’y a aucune créature qui n’aime pas, ne serait-ce qu’une seule fois.
Et toutes nos minuscules particules d’amour, même celles d’une seule fois, toutes rassemblées, c’est la seule chose qui reste vraiment de nous, qui nous fait être, je crois.

- Tu veux dire qu’il ne reste de chacun de nous que nos minuscules poussières d’amour…

- Oui, c’est un peu ça. Petites poussières, parfois un peu plus grosses, à peine.

- Et Dieu…

- Dieu… Dieu, c’est toutes nos poussières d’amour ensemble.

- Oh…ça fait pas mal… c’est beau. Immense. C’est pour ça que tu crois en Dieu…?

- Oui, un peu.

- Un peu ?

- Non, beaucoup.

Sourires.

un p’tit coin d’atelier d’écriture, 2012 :-)

Un p’tit geste de rien

C’est l’histoire d’un p’tit geste de rien.

J’ai attrapé Marie à la sortie du lycée et on s’est arrêté deux minutes: il nous manquait trois bricoles pour déjeuner.
Le magasin était tranquille, heure un peu creuse, un ou deux sourires familiers, c’est tout.
Là où nous vivons, la vie est assez tranquille aussi. Il y a la campagne, des prés déclinant tous les verts, des bois à se balader longtemps, des chemins encore perdus. Il y a des familles et des vies simples. Il y a des sourires quand on se croise. Il y a une église pleine chaque dimanche. Il y a beaucoup d’entraide aussi, des tas d’associations, on « fait » beaucoup ici. D’ailleurs, quand je suis arrivée il y a 20 ans, on appelait ce pays, un pays de « faiseux ». Sans moquerie. Non, avec des gens qui donnent du temps pour faire des tas de trucs avec d’autres gens. Ça rend la vie plutôt agréable même si les difficultés d’aujourd’hui sont bien là, peut-être qu’on les ressent un peu moins parfois.
Le magasin était tranquille et les mains chargées de mes trois bricoles, je suis passée rapidement à la caisse. La caisse 2, j’ai choisi la petite dame que je connais et que j’aime bien.

Il étaient deux grands gaillards devant moi avec chacun une rouelle de porc.
Je n’ai pas compris quelle langue ils parlaient. Elle ne ressemblait à aucune de celles que je connais. Le plus proche de moi, il a poussé sa rouelle sur le tapis, mis le p’tit bidule qui sert à séparer les articles de ceux du voisin. Il a répondu par un sourire à mon merci qui déchargeait mes mains. Ses yeux un peu fatigués, ses joues mal rasées m’ont souri aussi. Sans rien dire.
3 euros 37.
Il a déposé sa monnaie. Le compte tout juste.
Il suffisait de ramasser les pièces. Dans le tiroir. Et hop, le ticket de caisse et un au revoir.
La petite dame, la petite caissière, elle a tourné la pièce de deux euros trois fois.
Trois fois.
Ça a duré 6 secondes. Une éternité quand elle a approché la face de la pièce un peu plus près de ses yeux.
Un p’tit geste de rien.
Dans le tiroir caisse. Le ticket rendu sans lever la tête.
Je n’ai pas entendu de au revoir.

J’ai attrapé ma baguette, mes quatre pommes et mon pot de moutarde.
Elle n’a pas regardé ma monnaie.
Elle a souri en me tendant le ticket et en me souhaitant une bonne journée.
J’ai fait pareil, le coeur juste un peu triste.

Marie m’attendait dans la voiture.
Je lui ai raconté. Ce p’tit geste de rien. Pour une pièce de deux euros.
Parce qu’elle a 15 ans, je voulais lui redire qu’elle était chouette cette caissière, que je connaissais aussi sa vie compliquée, que même des tas de trucs qui font mal j’étais capable de ça, que je n’étais pas meilleure, que.
Mais que bon sang ça me faisait quand même pas sourire ce p’tit geste-là.

- Je voudrais bien que Dieu nous remplisse d’amour, là, d’un coup, paf, nos coeurs gonflés à bloc…
- Maman, oui, t’as raison. Faut qu’on arrête un peu la radio, les journaux. Faut qu’on se méfie de nos trouilles qui s’immiscent. Faut qu’on se méfie de nos méfiances.
J’ai souri.
On est rentré.

J’ai remis un peu de Taizé.
Dans nos obscurités. Reste-là, dis… Jésus, s’il te plaît, te planque pas trop.

 

Les saveurs d’une p’tite prière

Je ne sais plus trop pourquoi j’ai eu cette idée au coeur de l’après-midi.
Sur mon bureau, il y avait un peu trop de mots peut-être: dans des rédactions à corriger, dans un livre de Delbo qui écorchait encore, dans des bricoles que je gribouillais.
Ou peut-être que c’est cette vieille photo de Toscane.
Ou encore cette envie de tout taire.

Je ne sais plus trop pourquoi mais j’ai tout laissé en plan, les copies, ma triste Charlotte et mes histoires.
Je suis descendue dans la cuisine.
Il y a une chance que j’ai parfois: parfois, j’ai un peu de temps.
J’ai mis de la musique, j’ai regardé dans les placards, j’ai ouvert le frigo.
J’avais bien tous les ingrédients.
J’avais bien tous les ingrédients pour un pesto.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette idée au coeur de l’après-midi de faire un pesto maison.
Une envie de parfums d’Italie dans le gris de la pluie sans doute .
J’ai mis la musique un peu plus forte. Parce que quand je prends du temps dans la cuisine, je mets la musique un peu plus forte que d’habitude, pas trop, juste un peu. Et comme j’étais toute seule, je ne me suis pas trop gênée: un p’tit Taizé en boucle.
Des chants à remplir les espaces familiers et où se taire devient juste du bonheur. Tout bête, tout facile.

Nada te turbe.
C’est nouveau, pas besoin d’oignon: l’ail, ça me fait un peu pareil au niveau de la larme au coin de l’oeil. Heureusement, sur le couplet, le parfum du basilic, il a ajouté un brin de soleil. Les yeux brillaient vraiment.
J’ai respiré.
C’est fou comme quelques feuilles de rien, des yeux fermés, et des voix très belles, ça ouvre un peu le coeur pour prier. Et ça le remplit aussi.
Les pignons de pin, le sel, l’huile d’olive.
J’ai mixé, très doucement. Pour que le parfum reste.
Les mélanges sont toujours bons quand on fait bien attention à chaque ingrédient, c’est très vrai pour le pesto.

Laudate omnes gentes.
J’ai goûté. Encore un peu de sel.
C’était bon, déjà.
Et la musique remplissait tout.
Le parmesan, enfin, doucement aussi. En pluie fine.
Les couleurs parfois se mêlent aux senteurs qui se mêlent aux voix, et c’est là que le monde paraît plus joli.
J’ai pensé au monde plus joli. Je crois que je priais vraiment.
Je dis je crois parce que parfois mes prières, ça ressemble tellement à rien que je ne sais même plus.
Mais là si. Il y avait seulement mes mains qui parlaient un peu.

Bless the Lord.
J’ai tout versé dans un joli bol. J’ai pensé aux enfants qui rentreraient plus tard avec leurs journées fatiguées. J’ai pensé à tous ceux que j’aimais. En vrac et en particulier. Je n’ai plus pensé. Je n’ai pas pu m’empêcher de redire quelques mots de Ta Prière.
Ensuite, j’ai souri. De ce sourire qui se regarde un peu, avec humour. Si on me voyait… C’est à cet instant que je me suis dit que je pourrai même raconter.
Parce que c’était bien les parfums, les couleurs et la musique.
J’m'en fichais un peu du reste.
J’ai murmuré un p’tit merci. Ça me fait toujours sourire de dire merci , je crois que c’est pour ça que j’aime ce p’tit mot.

Je ne sais plus trop pourquoi j’ai eu cette idée en plein coeur d’un après-midi: descendre à la cuisine l’espace d’une petite moitié d’heure pour préparer un pesto.

Peut-être bien que j’avais seulement besoin de prier.
pesto

Petite liste pour demain

Pour le:  (mettre la date du jour, c’est valable pour demain et pour tous mes jours de classe)

- leurs copies corrigées (et faudra que je leur dise ça et ci et ci et ça mais surtout. Je sais pas, on verra. Et que j’ai corrigé en rose à cause d’une panne de rouge et du 4 couleurs pastels qu’était là, désolée)
- mon sourire
- mes blagues
- un livre nouveau que je viens de lire pour leur dire qu’il est bien (et que je peux leur prêter; ils voudront pas mais c’est pas grave)
- mes cours bien prêts, avec assez d’espace pour les laisser chercher et parler et écrire et écrire encore
- mon crayon quatre couleurs avec le rouge qui n’a plus d’encre
- mes trucs (les mêmes qu’on m’a appris, paraît que ça s’appelle des valeurs incontournables à transmettre): le respect (et peut-être qu’on fait pas tout comme les adultes de nos vies et ceux de la télé qui nous disent de faire mais qui nous montrent pas toujours le chouette chemin), l’écoute (pas seulement avec ses oreilles, le coeur tu sais, il peut se mettre en action aussi), le courage (on n’a rien sans rien, l’effort c’est balèze, regarde Hercule), la bienveillance (ça pourrait s’appeler l’amour du prochain mais je ne dis rien), le droit à l’erreur (ça pourrait s’appeler le pardon. ouais. et zou faut recommencer et recommencer)
- mon écharpe, mes gants (ça c’est l’option saisonnière)
- ma monnaie pour la machine à café
- mon tube d’efferalgan
- mes mots d’ordre préférés : il faudra recommencer demain, rien n’est acquis définitivement. Arrête de râler (ça c’est pour ma pomme).rires

 

Je crois pourtant

J’ai retrouvé ça, je vous le laisse et je m’en vais un peu.

Il peut y avoir tout le gris,
tout le triste,
tout le fatigué,
toutes les haines,
tous les pas comme ça,
non, pas comme ça.

Tout le temps que je voudrais autre.
Il peut y avoir tout le reste.
Tout ce qui ne compte pas.
Il peut y avoir la maladie.
Il peut y avoir la mort aussi.

Rien ne peut empêcher, sur les lignes tranquilles de mon cahier, le bleu de ma prière.
Pour Toi.
Rien ne peut casser cette putain d’Espérance.
Rien.
Pas même leurs mots, pas même leurs cris.
Rien.
Pas même ce gris, pas même ce triste.
Rien.
Pas même leurs rires de travers qui me lancent, colère, que je ne comprends rien, que je ne sais rien, que je ne peux pas savoir.
Pas même des larmes et des poings martelés sur des épaules qui doucement s’éteignent dans des bras qui les serrent.
Pas même…

Rien ne peut empêcher, sur les lignes tranquilles de mon cahier, le bleu de ma prière.

Mais tu ne sais rien.
Non, je ne sais rien.
Je crois, pourtant.
herbes

C’est pas toujours drôle

oh… et puis faut que je vous raconte ce tout p’tit bout d’un jour. Il y en a pour cinq minutes.

C’est pas toujours drôle le lundi parfois parce que c’est le lundi. Et puis, il fait froid et comme on était bien ensemble le dimanche, on n’a pas envie de repartir. On repart quand même, il faut bien, et au collège, on croise des trucs qui tournent pas rond, alors.
Bref.
Mais ça ne dure pas, ça ne dure jamais les ennuis.

Suffit de les retrouver dans une classe avec leurs mines fatiguées du week-end. Oui, les gens, je ne sais pas si vous savez ça mais les gamins ils sont souvent fatigués des samedis et dimanches. Eux non plus, parfois, ils n’ont pas envie de repartir.
Alors oui, faut vraiment prendre le temps de se retrouver, de se mettre en route sur des projets, de se redire que c’est chouette d’être ensemble pour apprendre. Ou simplement pour être ensemble. Partager nos mots, tiens. C’est bien ça de partager nos mots le lundi

Et c’est souvent ce que je fais. Pour commencer ou pour finir, ça dépend.
Là c’était pour finir un cours.
Ils ont le droit de dire des choses qui leur plaisent ou déplaisent. En ce moment c’est sur Le Petit Prince.
J’ai déjà eu un « c’est vraiment pas trop intéressant à lire et ça m’ennuie vraiment » et un « j’aime bien le buveur sur sa planète » et un « vous êtes certaine que c’est un livre de 6ème ». Et plein d’autres bouts de phrases qui nous font causer.

Méline, elle cause jamais. Vraiment jamais. C’est du silence de fille timide et du sourire tranquille. Il n’y a que sur ses pages que je peux lire ce qu’elle pense, un peu. Je l’aime bien. Parfois je passe pas loin et je regarde son cahier d’écriture.
Ce soir, j’ai lu ça.
J’aime bien la fin des chapitres sur les planètes que visite le Petit Prince. Il répète toujours la même phrase en repartant, après avoir rencontré des hommes. Il dit toujours « les grandes personnes sont bien étranges ». Mais, il ne dit pas exactement pareil en fait. Il dit « étranges », ensuite il dit « bien bizarres », ensuite il dit « très très bizarres », et enfin il dit « tout à fait extraordinaires ». Et après il ne dit plus rien.
Je crois que plus il voyage, plus il rencontre des gens, plus il trouve ça bien.

J’ai trouvé ça chouette.
J’ai demandé tout bas à Méline ce que ça voulait dire qu’ « il trouve ça bien ».
Elle a mis du temps à répondre, déjà les copains ils rangeaient leurs affaires parce que ça sonnait. « On peut y aller M’dame? ».
Et Méline, elle me dit, toute tranquille, en prenant sa trousse pour la glisser dans le cartable: « Ça veut dire qu’il les connaît mieux alors il les aime mieux. »
Et puis on s’est dit à demain.

Ce soir, sur ma route, il y avait la fatigue des heures, le glissant d’un verglas à revenir déjà un peu,et dans la tête, les trucs qui tournent pas rond. Mais il y avait aussi le ciel d’hiver, celui de 17h30, très beau. J’ai éteint la radio qui répète que du gris qui est encore plus gris parce que répété sur tous les tons.

J’ai repensé aux mots de Méline. J’ai regardé un peu le ciel.
Evidemment, connaître mieux pour aimer mieux. Evidemment.
C’est comme la vie, le lundi, c’est pas toujours drôle mais souvent j’aime bien.
Ecriture

Maladie d’amour

Il y a plein de trucs moches qui devraient me la faire détester.
Du moche des hommes, du moche du monde, du moche des autres tout autour et du moche de ma propre pomme aussi. De tous ces ratés. Moches.

Sauf que j’y arrive pas.
Faut toujours que je retombe dans les travers de cette foutue maladie.
Exactement comme l’accord de guitare qui t’entraîne vers une mélodie à fredonner, que tu fredonnes sans même y penser et que tu ne peux plus oublier.

Je crois bien qu’il faudra que je meure pour arrêter d’aimer la vie ici.
Il y a trop de petits riens, de petits espoirs, de petits pas qui me la font trouver jolie tout le temps.
C’est à cause de Toi, Dieu, je crois.

guitare

Et ma vie a recommencé je crois.

Pour Elise

18 janvier 1995 – 8h50
Du vent, de la tempête et du vent encore, toute la nuit. Je n’ai pas dormi.
On se croit près de l’océan. Mais non.
L’Èvre a débordé et vient caresser les pieds du château.
Le château, oui. Là où nous sommes installés, dans cette toute petite ville de l’Ouest, à une vingtaine de kilomètres de la Loire, les mamans accouchent au château.
Un château qui abrite un merveilleux cocon de maternité. Elle n’existe plus aujourd’hui. Trop petite, pas assez de naissances, je me souviens qu’on s’est un peu battus en d’autres temps pour qu’elle reste, qu’elle vive encore. Peine perdue. On n’aime pas trop les histoires de petites princesses dans un monde de géants. Le château est toujours là, lui.

18 janvier 1995- 8h50
Posée sur mon ventre.
Ta peau contre ma peau.
Ton petit poids plume qui pèse une tonne d’amour.
Et rien, rien, rien ne sera jamais pareil.

18 janvier 1995- 8h50
J’ai tellement voulu être maman.
Parfois trop je crois. J’ai voulu oublier le pourquoi. Mais même si je m’en étais souvenue, ça n’aurait jamais été aussi grand que toi, que ton frère après, que ta soeur après .

18 Janvier 1995- 8h50
Je n’oserai jamais téléphoner à Catherine pour lui annoncer. L’amie des versions grecques et des thèmes latins, l’amie des nuits à ne pas dormir, la grande soeur parfois, elle attend depuis 7 ans, elle. Et rien, jamais rien. Son ventre reste vide.
J’ai pourtant osé. J’ose souvent. Et Lili, tu le sais bien: 9 mois après toi exactement, oui exactement, son Théo était là. Miraculeuse prière.

18 janvier 1995- 8h50
Il y a des premières fois qu’on n’oublie pas.
La peur chevillée au ventre. La souffrance, non, pas la souffrance, la douleur. La douleur, oui. Presque incontrôlable. Le coeur qui s’affole. Est-ce qu’il pourra tenir ce coeur ? Ses mots près de moi qui me rassurent, qui ont peur sans jamais le dire, les mots autour qui disent oui. L’espace d’une seconde, de quelques secondes, d’une minute, de quelques minutes, je ne les crois plus.

Et ma petite prière.
Ma toute petite prière qui t’appelle, Marie.
Oh Toi Jésus, Toi Dieu, t’es plus dans ce coup-là. Non, ce n’est plus de Toi dont j’ai besoin.
C’est d’une mère.
D’une maman. Qui me dit comment. Comment je vais pouvoir donner la vie. Comment je vais l’aimer. Comment je vais pouvoir l’aimer. Comment.
Et ma petite prière dans le blanc, dans le froid un peu, dans l’odeur aseptisée.
Je tremble.
Ils m’ont laissée seule dans la salle un tout petit instant.
Et je ne t’ai jamais demandé autant de force que dans cet instant-là. Jamais.

Ma petite prière qui te fait grandir, qui fait grossir le coeur pour un frère, pour une soeur, qui me fait t’aimer dans les nuits difficiles,  qui me fait t’aimer dans les jours compliqués, qui me fait t’aimer dans les sourires, les rires, les fous-rires, qui me fait t’aimer tout court.

18 janvier 1995, 8h50.
C’était un mercredi. C’était il y a 20 ans. C’était hier.
Et ma vie a recommencé je crois.
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Je préfère la vieille

Zut. Là, j’ai eu un tout p’tit problème et pas l’air très futé.
Parce que quand même, je vous raconte: dans mon problème, il y a en vrac Noël que j’aime trop, un cadeau plus que très chouette, une très belle amie depuis longtemps et voilà, j’me suis retrouvée coincée.
Son petit coup de fil à l’amie, pas prévu, là,  juste en rentrant de cours, un peu fatiguée d’une trop longue journée. Son enthousiasme toujours débordant, zut, ça sentait un peu le roussi.

- Alors Elle te plaît ????

J’peux pas vous décrire le malaise mais je vais essayer. J’entendais son sourire. Déjà. Et je la voyais sur l’étagère, bien rangée. Elle.
Elle: Un volume tout blanc, tout vraiment beau, avec une reliure d’un rouge très profond comme je les aime, une nouvelle Bible.
Vraiment magnifique.
D’une beauté de livre, je vous assure.

- Alors Elle te plaît ????

J’entendais son sourire. Je me rappelais toute l’histoire qu’elle m’avait racontée en me l’offrant. La vieille abbaye du fin fond de sa Bourgogne, et la librairie, et le tour à Taizé pour que la précieuse garde « les parfums de Dieu ». Elle est poète l’amie, en vrai. Alors forcément dans son cadeau, il y avait de la poésie. Il y avait aussi un merci auquel elle tenait pour un vieux coup de main.
Et sa Bible est vraiment magnifique.

- Alors Elle te plaît ????

Elle n’a pas posé la question trois fois. Tout s’est bousculé dans ma tête et je n’ai pas eu le temps de répondre.
- Oh tu sais, je te dis ça mais si tu es comme moi, tu dois encore préférer la vieille.

Elle l’avait dit. Elle me sauvait un peu la belle amie.

Je la préfère oui.
Celle qui se rappelle au fil des mots mes tristesses et mes joies, celle qui garde des signets au coeur de ses psaumes, celle qui est là depuis presque toujours, celle qui a révisé avec moi des heures étudiantes, celle qui a prié les vies de ma vie, celle qui a prié les morts de ma vie, celle qui souvent attrape des grains de sable entre deux pages, celle qui laisse le temps doucement colorer son blanc.
Celle qui connaît et mes yeux, et mes mains, et ma voix.
Avec moi, toujours.
Oui, je la préfère encore.

- Mais tu sais elle est précieuse celle que tu m’as offerte…
- Elle ne l’est pas encore. J’espère qu’elle le deviendra.

On a parlé poésie après. Et du monde. Parce qu’on croit que ça ne va pas trop ensemble mais on se trompe.

Quelques heures ont passé.
Il y a un instant, j’ai ouvert  celle que j’appelais encore hier la Bible de Vinciane.

J’ai ouvert ma Bible nouvelle.
J’ai déposé un peu ma peine, confié mes joies.
J’ai prié au gré de quelques pages tournées doucement, très doucement.
Je la connais, à peine.
Rien n’est changé pourtant.
Tu es Là. Dans chaque Parole.
Même si.

Même si je préfère encore ma vieille. ;-)
bible

 

Tout ce qui nous sépare

Il y a une phrase que j’aime dans la lettre d’Elsa à son papa.
Je l’ai lue une seule fois la lettre, rapidement, mais j’ai retenu cette phrase.
« Depuis que t’es mort, je me dis que tu dois enfin savoir si Dieu existe. »

Tout ce qui nous sépare.
Ça me rappelle une vieille chanson.
Oui, tout ce qui nous sépare. De Toi. Savoir.
Les croyants même si on croit et ceux qui ne croient pas. Savoir.
Bon sang, savoir.

Je me souviens de ça.
C’était il y a quatre ans oui, à peu près. Elle avait 11 ans je crois.
P’tite Marie, elle s’interrogeait, elle s’agaçait même. « C’est quand même pas compliqué pour Dieu de nous dire s’il existe ! »
Bon sang. Non, pour Lui, c’est sûrement simple.
L’ami prêtre lui avait juste dit qu’Il nous désirait libres. Libres à ce point.
Libres au point de ne pas nous contraindre à être ses créatures-marionnettes- sages-et- obéissantes-à-croire-en-Lui. Que peut-être même qu’ Il devait nous aimer un peu rebelles.

Je me souviens qu’elle avait poursuivi quelques temps après. Elle est têtue p’tite Marie. Que c’était facile de dire ça.
Que ça ne répondait à rien.
Que c’était bien un drôle de pari.
Que Dieu était un drôle de type quand même, qu’Il devait avoir un sacré humour pour faire un truc pareil.
Elle m’a fait rire.
Je crois qu’Il aime rire Dieu s’Il existe.

Je me souviens de sa grande soeur, de sa volonté farouche et de son « moi, je veux croire ».
Je me souviens de petit Paul avant de mourir et de « on se reverra, ça ne peut pas être autrement tu sais. »
Je me souviens de la mort de grand-père, de ma colère contre Lui qui m’empêchait de douter.
Je me souviens de mon ami athée et de son « je suis ce que je fais ici c’est tout » et ce point final à toute discussion.
Je me souviens de ces gens qui ne croyaient pas et qui se moquaient, et de ces gens qui croyaient et qui se moquaient.
Je me souviens de tous les mots difficiles sur la naïveté de ma Foi qu’on opposait à ce « toi qui fais tant d’études ».

Je ne lis souvent que des mots qui nous séparent. Ça m’use.
C’est inévitable, insoluble.
Ça nous sépare de ne pas savoir mais ça nous rend libres.
Oui ça m’use quand je voudrais aimer. C’est trop compliqué souvent.

Et là, cette phrase d’Elsa qui écrit à son père qui ne croyait pas… « tu vas enfin savoir. »

Comme si seule la mort qui sépare nous rapprochait.
Comme si elle nous rapprochait tous de la même réponse, de ce « savoir ».

Comme si elle nous rapprochait de tout ce qui nous sépare.
De Toi.

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