Il faut

Jésus disait à ses disciples :
« Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite. »
Luc, 9, 22

Je me suis longtemps battue contre ce “il faut“.
Petite, je ne voulais pas l’entendre. Mes crayons griffonnaient rageusement les grands prêtres et les Romains, mes ciseaux découpaient sa couronne d’épines et ses chaînes, ma gomme voulait effacer les larmes de Marie et de ses amis.
L’audace de l’enfance croit parfois que tout aurait été possible autrement.
Je ne voulais pas de cette mort.
“Et Dieu, pourquoi Il a fait ça ?”

Comprendre que c’est Lui, Dieu, justement, qui vivait la souffrance dans sa chair, ce n’est guère possible à 7 ans. Et même après. Même quand on sait le troisième jour. Il y a toujours au fond de moi une colère sourde plus forte que la tristesse, plus forte que l’Espérance parfois, quand j’entends le récit de la Passion. Il n’y a pas de mots mais un silence qui s’épuise contre cette humanité capable de tant d’horreurs et de tellement d’absurde envers elle-même.

Ce matin, deuxième jour seulement de Carême et les mots d’évangile me redisent à nouveau ce rude et j’ai envie de vous en parler avant que la journée ne commence.

Il faut.

Dans l’éveil à la foi, il est toujours difficile le moment pour moi de raconter la mort de Jésus aux petits. Avec les ados aussi, rien n’est simple et leur incompréhension est à la mesure de mes silences souvent.

Je n’ose pas leur dire ces mots-là. Pourtant ce sont peut-être ceux qui ont su apaiser ma colère aujourd’hui et qui enfin peuvent dire mon Espérance, ma joie de vivre. Et de croire aussi.

C’était il y a 7 ans.
J’ai connu un petit garçon, très malade, dans un atelier d’écriture. Un petit garçon extraordinaire qui a su éclairer ma Foi avec ses mots d’enfant.

“Il s’est mis à ma place tu comprends ?”

Petit bout de garçon fragile qui supportait sa souffrance sans se plaindre, il me demandait de comprendre autre chose que la souffrance elle-même.
Devant l’impossible soulagement de la médecine, face à l’impossible baume que pouvait être la présence de ses parents et la nôtre, ce Petit bout d’homme osait une Foi immense dans un “mais Lui, Il sait. Jésus sait. Il peut être vraiment avec moi.”
Et il parvenait à sourire encore et toujours.
Et nous prenions tous, à chaque fois, une grande claque d’amour.

C’est peut-être là, oui, que  ce “il faut” tant détesté a enfin pris le sens de Son Amour à Lui. Donné.
Infini.

 

 

Bien sûr nos peines sont là, nos souffrances aussi. Physiques, morales, nous les portons comme nous pouvons. Personne n’est épargné.
Bien sûr celles des autres. Nous essayons d’aider parfois à les supporter.
Et l’inadmissible, l’impardonnable, la folie des hommes. On peut les entourer de cris ou de silence mais les comprendre – les prendre avec nous – jamais.
Seul Dieu le peut.

À chaque Carême, la voix de ce petit garçon me redit que dans la solitude de nos faiblesses, dans l’incompréhension du mal, dans l’infini de nos blessures, Il est là. Lui.
Et j’ose sourire parce que cette voix est celle qui me parle d’Espérance et me fait aimer la vie. Malgré tout.
Absolument malgré tout.

En ce deuxième jour, ce “il faut” c’est peut-être oser regarder nos vies, pleinement, dans ce qu’elles ont de rude et dans ce qu’elles ont de doux, et entendre, au-delà de tout, la promesse de Dieu.

 

Dans le secret

Mercredi des Cendres. Entrée en Carême. On y est. Moi qui n’y connais rien en course à pied, il y a quand même un effet starting-block qui m’amuse toujours. 🙂
Je ne suis pas certaine de pouvoir venir raconter “la Parole de Dieu comme un phare” chaque jour ( parce qu’au jour le jour il y aura la vie qui file et un pèlerinage à Lourdes et une balade outre-Manche…) Mais qui sait…un Carême de rencontres à raconter aussi.

La Parole de Dieu comme un phare, c’est un peu de Sa Parole chaque jour, celle de la liturgie parce que c’est plus facile et que j’aime bien ce rendez-vous, lue au matin et qui éclaire ma journée ou relue au soir et qui fait lumière sur mes nuits. 🙂

Bon chemin de Carême à toutes et à tous !
Corine

**********

“Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret…”
Mat. 6,6

Ça commence bien. Enfin non. J’ai longtemps cru qu’il fallait m’agenouiller le soir au pied de mon lit, dans ma chambrette porte close, croiser mes mains sur mon cœur, fermer les yeux, faire silence et hop le tour était joué: en communication directe avec le Seigneur.
J’ai essayé très longtemps.
En vain.
J’ai insisté.
Mais non.
Ma prière, c’est presque le contraire.
Elle sent bon le café du matin, elle chante sous la douche, elle se glisse dans la poche de mon manteau avant de partir, elle regarde le ciel sur ma route oups, elle ouvre mon cartable, elle sourit dans un coin de la salle des profs, elle déambule dans les rues, elle s’arrête sur un trottoir fatigué, elle partage des cafés, elle pleure en silence, elle embrasse mes enfants, elle caresse l’alliance à mon doigt, elle colère sur le monde, elle soulage l’ami, elle tempête, elle… Ma prière, elle Te parle tout le temps. N’importe où. Dans tous les bruits de ma vie.

Prie-t-elle seulement ?
De cette oraison qui veut Te parler T’écoute-t-elle en retour?

Sait-elle dire merci dans les grains du café ?
Peut-elle un pardon dans l’oubli d’une rue ?
Ose-t-elle Te demander d’aimer encore ?

Elle prie oui. Peut-être pas comme il faut. Mais elle prie.

Et puisqu’elle ne sait pas le silence d’une chambre ni la porte fermée elle se pose toujours sur un cahier.
Elle s’écrit sur un bureau ou dans une gare, sur un coin de table ou près d’un cartable, dans le creux d’un monastère ou dans une cuisine.
Elle cherche une petite place pour Toi, souvent, et elle la trouve entre mes lignes.

C’est peut-être ça prier au fond. Peu importe l’autour, c’est de l’au-dedans.
Peu importe la manière, Il nous entend si nous osons.
La pièce retirée.
Notre cœur.
Le savoir là, L’inviter, Lui faire une place. L’écouter. En vrai.

 

Et si ce mercredi qui commence faisait de notre chemin de Carême un chemin où oser ce qu’on n’ose pas si souvent:  nos petites prières, simplement.

 

Comme un phare

Je crois que c’est un peu comme un phare.
Voilà. C’est ça. Un peu comme un phare.

On me demande parfois mais tu en fais quoi de Dieu dans ta vie en vrai ?
Et je ne sais pas toujours très bien répondre parce qu’en premier je pense toujours à mes colères, mes doutes, mes ratés, aux trucs un peu moches, aux égratignés, aux pas de travers. Et vous savez, quand je mets ça d’abord, avant toute autre chose, tout devant, et bien, là, je me dis que j’ai beau lire et relire ma Bible, et l’évangile chaque matin, et prier, et écouter sa Parole, en vrai je suis sourde comme un pot et je n’entends pas grand chose.
Tu en fais quoi de Dieu dans ta vie ?
Souvent, on dirait que la question est posée juste aux entournures, vous savez, exactement là où la couture n’est pas très jolie à regarder. Et on insiste un peu sur le en vrai, faudrait pas que je raconte des bobards.
Tu en fais quoi de Dieu dans ta vie ?
Je ne sais pas mais s’agit-il de faire, ou plutôt den faire quelque chose ?

 

Pourtant.

 

Il y a ces regards. Ceux qu’Il m’aide à porter sur les autres, mes proches, mes élèves, mes amis. Sur ceux plus loin.
Et sur moi aussi.
Il y a ces sourires. Ceux qu’Il m’aide à poser sur les autres, mes proches, mes élèves, mes amis. Sur ceux plus loin.
Et sur moi aussi.
Il y a ce fichu verbe aimer qu’Il m’aide à conjuguer, tout le temps, avec les autres, mes proches, mes élèves, mes amis. Avec ceux plus loin.
Avec moi aussi.

 

Alors, je réponds.
Je ne sais pas ce que j’en fais, je crois que Dieu est un peu comme un phare.
Ce n’est pas seulement une réponse en métaphore facile, des mots encore, un truc et voilà, on peut passer à autre chose maintenant. Non. C’est ce qu’Il est pour moi.

Sa Parole ouvre le début de mes jours, avec la tasse de café tout près et le silence souvent. Elle me montre le chemin, me laisse aller, et au soir, même si souvent je  m’en suis éloignée, Elle est encore là. J’ai peut-être erré, j’ai sans doute pris des chemins de traverse, j’ai posé mes pas à côté, mais Lui est resté, au bord de mon chemin. Et puis des fois quand même le bout de chemin je le fais avec Lui et c’est carêment  chouette 😉 .
Oui, je crois qu’Il est un peu comme un phare.
Voilà. C’est ça.

 

Un nouveau Carême, presque demain.
Je viendrai vous raconter un peu… le phare. 😉

Je viendrai vous raconter un peu Sa lumière. Sa Parole dans ma vie.
Oh… pas en grandes phrases, pas en explications savantes, non. Je ne sais pas bien  faire ça. Et ce n’est pas trop mon affaire de commenter. Non. Et puis, en vrai, ce n’est pas dans les grands mots que je Le rencontre.
Mais voir Sa parole apparaître dans mon quotidien, oui.
La voir être dans les petits riens, oui.
La voir se faufiler au détour de nos vies, oui.
Éclatante, discrète ou tamisée. Peu importe.
Parole lumière, Parole éclairante, Parole vivante, Elle est toujours là.

Et ça pourrait être un joli chemin de Carême de La mettre au cœur de nos journées, dans nos riens.
Comme un phare.

À presque demain. 😉

 

20 heures 37

Samedi.
8h30.  Le centre pastoral, de bonne heure, la joie, on bouge et les tables et les chaises et nos cœurs: dans une heure commence notre temps fort pour les futurs communiants.
10h45. Une petite pause prière, leurs 9 ans sourient.
12h30. On range et les tables et les chaises pas nos cœurs, c’était vraiment bien de leur parler d’Abraham, de la Pâque, de Jésus. Du Carême aussi. Une maman nous quitte avec un “merci pour lui…et pour moi, j’ai appris.” Elle sourit. Moi aussi.
13h30. Mon étudiante est là. C’est doux.
15h00. On part choisir ses nouvelles lunettes. Elle est drôle. Et puis on s’attrape un petit pain au chocolat à la boulangerie. Comme quand elle était petite. Quelques courses pour ce soir. Dis, pourquoi les gens courent tout le temps ?
17h00. Quelques copies, des petits préparatifs pour le Carême au collège. J’ai pensé à nouveau à eux et posé quelques mots ici pour raconter le joli des temps de caté.
19h00. La cuisine, un peu. Le bon d’un petit plat à partager. Souffler d’une semaine de reprise trop remplie. Un long bavardage téléphonique avec la grande fille, le fils de passage. C’est bon d’être une famille.
19h30. Il y a même des rires. Un bon verre de Ventoux en partage d’avant Carême. On partagera pendant mais oui, aussi.
20h35. On passe à table ?
20H37. Son téléphone a vibré. Tiens c’est Jeff. J’ai failli sourire. Je l’ai vu lire le SMS. Je l’ai entendu me lire les mots de l’ami. C’est le fils de Christelle. Il s’est suicidé ce matin.
Après. Je ne sais plus trop l’heure. On n’a plus très faim. On n’a plus très envie de rire ni de sourire. Pourtant, on va dîner.
On rira encore, il y aura d’autres sourires.

 

Je ne comprends jamais le temps quand il s’arrête. Et repart. Jamais en arrière.

 

Je pose des mots dans ma prière, les mêmes toujours, ceux qui croient, ceux qui espèrent, ceux qui Te demandent de m’aider encore et encore à ne jamais oublier d’aimer.
Parce que le temps s’arrête. Et qu’il faut aimer, ne faire qu’aimer, avant.

Carêment

Je ne me lasserai jamais d’eux.
Je ne me lasserai jamais de leurs 13 ans qui me demandent si Jésus est vraiment le fils de Dieu et comment on peut croire à la résurrection et, puisque la mort n’arrête pas tout, alors quand est-ce qu’on retrouvera tous ceux qu’on aime et qui sont morts déjà et Marie quand même c’est possible ?
Souvent, je me sens petite face à l’immensité de leurs pourquoi et je n’ai que les évangiles et un petit peu de ma Foi pour leur dire Dieu.
Jamais je n’essaie de les convaincre.

Je ne me lasserai jamais de leurs questions qu’ils osent. Avec simplicité et sans jamais, non jamais, se moquer d’une réponse qui croit ou d’une qui ne croit pas.
On laisse toujours nos questions et nos réponses en partage, sur nos chemins, juste au bord.

Je ne me lasserai jamais d’eux.
Je ne me lasserai jamais de les retrouver, cette année le vendredi soir, fin de journée, fin de semaine et vraie pause.
En caté.
Joli groupe de filles et de garçons de 5è, une petite vingtaine rassemblée parce qu’ils l’ont choisi. Pour comprendre, et parler, et prier aussi.
Vendredi, on a parlé Carême. Et ça donnait un mélange assez riche entre les deux qui connaissaient le mercredi des Cendres par cœur, les trois qui pouvaient parler de la semaine Sainte sans trop se tromper et tous les autres qui ne savaient presque rien mais qui voulaient savoir davantage.
Vendredi, on a parlé Carême. Au dedans, il y avait mille questions.
Et mille sourires.

Je ne me lasserai jamais d’eux.
Je ne me lasserai jamais d’eux parce que, là, dans ces petites heures du vendredi, ils sourient, ils rient, et je crois même que souvent, ils osent aimer.
Le vendredi on se dit toujours au revoir autour d’un goûter que l’un ou l’autre a préparé.
– Mais madame…. comment on va faire pendant le Carême parce que notre goûter il est carrément pas trop light ?
Comme à leur habitude, ils ont trouvé des réponses sans moi.
– Oui mais on le partage déjà… bah…on n’a qu’à partager plus !

Ils ont osé.
– Et si à chaque fois on invitait un ou deux ou trois qui ne font pas caté…juste pour le goûter ?
– Oui on pourra continuer à goûter…en partageant.
– Ouais ça donne envie le goûter de toute façon, on en a déjà parlé à ceux qui filent en étude…
Ils se sont organisés. On les inviterait dès le début finalement. On partagerait aussi nos questions. Et nos réponses. Et ce qu’ils en pensent qui sait ?

On va vivre des vendredis de Carême à 25 peut-être à 30 qui sait. Voilà.
Ils ont quand même eu un regard vers moi:
– Ça ira m’dame ?

L. qui ne parle presque jamais m’a murmuré:
– Un Carême qui partage pas light-léger mais light-lumière.

 

Voilà.

 

Là, vous savez, ça faisait bien quinze minutes que je ne parlais plus. Je les regardais, je les écoutais, j’apprenais. Je crois même que j’admirais leurs 13 ans, leurs questions, leurs réponses, leur audace.

 

Bien sûr que ça ira. Carêment. 

Je ne me lasserai jamais d’eux.
Parce qu’à chaque fois, ils me donnent envie d’aimer mieux.

 

Une petite boîte

Il y avait plein de soleil. Sur ma route, dans la cour de récré, dans la salle des profs aussi.
Il y avait une belle énergie, beaucoup de sourires, sans doute des tristesses un peu cachées aussi.
Même avec un février tout ensoleillé, on sait très bien qu’un retour au collège est pour certains parfois compliqué. Mais, là, au détour des premières heures d’un premier jour, j’ai vu surtout du léger et l’envie de recommencer.
Et ça faisait juste du bien.
Ça faisait juste du bien de retrouver leurs mines de 12 ans à peine, leurs mots sur mes textes, leurs rires sur mes lectures. Il y a dans le début du collège encore un petit reste d’enfance.

Un petit reste d’enfance qui fait juste du bien.

C’était un joli défi, lancé avant les vacances. Les volontaires s’étaient inscrits, nombreux. Plongés dans Vendredi ou la vie sauvage, on avait décidé un concours de la plus belle île. Robinson n’avait qu’à bien se tenir : à coups de crayons, de colle, de ciseaux, ils avaient décidé de lui offrir l’image de son rêve. Une île en grand.
Ils sont arrivés dès la première heure chargés de leurs maquettes. Grandes, colorées, astucieuses, drôles même. Ils les ont déposées, les unes à côté des autres, les admirant déjà, observant ceci chez l’un, cela chez l’autre. Il y avait beaucoup de joie à raconter les comment, les pourquoi et les belles heures vacancières passées à leur projet. Chacun n’avait eu qu’une même idée: créer sur tout l’espace imparti la maquette qui serait la plus visible… et on votera oui pour savoir qui a gagné.

Elle ne disait rien. Mais souriait.

Elle a sorti une toute petite boîte noire et l’a posée devant elle.
– Madame, c’est ma maquette.

Une grosse boîte d’allumettes. Elle l’a ouverte. Un petit trésor à l’intérieur.
J’ai souri.
– Vous savez, il ne manque rien… J’ai bien suivi la description de Michel Tournier.

Je voyais en effet.

– Je voulais que ce soit petit. Les choses petites, elles ne se voient pas bien, elles ne font pas beaucoup de bruit, elles sont comme un peu perdues mais ça ne les empêche jamais d’être importantes. Je trouve que ça ressemble bien à Robinson et à sa vie sur l’île, voilà, c’est pour ça le petite boîte.

 

 

Au soir, je repense à sa petite boîte et à sa jolie explication.

Je ne peux pas m’empêcher de glisser dans les mots de ma p’tite prière ses mots de petite fille. Si justes sur toutes les petites choses.
Comme les gens qu’on ne voient pas très bien, ceux qu’on n’entend jamais, ceux qui semblent loin.
Comme les p’tits riens de nos vies, ceux qui ne font pas de bruit, ceux qui paraissent dérisoires.
Comme nos heures anonymes, celles qui ne s’affichent pas, celles qui construisent en silence, celles qui nous font pourtant.

Celles que seul Dieu voit. Petit trésor au fond de nos boîtes.

Ça ne les empêche pas d’être importantes.
Essentielles.
Tellement.

Du bout des lèvres

Parfois je ne sais plus vraiment comment j’attrape les mots qui restent au cœur mais là, si. Ça s’est glissé dans une ligne d’homélie puis on l’a fait résonner dans une conversation amie et enfin c’est resté coincé entre ma tête et mon coeur en marchant au soleil des bords de Loire.

Jésus ne nous demande pas d’aimer du bout des lèvres.

Du bout des lèvres ?

Comme un bonjour posé rapidement sur une joue,
comme un merci à peine murmuré,
comme un pardon juste effleuré,
comme un regard à peine,
comme un mot vide.

Jésus ne nous demande pas d’aimer du bout des lèvres.

J’ai gardé ça toute la journée, depuis l’évangile au soir d’un samedi jusqu’à sa relecture au soir d’un dimanche.
Du bout des lèvres ?
Non.
Parce qu’aimer c’est du plein,
parce qu’aimer c’est de l’entier,
c’est presque du à bras le corps.
En toutes choses, en tout temps, c’est pas du chiqué, pas du semblant, pas de l’à peu près.

 

Et je me suis souvenue.
Les vrais baisers sur les joues de bébé potelées de mes enfants à s’étouffer d’amour dedans.
Les vrais mercis la voix grande ouverte au soir des rues tellement ils sortaient de leurs tripes.
Les vrais pardons difficiles mais osés et prononcés et l’envie de les crier, je l’ai bien dit, je les ai bien entendus.
Les mots qui font du bien à pleine gorge, les mots qui aiment bien à pleins poumons.
Les mots qui embrassent en grand, qui enserrent vraiment, qui prennent la main timide, qui soutiennent les pas fatigués.
Je me suis souvenue.
L’amour à donner, à laisser, à oser, ce n’est pas du bout des lèvres qu’il se dit, qu’il se vit, qu’il est là, non.

Jésus ne nous demande pas d’aimer du bout des lèvres.

Ceux qu’on aime. Ceux qu’on n’aime pas. Ce n’est même plus seulement ça.
C’est presque plus simple.
Oser donner de la voix au profond de nos cœurs,
oser aimer envers et contre tout,
oser se prononcer enfin.

Jésus ne nous demande pas d’aimer du bout des lèvres.
Non.
L’aimer de Dieu s’articule à pleine voix.
Entièrement.
Aimer comme Lui, ça ne se dit pas à moitié, ça s’entend, ça surprend, ça résonne.

Jésus ne nous demande pas d’aimer du bout des lèvres.

Décalée

Il y a certains soirs où le fil de la journée se déroule en petite liste jolie sans ponctuation comme un souffle de verbes que je griffonne sur un cahier et je les relis au lendemain comme des promesses.      Décalées.

Prier à l’abbaye    rencontrer Josie bénévole un an à l’Arche    relire quelques pages de Jean Vannier    préparer les pâtes    faire les galettes et les crêpes avec les neveux et nièces il faudra que j’apprenne ça à mes petits-enfants    parler de nos vies et projets avec Élo    profiter encore du soleil dans le parc   préparer des cours les élèves me manquent    apporter des crêpes à Sandrine    rentrer avec un pot de gelée de coings    donner sans rien attendre en retour et recevoir encore et encore c’est fou    écrire une petite histoire   répondre à des mails il faut que j’aille rendre visite à mes vieux amis    sourire qu’est ce que j’aime la vie quand même    filer au centre pastoral    retrouver les amis   préparer le 5è dimanche de Carême j’aime bien mes amis engagés c’est vrai tu vas en monastère des fois dis raconte c’est chouette d’être un peu      décalée
Rentrer    il est tard la maison est encore pleine de vie les vacances personne n’a envie de terminer la journée   se faire une tisane   partager encore quelques mots    poser la musique sur mes oreilles   c’est drôle de vieillir   ne pas le sentir le temps qui passe    décalée
Ouvrir l’écran   naviguer un peu les nouvelles les mêmes mon Église encore et encore ses maux et leurs mots et leur pourquoi et leur comment rien ne ressemble vraiment à ce que je vis ici      décalée

Parfois j’aime assez. Parfois ça me fait peur.
Ma vie les gens de ma vie ma paroisse ma ville ça ne ressemble pas beaucoup à ce que les médias montrent en boucle à ce que les cathos pignons sur rue racontent un peu oui mais pas tant pas tout au fond pas en vrai.
Est-ce que je suis vraiment en dehors alors à côté décalée ?

 

Au matin, ouvrir ma Bible.
Lire Ses mots, à contre temps.
Décalés.

 

Sourire.

 

Refaire un peu de place

 Parce que c’est comme un jardin. Si tu le laisses sans soin, les herbes vont l’envahir… je ne dis pas qu’elles sont nécessairement mauvaises mais elles vont prendre de la place c’est certain et probablement au détriment des plantations qui pourraient donner du fruit. Alors, il faut prendre un peu de temps, chaque année, pour gratter, amender parfois, faire de la place simplement. Oui, simplement refaire un peu de place.

 

Au matin de ce mercredi, savoir que bientôt – deux petites semaines – on rentrera, au soir, avec un peu de cendres sur nos fronts. Ce geste et ces mots et ce temps répétés comme un temps hors du temps, un Carême de plus ajouté à notre pratique démodée, un truc dont plus personne ne parle. Quoique. Dans un temps où les diètes santé, les méditations zen et les partages solidaires sont au rendez-vous, je souris parfois de me dire que le Carême est bien à la mode. Sans le savoir.
Démodé ? à la mode ?
Peu importe en vérité.
Dans ce monde qui marche sur la tête (plus qu’avant ? moins qu’avant ? je n’en sais rien, je sais seulement que c’est mon temps), je voudrais seulement refaire un peu de place à Dieu.
Je lis en ce moment qu’il n’est pas facile d’être catholique ou chrétien en France. Parce que l’intolérance, parce que le père Hamel, parce que des profanations, parce que la laïcité, parce que la pédophilie, parce que les scandales.

Parce que le manque d’amour.

Je ne suis pas entièrement d’accord.
Il m’est encore facile d’être catholique, d’être chrétienne ici.
Bien plus que Lourès et Jenane, mes amis Irakiens.
Bien plus que Sandrine qui se bat en vrai avec ses six enfants et la misère et qui prie Dieu de l’aimer encore un peu.
Bien plus que petite Sarah qui Lui demande de pouvoir vivre comme tous les enfants.
Je ne suis pas d’accord et cela me met en colère souvent même si je sais le rude des jours de mon Église. Je ne suis ni sourde ni aveugle.
Mais j’affiche encore ma petite croix à mon cou et mes cendres comme un bijou.
Aucun risque.

 

Si.

 

Un seul, un vrai.

Celui de laisser tout cela sur ma peau, en surface, sans rien mettre au-dedans.
Celui de ne plus oser dire que je crois en Lui.
Celui d’oublier de vivre de Sa Parole.

Parce que mon cœur est comme un jardin. Il faut que je reprenne du temps chaque année pour gratter, amender, faire de la place à Dieu.
Parce que sans Lui, pas moyen de l’aimer ce monde surtout oui surtout, s’il marche un peu plus sur la tête.

 

Oser

“Vous avez des yeux et vous ne voyez pas.”

Il s’est installé sur la plage, un peu en contrebas, sans doute pour avoir son meilleur profil, celui qui regarde le lointain de l’océan.
Elle, comme toujours, ne posait pas. Elle était là, simplement. Contre vents et marées.


La balade a éloigné leurs pas sur les rochers, j’ai traîné un peu les miens  à l’arrière pour m’approcher de son fascinant étal de “Rembrandt”.
– Oh…vous avez une belle gamme de gris, de bleus, d’ocres…
Après un bonjour poli, nous avons commencé à parler pastels. L’air de rien, il a décliné le pourquoi des nuances de couleur: les humeurs du ciel, les lassitudes des marées, les parfums des soirs et les douceurs des matins.
– C’est ma passion les paysages. Ici, particulièrement. Alors, les couleurs, oui, il en faut. Pour chaque seconde du temps. Différentes.
Il s’exprimait par monosyllabes ponctués de son doigt sur la toile estompant le sable, presque comme un souffle de vent, léger, qui doucement le balaie.
Je prenais une leçon de pastels et de silence.

 

On s’est salués. Au moment de tourner mes pas, quelques mots m’ont retenue encore:
– Vous savez, on ne voit pas, pas assez du moins. Peut-être qu’on oublie de regarder là où il faut. Le pastel oblige à ça, à toutes les nuances. Sinon on passe à côté de ce qu’on veut.

 

Je suis rentrée de la longue balade océane et j’ai posé ses mots dans mon petit carnet.
C’était il y a quelques jours.

Ce matin, en lisant l’évangile du jour, j’y ai repensé. À nos yeux qui ne voient pas. J’ai parcouru l’actualité, rude encore, toujours. Les colères, les lassitudes. Et tout ce que j’aimerais ne pas voir: la bêtise, le racisme, les scandales. L’absence de temps, celui qui pourrait prendre le temps de réfléchir aussi. Davantage. Mieux peut-être.

“Le pastel oblige à ça, à toutes les nuances.”

Comment dire alors les gris clairs, les presque lumineux, les éclatants de certaines de nos belles heures ? Comment oser encore ?

“Sinon on passe à côté de ce qu’on voit.”

Et il avait ajouté ça. Peut-être comme un bout de ma réponse.
– La vérité de ma toile, ce n’est pas seulement ce que je vois, c’est ce que j’ose regarder et peindre.”