Une petite angine

Je souris un peu en pensant aux mots à écrire maintenant, ça m’arrive parfois.
Ce n’est pas forcément drôle mais c’est ce regard amusé qu’on peut avoir parfois sur soi-même.

Je souris parce que je voulais écrire mon premier mal de gorge, celui qui vient, presque tout le temps après trois semaines de voix à déjà trop parler en classe, à ne pas bien poser les cordes vocales, à vouloir trop dire, à ne jamais éviter les courants d’air parce que la fenêtre ouverte en traçant la route, ça donne à sentir la vie qui souffle. Et c’est bon.

En vrai, je souris parce qu’un jour j’ai écrit ici mon premier rhume et que ça m’amuse de recommencer.

C’est rien les petits bobos mais c’est fou comme ça nous rend minuscules.

Les grands bobos aussi d’ailleurs. Mais, les p’tits bobos, c’est pas pareil. On sait que ce n’est pas grave, ça nous laisse juste un peu fragiles, pas très longtemps. Un peu comme quand on était petits, autorisés à ne rien faire, à se mettre au lit avec une B.D. planquée sous la couette, à avaler du sirop pas toujours très sucré mais c’était bien quand on le faisait juste en retroussant le nez parce qu’aussitôt, on se voyait affubler d’un « très courageuse ». Et puis, on pouvait s’endormir et se réveiller en pointillé quand la porte de la chambre s’entrouvrait, bienveillante.
C’est rien les petits bobos mais c’est fou comme ça nous laisse le temps d’être petits, presque humbles.
L’angine à ne plus pouvoir parler. Aphone et se taire. Aphone à écouter davantage peut-être.

Sans doute parce que le temps s’est inversé, je l’ai regardé passer. Plus rien n’avance. Ça pourrait nous centrer sur notre nombril mais en fait, non. Les p’tits bobos nous en empêchent. Ils nous rappellent seulement qu’être en bonne santé c’est bon mais qu’on  n’en profite pas toujours assez. Alors on cause, n’importe quand, de n’importe quoi. On se croit importants, souvent.

Les p’tits bobos c’est peut-être là pour ne pas nous faire oublier ça.
Lui, Il ne fait pas de bruit mais Il dit l’Essentiel. Et on ne l’écoute pas parce qu’on parle toujours trop fort et parfois à sa place.

Pourtant, Lui, Il n’a pas besoin d’une petite angine pour savoir nous écouter.
sirop

 

Petite prière buissonnière

Certains soirs ma prière ressemble à une leçon de collégienne un peu trop sage.

J’ouvre mon cahier resté là, j’attrape le bic quatre couleurs qui n’attend que ça et je dépose mes mots sur les lignes.
Bien droites.
Il y a le goût du travail bien fait, des mots bien choisis, du rythme des phrases bien balancées.
Il y a tout pour plaire.
Je frôlerai sûrement la bonne note si Tu passais avec ton encre rouge.
Parce que ces soirs-là, rien ne dépasse. La leçon est sue, sur le bout des doigts.

Et pourtant.
C’est bien dans les pages déchirées, dans les ratés, dans les ratures, dans les marges gribouillées qu’à relire, j’ai écrit le mieux.
Je T’ai écrit le mieux.
Au plus vrai, au plus juste.

Certains soirs ma prière mériterait de faire l’école buissonnière.
Elle aimerait bien prendre les chemins de traverse, dépasser mes limites, être mauvaise élève: aller au bord des lignes, écrire le moins bien, l’imparfait, le pas vraiment ça.

Ecrire le vrai, celui que Tu aimes lire.
cahier noir

Décalcomanies

C’est peut-être à cause de la toile cirée dans la cuisine.
Elle est toujours la même, des petits carreaux bleu marine et blancs. Elle a gardé les lignes de mon enfance dès que je m’attable, face à la fenêtre. Je laisse filer mon index comme autrefois je le faisais en attendant l’heure de partir pour l’école quand il glissait sur le fil d’un voyage fait de carrés bleus, entre les miettes d’un petit déjeuner qui tardait toujours un peu. La main s’inventait des obstacles à franchir, des ponts à traverser, des îles imaginaires.
C’est peut-être à cause de la toile cirée dans la cuisine.
Les mercredis pluvieux, je m’en souviens très bien, elle était le lieu attendu de dessins à colorier, des jeux à deux qu’on s’amusait à appeler de « société… secrète » et ça nous faisait rire.
Et des heures de décalcomanie, aussi.
Je les avais presqu’oubliées quand samedi, en un éclair, et je ne sais trop pourquoi, en entrant dans la cuisine d’avant, j’y ai repensé.
Des heures de décalcomanie.
C’était d’abord une assez longue bande un peu cartonnée d’un paysage coloré: il y avait la forêt, le port, la plage, la ville, la montagne, le cirque, les Indiens… les « décoramas Touret » qu’on achetait au tabac-presse du coin pour un franc et quelques centimes de bonheur. Il y avait des paysages dessinés, des peintures sans vie, des décors sans relief, posés là, sur la toile cirée, et qu’il nous fallait animer. J’ai un vague souvenir des premiers décalcos avec de l’eau, une pince à épiler et où c’était compliqué, même pour ma grand-mère qui pourtant avait des doigts de fée. Non, ce dont je me rappelle bien mieux, ce sont les planches transparentes, pleines de figures et d’objets qu’il fallait placer à sa guise dans le décor. Les renverser, appuyer fermement avec un revers de stylo bic et le tour était joué. Le décalcomanie venait prendre place, sa place, celle qu’on avait choisie pour lui.
Des heures de décalcomanie à rendre une bande de carton presque vivante, un décor animé, des couleurs retrouvées, et surtout, des situations drôles parfois.
Je n’ai pas oublié le lion dans le public, le dompteur dans la cage, le clown en amazone. Des heures de décalcomanie à rendre la réalité différente, à rêver le monde autrement, à aimer rire du « si c’était comme ça ».
Parce qu’il y avait une règle à mes heures de décalcomanie: faire de mes paysages des fantaisies, des mondes où tout serait possible. Et sur la plage,les enfants se lançaient des coquillages en guise de balles et les ballons rouges et jaunes trouvaient place dans les étals du port.
« Rien ne ressemble à rien…!  » soupirait mon grand-père « quand tu décides d’y mettre ton grain de folie… sauf que c’est joli! »

Des heures de décalcomanie et cette drôle de manie à vouloir refaire le monde, autrement.

Tu sais, Jésus, j’en rêve un peu parfois, de mes paysages, ceux avec des yeux d’enfant, sur la toile cirée à petits carreaux blancs et bleu marine.
Et tu sais pourquoi ?
Ces regards-là, posés avec le sourire et la malice, je trouve qu’il la faisait danser la vie, même dans les après-midis trop pluvieux.
décorama

Au lever des jours

Il y a quelque chose de juste dans le jour qui se lève.

Les contours à tracer, la lenteur des couleurs, le long temps des contrastes à venir.
Et nos regards, posés, silencieux, qui cherchent, qui osent voir, qui comprennent.
Peu à peu.
Comme si Dieu, prévenant, nous donnait la patience d’aimer le monde dans sa lumière crue.

On pourrait garder ces yeux-là tout le jour.

jour leve

à moitié

Mi-septembre
La lumière traîne un peu, encore ensommeillée.
Douceur d’un été qui s’attarde et déjà quelques couleurs ambrées. L’automne bientôt.

Mi-chemin
Avancer doucement, à pas lents, à peine réveillée.
S’attarder dans la tiédeur des souvenirs d’été et déjà, en ouvrant les fenêtres au matin, une première feuille tombée à mes pieds.

Mi-septembre. Être encore dans l’été.
Pourtant, deviner l’horizon, décembre et Ta Lumière.

Mi-septembre. Être là, à moitié.

feuille

 

Ce qui reste

Matin encore d’été
À rebours les secondes, les minutes, les heures
Boire chacune comme une gorgée de vie,
S’abreuver de sourires patients,
Aimer le temps qui passe

Soleil de midi
Nourrir mes pas aux tables amies,
Dévorer des pages, attraper des phrases,
Trouver les instants de répit,
Laisser s’agiter le temps

Et croire que tout est à vivre encore

Silence du soir
Poser des empreintes, garder des traces
Mots pliés, dénoués, priés
Et savoir que ce qui reste au bout de mes journées
c’est Ta présence
Pleine, entière, vivante
bible

Des parfums, les mêmes toujours.

Il y a des parfums qui me rassurent, peut-être parce que ce sont toujours les mêmes et qu’ils semblent être de toujours.

L’arôme du café, le chaud entre les mains, la saveur brûlante, l’amer qui réveille les sens.
Le doux du papier trop fin, l’apaisant de ses mots, le vrai d’une Parole de Vie que l’on respire.
Et ses deux parfums vont tellement bien ensemble qu’à chaque gorgée bue, ce sont Ses mots qui réveillent l’espace, qui emplissent le temps.

Je ne sais pas bien comment vous raconter encore le doux de cet instant.
Le matin, avant que tout ne commence.

Cet instant où le café servi, fumant près de moi, j’ouvre ma Bible.
Je crois que cela a le goût du toujours.
je crois que cela a le goût du être juste bien.

Comme un rendez-vous d’amis.
livre ouvert

 

 

Et croire

Se sentir toujours un peu coupable d’être heureux.
Se sentir toujours un peu coupable d’avoir le bonheur à portée de main.
Se sentir toujours un peu coupable d’entendre ses enfants chanter et rire et danser, d’être caressée par des mots doux, bercée par des paroles amies, d’avoir envie d’aimer la terre entière, de l’embrasser, de la tenir dans ses bras oui…

Et lire, parce qu’on ne veut plus regarder les images, les souffrances, les haines, l’absurde.
L’ignorance et la bêtise.

Et Croire.
Croire, croire toujours, croire encore, croire pourtant que le meilleur de l’homme est possible, qu’il l’est déjà. Et répéter que ce n’est pas un rêve ni une chimère, que ce n’est pas naïveté ou inconscience.
C’est simplement Croire.
Croire que Sa Parole sera un jour accomplie et que le Prochain sera aimé comme Il nous aime. Enfin.
Croire que nos prières ne sont jamais vaines, croire que nos mots bienveillants, nos mains tendues, nos pardons, nos sourires du quotidien, sont le seul chemin.

Et au matin tranquille, dans la lumière qui se fait silence, ouvrir Son Livre.

Juste à ce moment-là, se rappeler la parole d’un Père: « Tu sais… la Terre a besoin de gens heureux… Et qui L’annoncent en disant la Joie. »
jésus

Comme un arrière-pays

La joie est comme un arrière-pays plein de saveurs, de senteurs et de secrets. Il nous arrive de nous en éloigner, de troquer sa paix toute simple contre cette sorte d’agitation furieuse qui caractérise le rythme de la vie moderne. Mais toujours, toujours, nous conservons dans l’arrière-pays de notre conscience, aux confins du rêve, cette part de bonheur-là, cette plénitude qu’est la joie.
F.Garagnon, La joie conquérante

 

Il a gardé un petit goût de vacances cet arrière-pays, un goût de repas sous la tonnelle, de longues tablées familiales, la saveur de fruits gorgés de soleil, de grains de raisin ou de miel sucré…

Un parfum de brassées de lavande, d’aubépines entêtantes, une odeur de pins mêlée au vent salé, de thym et de menthe poivrée.

Il est la douceur d’un soir qui est encore d’été, la fraîcheur d’une aube silencieuse, le piquant de l’herbe coupée, la chaleur du sable sous nos pieds, le moelleux d’une lecture sur un vieux sofa.

Il entend les secrets chuchotés à l’oreille, les doux mots des enfants, les promesses des amis, les mains tenues l’une à l’autre, les pas sur la pointe des pieds, le clapotis des vagues sur les rochers.

Il a un petit air de tendresse cet arrière-pays,
de confidences, de sourires, de regards complices.
Il a un petit air de rien, de pas grand chose, de pas important.
La joie est comme un arrière-pays.
Ce n’est pas elle qu’on aperçoit en premier,
Ce n’est pas elle qui fait battre la chamade,
Elle est plus discrète, passe souvent inaperçue.
Pourtant, c’est elle qu’on garde au coeur de tout, de tous nos souvenirs,
au détour de tous nos chemins.
Elle qui redonne des couleurs à nos gris.
La joie a le sourire d’une prière.

La joie est comme un arrière-pays.
Tout petits bonheurs de nos vies.

vigne

Ton silence entre nos bruits

« Oraison du matin – aération, rumeur, lumière. Pendant que le monde monte en moi, ton silence est mon premier mot. »
François Cassingena-Trévedy

Des pas nus glissent sur le plancher, l’escalier craque à la même marche, le café frissonne, la chaise s’installe, le regard se pose, l’écran ronronne, le clavier s’éveille, les mains parlent.

Les bruits familiers du matin ouvrent ma fenêtre, ouvrent mes volets.
Un miaulement qui se frotte, un moteur qui s’affole, une porte qui claque.
Les réveils des autres m’embrassent. Mes mots s’inclinent. Des voitures passent.

C’est le matin.
Et Ton silence remplit l’espace entre nos bruits.

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