Langage des signes

Lorsque Pauline a demandé à Soeur Renée si la vie en communauté n’était pas difficile au monastère, la Bénédictine a rapproché ses deux mains en silence, elle a plié ses doigts et frotté ses poings l’un contre l’autre, doucement:
« Ça frotte, ça râpe, ça s’accroche lorsqu’on vit ensemble, tout le temps… C’est difficile oui souvent, mais pas seulement ici tu sais… Dans vos familles, dans le monde…ça frotte, ça râpe, ça s’accroche. »
Elle continuait à frotter ses deux poings l’un contre l’autre et toujours doucement, dans leur silence qui l’écoutait, elle a ajouté:
« Et regardez…à force de frotter, c’est un peu comme la peau, comme la pierre, comme le galet, ça se polit, ça s’arrondit, ça s’adoucit. »
Et Camille, juste à côté de moi, m’a soufflé:
« Et les poings se desserrent et les mains se croisent. »
Emilie a souri en pliant discrètement ses phalanges :
« Et coeur avec les doigts. »
Emilien a vu:
« Rhhaaaa les filles ! »
C’est Emilien qui a eu le mot de la fin.

Sourires.
coeur

Plein la tête

Il y a, au début de mon billet, un vendredi après-midi avec un rendez-vous de 16h30 chez Sophie et Laetitia.
J’aime bien les retrouver ces deux jeunes femmes, c’est même un privilège parce que chez elles, pendant une bonne petite heure et demie, j’ai la chance de pouvoir me reposer la tête. La métaphore est déjà là, même pas trop exagérée, juste bien pour raconter mes rendez-vous dans « mon » salon de coiffure préféré.

Me reposer la tête oui. Shampouinée à souhait, je suis drôlement bien ici avec d’autres têtes shampouinées que je connais plus ou moins.
Ce vendredi, avec moi, il y en avait quatre autres. Gros rush avant un long week-end, on était donc six à sourire, à bavarder, à être bien, à feuilleter les dernières recettes ou les potins de gens-dont-on-a-rien-à-faire-mais-tant-pis, ou même à ouvrir le journal, comme la jeune femme qui cette fois était ma voisine de fauteuil.
Et c’est là que ma toute petite histoire commence.

Il faut dire qu’en page Maine-et-Loire, il y avait une sacrée nouvelle: un gars de chez nous nommé évêque. Elle a lu à voix haute. On était la moitié à connaître un peu la famille. Les trois autres, je l’ai bien senti tout de suite: évêque?… ça leur disait pas grand chose.
Et voilà, entre deux coups de ciseaux, trois mèches de couleur et un petit brushing, il y a eu comme un petit vent qui a soufflé. Tout le monde s’est intéressé à la nouvelle, chacune y est allée de sa question, de son partage, de sa vie.
Une jeune femme non baptisée et son « c’est vraiment bien pour votre église je suppose »,
une grand- mère qui va tous les ans à Lourdes et son « j’y ai pensé parfois à comment je réagirais si un de mes quatre fils était devenu prêtre: je crois que j’aurais eu un peu peur mais que cela m’aurait rendue heureuse »,
une maman et ses « hésitations face à toutes les questions que pose son Tom quand il revient de l’éveil à la foi »,
moi et ma joie et mon « c’est quelqu’un de bien »,
nos deux coiffeuses et leurs « je crois, même si je ne pratique pas, je crois en Dieu oui », et l’une d’elles « oui, vraiment ».
Six chemins. Six femmes. Six vies, et un salon de coiffure, un vendredi après-midi.
Et de vraies, vraies, vraies longues minutes de bienveillance et de dialogue. Pas une remarque déplacée. Pas de mauvais esprit.
Oui, y avait un petit vent qui soufflait, c’est certain.
S’il savait le nouvel évêque, lui qui affirme vouloir « continuer à s’attacher aux petits détails de la vie qui sont aussi un parfum d’Évangile ».
J’ai souri.

Il y a, à la fin de mon billet, un sourire encore devant la glace: bien coiffés les cheveux, elles ont le chic pour nous rendre jolies avec leurs doigts de fée les coiffeuses. Pourtant, cette fois, je n’ai pas pu m’empêcher de plaisanter un peu.
« Aujourd’hui, ça m’a décoiffée notre conversation…, c’était chouette. »

Et cinq sourires en guise de réponse.
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Presque ordinaire

Je compte les jours.
Je ne suis pas sûre que ça se dise mais 1, 2, 3, 4 et hop, le doux temps de l’ordinaire qui revient.
Enfin.

Non ça ne se dit pas trop mais tant pis.
J’aime bien l’ordinaire. J’aime beaucoup le temps ordinaire finalement.
Je compte les jours parce que depuis des semaines, depuis un février trop froid et tout gris de Cendres, depuis plus de trois mois, rien ne s’est arrêté.
Il y avait tant et tant à vivre et revivre encore.
C’est beaucoup, c’est peut-être trop pour moi Ton désert, Ton chemin, Ta croix.
C’est beaucoup Ta mort, Ta vie, Ton souffle. C’est beaucoup. C’est tellement.

Il y a quelques jours, sur ma route, peut-être parce que c’était tout tranquille, j’ai regardé davantage autour.
J’ai vu ce que je ne voyais plus vraiment avec ces temps à compter tous les dimanches: la nature recommencée, le soleil un peu plus chaud, les arbres redevenus arbres et même le souffle du vent un peu plus doux.
Et ce champ. Ce champ habillé de presque rien, peigné comme un amoureux d’autrefois pour un premier rendez-vous, pas très sûr de lui, hésitant encore, espérant seulement que ses flancs se colorent de vie nouvelle.

J’ai regardé.
Je me suis arrêtée.
Je n’ai pas pu m’en empêcher.

Au bord d’un chemin, j’ai laissé une p’tite prière posée par terre, à même le sol, toute ordinaire.
Une p’tite prière pour ce temps à venir.
1,2,3,4.
Une p’tite prière sur cette terre inquiète: habillée de presque rien, à peine prête, jamais tout à fait prête.

Je compte les jours.
Je ne suis pas sûre que ça se dise mais 1, 2, 3, 4 et hop, le doux temps de l’ordinaire qui revient.
Avec ma petite prière pour des jours ordinaires.

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Photo: de Théo, avec tout plein de mercis.

Prière à l’envers

J’ai ouvert mon cahier pour t’écrire ma prière.
Certains matins, je ne sais pas trop par où commencer tellement il y a de choses à te dire.
Tu as sans doute trouvé que ça faisait un peu désordre mais j’ai commencé par la fin.
Parce que la fin, je la connaissais d’avance. Je savais qu’il fallait que je te le dise encore.
Seigneur, merci de m’aimer comme je suis, à ce point.
J’ai repris le début de ma prière.
Et là, bizarrement, je n’avais plus rien à te dire.
Tout le reste m’est apparu dérisoire.

Une prière à l’envers.
D’une ligne.
Une petite ligne d’amour.
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Rien de spécial

à Emmanuelle
Pour leurs sourires gardés au coeur, et le tien.

Je ne fais rien de spécial, non, je vous assure, je ne fais rien de spécial pour que les collégiens que j’emmène en monastère fassent tomber leurs préjugés et aient juste envie de revenir, un jour, peut-être.
Ils trouvent ça chouette, c’est tout.

Les spaghettis pour 18.
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La vaisselle à mettre, à laver, à ranger, à remettre, à laver encore, à ranger toujours.
Il trouvent ça chouette de servir.
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Ils trouvent ça chouette.
D’être ensemble à marcher.
IMG_9055et à faire un peu de bazar dans les dortoirs aussi (mais là, j’évite la photo).
Ils trouvent ça chouette d’être ensemble simplement.

Ils trouvent ça chouette et le disent avec leurs mots d’enfants.
La nature quand elle est trop belle.
IMG_9056IMG_9058IMG_9059IMG_9067Le ciel quand il est trop bleu.
IMG_9112Je ne fais rien de spécial parce qu’il n’y a rien à faire de spécial.
Juste éviter les grands discours et les accueillir, tous, même celle qui n’est pas baptisée.

Alors parfois, il y a des instants comme ceux-là.

Des yeux qui se ferment, des voix qui se taisent et la plénitude inhabituelle d’un silence de 12 ans et demi, dans une chapelle.
IMG_9054Des mains qui ne savaient pas vraiment prier et qui restent un peu plus longtemps à fabriquer un cube de bénédicité.
IMG_9020Des rires, des sourires et des rires encore. Des jeux à rire, ensemble.
Bien sûr, ce serait mentir d’oublier de dire qu’ils ont le mot qui dérange aussi, l’attitude qu’on n’attendait pas, le soupir qui redit nos soupirs, mais si peu, et pas vraiment davantage que nous.

Et, il y a ces moments-là.
Maxence, face à la cheminée depuis deux minutes, qui regarde au-dessus. Longtemps.
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- Jésus est partout, vous avez vu… On dirait une croix, mais c’est de la vigne non ?

IMG_9078Je ne fais rien de spécial.
Il font bien plus.
Ils déposent leurs bagages quelques heures pour des « on ne croyait pas que c’était aussi bien, aussi beau… »
Ils osent entrer.
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Les portes s’ouvrent.

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Et leur simplicité d’enfant qui répète que « quand même jamais ils ne pourront prier autant de fois par jour » n’oublie pas les « il faut toujours voir en vrai les choses pour les connaître. »
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à lire entre les lignes

Ça fait cinq minutes que je souris toute seule. Je te raconte.

Mardi, j’emmène « mes » élèves de caté 5ème pour un petit séjour en monastère. C’est un moment dont je raffole. Pas seulement parce que j’aime particulièrement le lieu où je les emmène mais parce que leurs regards, leurs silences, leurs prières, leurs questions, leurs partages aussi, ça me surprend parfois mais ça me fait grandir tout le temps.
Je ne suis jamais déçue du « voyage ».
Mardi, j’emmène « mes » élèves et évidemment, ça fait trois-quatre jours que j’organise, je vérifie, j’invente, je cherche, je mets des trucs de côté, tout ça bien sûr pour que ce soit encore mieux que la dernière fois. Et ça fait aussi trois-quatre jours que je tape des textes, des tableaux, des trucs et des machins.

Et que je fais une p’tite liste.

Une p’tite liste au fur et à mesure que les idées me viennent.
Une p’tite liste pour ne rien oublier.
Une p’tite liste.

Et ça fait cinq minutes que je souris toute seule parce qu’en rangeant le nécessaire de ma p’tite liste dans mes caisses, je trouve qu’il y a de jolies choses qui se juxtaposent.
-La pharmacie et les Évangiles
-les chamallows à griller et le cube du bénédicité à fabriquer
-les torchons à vaisselle et les CD de louanges

Voilà, à lire entre les lignes, je trouve que ça fait un joli résumé de notre séjour.
- on aura de quoi soigner nos p’tits bobos et notre coeur
- on essayera quand même de se nourrir d’Essentiel
- et enfin on fera les corvées en chantant Dieu

Mardi, je ne les emmène pas, je pars avec eux, Manue et père Christophe: et ça va être beau, et bon, et bien. :-)
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Je te le dis à toi, seulement.

« La joie chrétienne n’est pas une simple distraction, ce n’est pas pas une joie passagère. La joie chrétienne est un don, c’est un don de l’Esprit Saint. C’est avoir le cœur toujours joyeux parce que le Seigneur a vaincu, le Seigneur règne, le Seigneur est à la droite du Père, le Seigneur m’a regardé, et m’a envoyé, et m’a donné sa grâce et m’a fait fils du Père. C’est cela, la joie chrétienne. Un chrétien vit dans la joie. »
Pape François, 15 mai 2015

Bon, je te le dis à toi seulement. Oui, j’ose ici, tout bas. (Parce que tu viens me lire de temps en temps.)
Voilà. Ce qu’il a dit hier le pape et que tu viens de lire, en vrai, ça m’agace un peu. Juste un chouilla. Un chouilla parce que ce pape, je l’aime pas mal et que je ne suis jamais tout à fait objective avec lui, ensuite, parce qu’en plus, il a raison (souvent).

Oui, et bien, sur ce coup-là, ça m’agace qu’il ait raison.

Voilà, je te le dis: la joie, elle-me-fa-ti-gue.
La mienne, pas celle des autres. Ma joie, elle m’épuise, elle me met hors de moi et je voudrais être triste parfois, tout à l’intérieur et longtemps.

Je voudrais que la peine qui me déchire les entrailles, elle fasse pleurer mes yeux, elle cache le doux des heures, elle s’empare de tout.
Je voudrais que ma peine, elle prenne de la place et que je puisse la regarder bien en face.
La peine, celle qui m’enlève ceux que j’aime, celle qui me fait tout rater de travers, celle qui me regarde d’un sale oeil.
La peine, celle du monde, celle qui voit le temps passer sans rien qui change: ni la connerie, ni la haine, ni la misère.
La peine, celle qui fait mal par n’importe quel bout que tu la prennes.
La peine, celle qui ne trouve plus les mots, celle qui désespère, celle qui se perd.

Oui, elle mériterait bien que je lui fasse une tête d’enterrement ma peine, que je la considère un peu mieux, vraiment.

Sauf que j’y arrive pas.
C’est minable, ça m’agace.
J’y arrive pas à être triste tout au fond, toujours.
Et tu sais pourquoi ?

Ma peine, à chaque fois, elle croise un sourire qui me dit que la mort n’est pas la fin, et je n’y peux rien, j’y crois. Ils me manquent tous et terriblement mais je sais que je les reverrai. Ne souris pas si tu ne crois pas, ne me prends pas pour une demeurée. Je ne sais pas grand chose au fond, mais ça, oui. C’est comme ça et c’est Tout.
N’empêche, ma peine, elle pourrait être là, un peu, pour le reste aussi.
Tu sais quand les cailloux du chemin le rendent difficile et que j’m'écorche les genoux en tombant, et en tombant encore, et en tombant tout le temps, et bien, ça guérit, ça guérit encore, ça guérit tout le temps. Et je n’y peux rien, suffit de regarder mes guiboles de gamine: restent des bricoles de cicatrices, toutes devenues douces.
Il y a des regards, des mains, des pardons comme du Mercurochrome.
Et Le Sien, multiplié par soixante-dix et des poussières.

- N’empêche que LA peine, tu ne la connais pas Princesse…
- Un peu quand même, si. Un peu. Nos larmes, elles ne font pas de hiérarchie, elles coulent, pareilles.

C’est peut-être à cause de ce un peu que j’y arrive pas alors ?

Non. Je crois plutôt que c’est à cause de Lui qui la ramène tout le temps avec Son Jésus de Fils comme un ami précieux, Ses bras comme un Papa qui me serre bien fort, Son Souffle comme un doux baiser de maman sur mon front.
Après ça, je n’y peux rien, la peine, ma peine, elle s’en va.

Vraiment, j’y arrive pas.
Reste que d’la joie.
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Je crois qu’il faut drôlement aimer Jésus

Je crois qu’il faut drôlement aimer Jésus pour faire un film comme ça.

Je me suis dit ça, en sortant de la salle de ciné. Il y avait le gris d’un début de soirée et la pluie revenue et j’étais bien. J’étais bien, parce que je ne sais pas pour vous, mais moi, les gens qui aiment Jésus et qui font des films ou qui écrivent des livres, avec de l’amour seulement, ça me fait juste du bien.
Le coeur, il reste tranquille, doucement tranquille. Et j’aime bien quand mon coeur est comme ça. Ça lui donne envie d’aimer, bien mieux encore.

Oui, je crois vraiment qu’il faut aimer Jésus et les Chrétiens, les premiers, ceux qui l’ont suivi sur les routes de terre, de sable, sur l’ocre de la Galilée pour parler de Lui comme ça. Avec cette musique-là, ces silences et ces couleurs.

Vous savez, moi, je suis juste une petite occidentale: j’ai été une p’tite fille plus que choyée et à qui on a offert pour comprendre l’histoire de Dieu et de son peuple des images en bandes dessinées, des albums en couleurs, des gravures de première communion. Des couleurs un peu trop dorées sûrement.
Bien sûr qu’elles me montraient un Jésus sans pantalon, ni souliers, avec une tunique bien longue et des sandales. Bien sûr que je voyais les palmiers, les bords du lac ou le désert.
Mais il n’y avait pas la terre, ni la poussière, ni le vent.
Il n’y avait pas le soleil. Il n’y avait pas les pierres.
Il y avait un jardin des oliviers, un mont Golgotha, des croix, la sienne au milieu, mais rien du sable, de l’air et du vent.
Il n’y avait pas les visages burinés par le soleil et le temps, les voix des femmes qui chantaient, il n’y avait même pas les repas assis sur les nattes, les plats communs mangés avec les doigts.
Il y avait des images sans doute mais je ne les voyais pas toujours.
Et Jésus, il a longtemps vécu dans ma vie, marchant au bord de l’océan breton, le nez au vent salé; il s’asseyait sur des rochers ou même parfois pas très loin d’un banc d’école.
Je crois même qu’il écrivait à l’encre bleue sur un cahier. Petite, et longtemps encore après, je ne l’ai pas vu pencher son corps, prendre un bâton et dessiner l’amour sur le sol.

Oui, on a les images de nos vies et ça n’a rien à voir avec la Foi, ça n’a rien à voir avec la mienne. C’est juste comme ça, nos histoires ici ou là.

Dans son film, Rabah Ameur-Zaïmeche a posé sur ses images de la terre, du soleil et du vent. Celles de ses origines. De son pays d’Algérie. Il a posé les chants des femmes. Les prières comme celles qu’il a apprises de ses parents musulmans puis celles qu’il a entendues, à son arrivée en France, petit, pas loin de nos églises.
Et j’ai aimé.
J’ai aimé ses couleurs parce qu’il y avait autant d’amour que sur mes bandes dessinées aux feutres trop vifs.
J‘ai lu ailleurs ceci de lui: «Petit, je dessinais Jésus, je découpais des vitraux dans des papiers transparents. C’était une façon de me fondre dans l’ambiance» et ça ressemble un peu à mes mercredis pluvieux: je dessinais Jésus dans des bandes que je laissais dérouler, couleurs de papier vitrail.

Alors vous voyez l’histoire du film, l’histoire de Judas, je ne vais même pas la raconter ici.
Je peux vous dire qu’elle me plaît, c’est tout. Je peux vous inviter à aller la voir aussi.

Je crois qu’il faut drôlement aimer Jésus pour faire un film comme ça.
Le cinéaste a ajouté ce mot, à la sortie de son « Histoire de Judas » il y a un mois:
« Le chemin d’amour est le seul chemin de connaissance. »
Je te rejoins Rabah, si loin de mon histoire, je te rejoins, là.

Mine de rien

Ce p’tit moment de ce matin, j’ai envie de vous le déposer là. C’est juste un p’tit moment: ça n’a valeur de rien d’autre qu’un tout petit moment.

Il y a un truc que je n’ai pas trop dans la vie, enfin pas tout le temps, et que j’ai en vrac quand je rentre dans une classe, c’est la patience.
Je crois que ça s’appelle comme ça mais en fait c’est juste un truc qui me permet de ne pas me fâcher trop vite, pour des broutilles, et ça je peux vous assurer que ça rend la vie plus jolie. Et en classe c’est un truc dont on a besoin, souvent.

Souvent et surtout avec certains élèves qui n’ont pas tout à fait les mêmes codes que les autres.

Oui, il y en a quelques-uns dans mon collège qui est pourtant un petit collège bien ordinaire.
Nous accueillons de temps en temps, assez régulièrement même depuis une dizaine d’années, des élèves qu’ailleurs on pourrait qualifier avec d’autres mots: avec des troubles du comportement- attestés, décortiqués, nommés avec de grands termes psycho-médicaux dont je vous épargne-, des syndromes d’autisme par exemple et sans rentrer dans les détails. Bref, c’est souvent compliqué, on se demande où est leur place à ces gamins-là mais tant qu’ils sont avec nous, on apprend peu à peu à comprendre et à gérer (du mieux qu’on peut, cela va sans dire). Ce qu’il faut dire quand même c’est qu’il y a des symptômes qui n’empêchent pas toujours de vivre bien ensemble en classe et dans un collège ordinaire, d’avancer et même pas trop mal, mais ce n’est pas le sujet.
Une chose est certaine cependant: ça mène souvent, très souvent, la patience… à bout!

Ce p’tit bonhomme, il a passé la moitié de son heure focalisé sur sa mine de crayon qui ne s’enfonçait pas comme il faut et ne s’arrêtait pas dans le critérium à l’endroit où il voulait. Voilà.
Moi, j’essayais de bosser avec l’ensemble de la classe sur nos textes fondateurs et les expressions venant de la Bible -parce que c’est une chouette partie du programme de sixième-, et avec lui aussi.
On enrichissait notre vocabulaire, il se concentrait sur ce fichu crayon.
Je l’interrogeais, il ne répondait pas, les yeux rivés sur ce bout de mine.
J’ai essayé de lâcher prise parce que, par expérience, je sais aussi qu’il peut « suivre » même si ça n’a pas l’air d’être ça du tout en le regardant.
J’ai même espéré ma minute de gloire quand il a ouvert son classeur en même temps que les autres pour prendre quelques notes. Il me semblait qu’il avait géré son histoire de crayon. Trêve écourtée rapidement par un coude maladroit: le malheureux critérium est tombé au sol, a roulé à ses pieds, mine sans doute cassée. Ma mine à moi, elle était plus que défaite quand le bonhomme a commencé à se glisser sous la table pour réparer.
- Rhhhoooo (j’essaye de redire l’agacement mêlé à une volonté de dédramatiser), c’est quand même pas Dieu possible, T., ton histoire de crayon…!!!! (oui, je crois qu’il y a bien eu cette dose d’exclamations).
Il s’est relevé calmement. En fait, la mine était sauvée, restée à l’endroit prévu.
Et en vrai, j’ai de la chance, ce bonhomme-là, il ne s’énerve pas souvent avec moi.
Il s’est même mis à copier, comme les autres.
Il a commencé à écrire le titre de la séance: « Les expressions bibliques. »
À une dizaine de minutes de la fin du cours, j’ai souri: il était là. Enfin.

Il n’a pas levé la main. Il ne lève pas souvent la main.
- Madame, quand vous dites « c’est quand même pas Dieu possible »… c’est  une expression qu’on peut classer dans la même catégorie que « pleurer comme une Madeleine »?
Et de me raconter les choses qu’il n’avait pas loupées des trente minutes précédentes.
Il n’y avait pas d’impertinence, juste une vraie envie de compléter le tableau des expressions avec mon flagrant délit de vocabulaire.
Voilà.
J’ai souri, évidemment.

Il me fait perdre patience, il m’arrive de fermer les yeux trois secondes au milieu d’une heure pour Te demander un chouilla d’aide quand même, et on se console aussi très souvent avec les collègues de petits riens à défaut de grands changements de comportements.

Sur ma route du midi, j’ai écrit ce billet dans ma tête (ça m’arrive) et je me suis redit qu’avant de conclure, faudrait que je me rappelle toujours que la différence, les différences, pour la vivre, pour les vivre mieux, et bien faut quand même souvent une sacrée dose de temps et je crois vraiment, de patience.

T. est différent, juste un peu différent.
Et il était là, il était bien, il était bien là. Mine de rien. ;-)

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Joli mois de mai

Peut-être bien que ce n’est pas seulement le joli mois de mai, ni le soleil qui revient, ni le temps qui traîne autour du premier repas de dimanche sur la terrasse, ni nos verres de vin blanc qu’on fait se toucher doucement.
Peut-être bien que ce n’est pas seulement le rire de Lili quand elle raconte sa littérature et un Ronsard pas du tout romantique et non, ni p’tite Marie qui lui répond que l’Amour ça s’écrit pas comme ça et seulement avec un grand A, ni Pierre qui sourit de les entendre.
Peut-être bien que ce n’est pas seulement leurs sourires à se demander si Cracovie c’est loin et si on y joue aussi au foot, ni les bonnes nouvelles qui disent la vie jolie, ni le printemps enfin qui se pose ici.
Peut-être que ce n’est pas seulement le doux des minuscules choses auxquelles on laisse prendre un peu plus de place.

Peut-être bien que c’est autre chose ce joli mois de mai.

Avec, accroché à chacun de ses dimanches ou presque, des premières communions, et nos futurs communiants, endimanchés et souriants, qui s’inquiètent juste avant de commencer et me soufflent à l’oreille « dis c’est bien cette main sous celle-là, comme ça ? ».
Oui, comme ça, un petit creux d’amour avant d’être en toi.
Et des sourires encore.
Peut-être bien que c’est autre chose oui, à bien regarder juste devant: des rubans de toutes leurs couleurs, des pardons reçus, accrochés à nouveau, reliés ensemble et à Toi. Et  petite Anaëlle qui se penche un peu pour remarquer à mon oreille « ça fait comme une jolie guirlande, des pardons accrochés ».

Peut-être bien que ce n’est pas seulement le joli mois de mai qui me grossit le coeur, là.
Peut-être bien que Tu es là, toujours un peu plus, c’est tout.

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