Ce temps perdu

Il est là. Il est là ce moment des vacances où je perds un peu le fil du temps.

J’ai demandé trois fois déjà cette semaine – mais quel jour on est ?
J’ai cherché autant de fois – mais quel jour c’était déjà ? – ce jour où l’on  a croisé Bernard qui nous a parlé de l’Italie, celui où j’ai préparé un grand plat de tomates farcies, celui où j’ai acheté un nouveau stylo plume – sans doute pour me raccrocher un peu au temps le stylo plume.

Pourtant, je perds le fil du temps. Je laisse les heures disparaître entre les lignes de mes lectures, je laisse le temps s’étirer au long d’une plage, je laisse les minutes oublier que j’ai des amis qui viennent déjeuner. Ce n’est pas comme d’habitude les invitations de l’été. On a déposé la pile d’assiettes au bout de la table, on mettra le couvert ensemble, peut-être qu’on mangera dehors si on en a envie. On pourra même continuer à préparer le repas, tout n’est pas vraiment prêt, c’est presque mieux.

 

Je perds un peu le fil du temps. Les repas commencent à une heure trop tardive, on s’attarde encore à table avec un café supplémentaire. Et si on partait marcher maintenant, on rangera plus tard.
J’oublie les habitudes, celles que j’aime. Oh bien sûr, ce serait mentir que de dire que je n’ai pas organisé le temps. Si, je l’ai fait. Avant. Mais il a décidé de me surprendre et de se faire oublier, dans ce moment-là, à mi-chemin des deux mois d’été, entre un début rempli d’un mariage d’amour et une fin qui me redira que c’était drôlement bien.

Je perds le fil du temps. J’oublie les dimanches et leurs messes, je lis mes évangiles dans le désordre des jours, parfois je ne les lis pas et je regarde le ciel comme si je me cherchais des excuses. Mais je m’en fiche, c’est bien d’être avec Dieu comme ça.

Il est là ce moment des vacances.
Je sais qu’il ne dure jamais longtemps. Je sais qu’il sera rattrapé par mes habitudes, par ce qui nous met au monde, par ce qui fait nos vies.

Il est là en attendant, précieux, osant faire déborder le temps de petits riens qui ressemblent à la vie qu’on voudrait tout le temps, peut-être, c’est ce qu’on se dit, c’est ce qu’on croit. Et c’est bien.

Main dans la main

 

Je ne sais pas très bien faire ma petite prière.
Ni celle du soir, ni celle du matin d’ailleurs. J’ai bien appris pourtant. Le silence, les mercis, les pardons, les s’il te plaît. Le chemin qui prend du temps pour aller jusqu’au fond de son cœur, les mains qu’on rapproche, les paupières qui se ferment. Mais je ne sais pas très bien cette petite prière-là. Je crois même que je fais un peu semblant quand j’essaie.
Peut-être que c’est à cause du verbe faire, peut-être qu’elle ne me ressemble pas. Parce que, pour vous dire la vérité, ma petite prière, je n’ai pas vraiment l’impression de la faire.

Je la touche des doigts lorsque je caresse les pages de mes livres.
Je la sens sur ma peau quand le vent trop fort fait frissonner mon matin.
Je l’entends dans les bonjours amis et les bons mots d’enfants.
J’y goûte même sur les crêpes dorées à la fin des journées, dans les pots de confiture où je laisse traîner la cuillère.
Je la regarde dans les blessures et les sourires autour.

C’est pas de la poésie à deux balles non. Ma petite prière, je ne la fais pas.
Peut-être bien parce que je Le sais là, tout à côté, très près, pas loin, à bien vouloir me donner la main. Tout le temps.
C’est ça oui et ma petite prière, elle est là quand moi aussi je veux bien attraper La sienne.

“Et Dieu qui ressent nos vies”

Le beau continue d’accrocher de jolis moments à mes heures. Je ne vais pas vous en priver.

Ça commence en classe de 6è. Ce matin.
Enfin, ça commence en classe de 6è avec ce texte qui me sert de transition entre le chapitre sur les textes de créations du monde, textes fondateurs, et le chapitre suivant sur la création poétique.

Ce texte donc.

« La Création »

Et Dieu se promena, et regarda bien attentivement
Son soleil, et sa Lune, et les p’tits astres de son firmament.
Il regarda la terre qu’il avait modelée dans sa paume,
Et les plantes et les bêtes qui remplissaient son beau royaume.
Et Dieu s’assit, et se prit la tête dans les mains,
Et dit : « J’suis encore seul ; j’vais m’fabriquer un homme demain. »
Et Dieu ramassa un peu d’argile au bord d’la rivière,
Et travailla, agenouillé dans la poussière.
Et Dieu, Dieu qui lança les étoiles au fond des cieux,
Dieu façonna et refaçonna l’homme de son mieux.
Comme une mère penchée sur son p’tit enfant bien-aimé,
Dieu peina, et s’donna du mal, jusqu’à c’que l’homme fût formé.
Et quand il l’eut pétri, et pétri et repétri,
Dans cette boue faite à son image Dieu souffla l’esprit.
Et l’homme devint une âme vivante,
Et l’homme devint une âme vivante…

Marguerite Yourcenar, « La Création », recueilli dans « L’Ancien et le Nouveau Testament », Fleuve profond, sombre rivière, 1964, Éditions Gallimard

 

Et je les laisse lire, observer, réagir, écrire, surligner, colorer et dire.

Observations du texte poétique faites, rimes colorées, demande d’explication de quelques mots, explications données, repérage des anaphores, ils sont forts quand on leur donne les outils. Je souris.
Mais cette classe semble s’en tenir à la forme.
J’aimerais qu’il touche un peu au fond aussi. 🙂

J’attends encore. Vous avez autre chose à partager ?

Une main se lève. Une voix qui s’applique.

– Oui. Dans le poème, Dieu se prend sa tête dans les mains, il est seul, il a l’air triste. On ressent l’émotion je trouve. Il travaille dur. On ne sait pas s’il est content mais il travaille dur pour faire l’homme. On le ressent aussi. Un poème, c’est fort pour faire sentir les émotions.

 

J’approuve. La classe aussi. Il reprend la parole.

– Et puis là ça fait tout bizarre. Parce que l’écrivain parle des émotions de Dieu. Moi, je ne m’étais jamais demandé si un Dieu pouvait ressentir des choses, enfin des sentiments.

Je laisse le silence s’installer. J’aime beaucoup leur écoute.

Une main se lève.

– M’dame, il faut le noter ça aussi que le poète peut rendre le Dieu triste ou content ou je sais pas…enfin…peut faire que Dieu il ressent nos vies ?

 

Elle a bien dit nos vies.

 

 

Vous savez, en vrai, les élèves, ils m’agacent aussi, m’énervent un peu, me désolent parfois. Je râle comme tout le monde et j’arrive à me fâcher. Si.
Mais, au milieu de tout ça, il y a le joli de ces moments-là.

Et Dieu qui ressent nos vies. 🙂

Encore un peu de beau

Ce sera mon dernier billet de beau, non pas qu’il n’y en aura plus après, non pas que le Carême est terminé, non pas que j’en ai marre d’écrire. 😉

Ce sera mon dernier billet de beau pour ce Carême. Parce que je vais vivre la Semaine Sainte en silence en vous gardant dans mes prières et dans le beau de mes jours.
Merci à toutes et à tous d’avoir lu, aimé, partagé. Cela faisait bien longtemps que venir ici, chaque soir ou presque pendant plus de cinq semaines, ne m’avait fait autant de bien: plaisir de partager et joie de regarder tous ces petits riens de beauté qui peuvent, malgré tout, donner la joie de Jésus, celle dont il remplit les cœurs.

Encore un peu de beau alors…

Je reviens du monastère de Martigné-Briand toujours fatiguée (parce que je vieillis un peu les jeunes ça s’endort très tard ou plutôt très tôt le matin et qu’il faut veiller sur eux à chaque instant) et en même temps, toujours le cœur  rempli de plein de mercis. Merci à l’amie qui m’accompagne et prépare avec moi, même si c’est le premier week-end de nos vacances, merci aux familles qui font confiance, merci aux jeunes qui osent vivre un temps différent de leurs habitudes, mercis aux Sœurs souriantes et toujours étonnantes, merci à la campagne autour, aux vignes qui touchent le bord du ciel, au soleil qui écarte les nuages. Merci à Dieu de m’aider à chaque heure de ma vie à croire en Lui.

Oui, c’est ça, c’est ça le petit truc beau dans toute cette histoire. On pourrait croire que c’est facile et hop elle croit en Dieu, voilà, naïve pour certains, chouette pour d’autres, mais non, ce n’est pas ça le beau.
Le plus beau, c’est que c’est Lui qui croit en moi. Je vois bien que ça peut en faire sourire plus d’un. Peu importe. C’est Lui qui croit en nous, jusqu’au bout.

 

– Madame, vous croyez en Dieu vous ?
– Oui…
– Comment vous êtes sûre ?
– Sûre de quoi ?
– Sûre qu’Il existe.
– Je ne suis sûre de rien. Je sais, je sens qu’Il est là.
– Bah c’est être sûre ça, non ?
– Non, moi, je le sens, je le sais, mais Dieu me laisse libre.
Silence.
– Ah oui, si c’était sûr…si c’était sûr…, si Dieu, on était sûr qu’il est là, on serait obligés de croire…
– Voilà. En fait ce que je crois c’est que Dieu c’est Lui qui croit en nous.
– Vous êtes rigolote.

La dernière phrase c’était comme un merci tellement rigolote était doux.
Fin d’un beau petit moment.

 

Et belle entrée dans la Semaine Sainte, beau chemin à toutes et à tous,
à bientôt, et merci encore.

Corine

 

Si vous saviez comme c’est beau

Ça doit être à cause de mon caractère.

Il y a des jours où je trouve qu’il y a plein de beau.

Et ça, ça doit être parce qu’on me dit joyeuse, optimiste et pas des plus rebelles, celles qui se mettent toujours en colère.
Ma rébellion à moi, c’est la joie. Je ne suis pas née comme ça, je l’ai voulu.
Je le veux chaque jour davantage.

Et puis , j’ai pas mal de chance.
Le beau, il est à côté de moi.

Par exemple, tu vois, dans ma paroisse, tout près de l’autel, en aubes blanches, il y a depuis toujours des gars et des filles. Les petites Anaé et Ramina, en ce moment, c’est ma joie. Je les ai vues grandir depuis leurs 3 ans à l’éveil à la Foi aux côtés de leurs mamans et maintenant elles sont là, servantes avec les servants. Il y a Matthieu aussi, je l’ai vu grandir pareillement depuis l’éveil à la foi. Ma rébellion face à celles et ceux qui ne comprennent pas ça, cette simplicité-là – Anaé et Matthieu, Ramina et son frère – cette simplicité d’aimer Jésus jusqu’à le servir, ma rébellion sera toujours de les faire grandir, petit garçon ou petite fille ou même autrement, de les faire grandir avec les mêmes mots de mon éveil à la Foi. Exactement les mêmes.
Et qu’ils viennent voir comme c’est beau des enfants qui servent Dieu, heureux.

Le beau, il est à côté de moi.
Par exemple, tu vois, dans mon collège, au cœur de la campagne, il y a depuis toujours des gars et des filles un peu loin de la culture. On râle souvent après ce manque-là. Mes élèves, c’est ma joie. Quand je leur raconte un livre, quand je leur fais découvrir un héros, quand on les accompagne au musée ou en voyages, quand une élève de 3è me dit que le plus loin où elle est allée c’est aux Sables d’Olonne, à 120 kms environ, on a une envie folle d’ouvrir le monde pour elle. Alors,  il y a ce petit ciné-club qu’on a mis sur pied il y a quelques années pour leur faire goûter des classiques, des films qu’on aime bien aussi. Ce soir, ils sont sortis du cinéma avec le sourire. C’était bien, m’dame !
Si vous saviez comme c’est beau des élèves qui découvrent encore, heureux.

Le beau, il est à côté de moi.
Par exemple, tu vois, il est un peu tard et je prépare encore les derniers trucs pour partir demain en monastère. Encore!!! Non, je ne pars pas seulement, je pars avec. Avec mon amie collègue très chouette et avec nos “catés” 5ème très chouettes aussi. Des gars et des filles un peu loin de l’Église pour certains. Et les emmener dans un de mes lieux préférés, non pas pour les convaincre de quoique ce soit, surtout pas, juste pour leur faire goûter au silence de la prière, au temps que l’on peut vivre autrement. Il y aura demain leurs yeux un peu étonnés, leur joie d’être ailleurs.
Si vous saviez comme c’est beau des jeunes qui cherchent Dieu, heureux.

 

Il y a des jours où je trouve qu’il y a plein de beau.
Mais ça doit être à cause de mon caractère. Ma rébellion à moi, c’est la joie.

Et demain, je ne pourrai pas vous raconter ici le beau de Martigné-Briand, alors, à samedi sûrement. 🙂

Cet absolument beau

C’est difficile d’expliquer cet absolument beau qui se passe dans la prière.

J’ai déjà essayé de le dire à des jeunes il n’y a pas si longtemps, à des amis parfois qui me demandaient ce que c’était la prière, ce que c’était ma prière, à quoi ça ressemblait, et comment je savais que c’était une prière d’abord.
C’est difficile. Je ne sais pas trop l’expliquer en vrai.
En revanche, je peux raconter.
Oui, parfois, je peux la raconter.

Ça ne se passe pas toujours au même moment, ni toujours dans le même endroit. C’est au tôt du matin, au cours de la journée, au soir.
C’est avec une tasse de café entre les mains, au bout de ma plume sur un petit cahier, au bord d’un océan, sur un chemin vers une abbaye, dans ma voiture, entre deux rayons d’un supermarché.
C’est n’importe quand et n’importe où ma petite prière.
Mais c’est toujours de la même façon, exactement de la même façon.

Il y a ce truc assez beau, c’est que je la reconnais.
Ça n’a rien à voir avec une conversation intérieure qui m’arrive plus souvent qu’à mon tour parce que oui, je me parle, je m’engueule, je m’encourage. Mais non, c’est pas une petite voix au dedans, pas du tout. Et surtout pas ma voix.
C’est même tout le contraire.

Je n’entends absolument rien d’autre que du silence. C’est même ça qui est beau. Alors que j’ai toujours un tas de trucs qui fourmillent à mille à l’heure dans mon crâne, ma prière elle, elle fait le silence.
Silence total.
C’est un peu comme si tout s’effaçait un instant, parfois fugitif, pour laisser de la place à Dieu.
C’est juste ça.

Je dis – ou le plus souvent j’écris – mes mercis, mes pardons, mes demandes, mes mots parfois sans rien d’autre autour. Juste mes mots.
Puis, l’instant d’après, le silence vient les envelopper, doucement.
Parfois, le silence vient envelopper mes mots en même temps que j’écris. C’est d’ailleurs pour cela que j’aime écrire mes prières.

 

Le silence vient envelopper chaque boucle, chaque trait, chaque point de chacun de mes mots.
On dirait qu’Il les écoute.
On dirait qu’Il les emporte.

 

Et je reste là, quelques secondes, quelques minutes, à essayer d’écouter à mon tour.
Je n’entends rien.
Le silence toujours.
Pas l’absence, non.
Le silence.

Et je reste là, quelques secondes, quelques minutes, à sentir mon cœur.
Je ne sais pas l’expliquer. Il n’y a pas vraiment de mots. C’est difficile.
Mais à cet instant-là, je crois, je sens, je sais qu’Il est là.
Et c’est beau.

 

 

Quand on me raconte du beau

C’est drôle d’avoir oublié ça dans ma recherche du beau, d’avoir oublié que souvent, on m’en racontait.

 

On me raconte du beau. Oui. Souvent.
Loin des réseaux, loin des journaux. Tout près de moi, au détour des vies de gens ordinaires. Non pas qu’il n’y ait pas de gens ordinaires sur les réseaux, dans les journaux, non. Mais le beau raconté, pas tant que ça. Et, de toutes les façons, ça n’a pas la même saveur les gens ordinaires, ceux que vous connaissez en vrai, quand ils vous racontent le beau.

Ceux que l’on croise en vrai.

Elle vous arrête entre deux rayons de supermarché, vous êtes en train de choisir vinaigre de Xérès ou vinaigre balsamique, la question est presque grave pour agrémenter la salade. Vous n’avez pas beaucoup de temps. Il est déjà un peu tard. Et des copies encore à corriger, ce serait bien de les rendre demain matin. Elle vous tape sur l’épaule et arrête vos pensées, oh…je suis heureuse de te voir, te revoir, quelle joie oui, comment vas-tu ? Vous posez la question mais là vous voyez bien que son front est rose, ses yeux brillants de vie. Elle a mis de jolies boucles d’oreilles.

Celle que l’on croise en vrai.

C’est pour mettre avec une salade de roquette, des petits légumes croquants, du saumon frais, j’ai vu la recette, j’hésite pour ma vinaigrette, elle m’a demandé pourquoi je restais en plan avec mes deux vinaigres, je lui ai raconté. Et ça l’a fait rire, je n’ai pas vu son sourire, je l’ai entendu. Elle garde le masque. J’ai appris que tu allais bien. Il faut rester très vigilante quand même. Une toute petite boucle de cheveux bruns vient de glisser sur sa joue.

Celle que l’on ne peut pas embrasser mais ça m’a traversé l’esprit de la prendre dans mes bras. Lorsqu’elle a ouvert son joli manteau vert amande et qu’elle a posé une main sur le haut de son ventre. Je n’avais rien vu.
Je suis enceinte seulement de 3 mois, ça se voit pas encore. Mais c’est bon.
Oui, c’est bon d’entendre ta joie.

Celle que l’on a eu comme élève, il y a très longtemps, trop longtemps même, au tout début de ma vie de prof en fait. On a toujours gardé contact, sans doute à cause de ses études. Elle est revenue dans la région, après un long périple.
Et un sale cancer à 37 ans.

Trois ans et des poussières plus tard, une bouteille de vinaigre balsamique à la main, un mardi soir après la classe, je suis rentrée corriger mes copies avec ce truc juste beau, attrapé en plein cœur, entre deux rayons. J’ai dit merci à Marie et Elisabeth.
Elle va enfin devenir maman.

 

Et on a juste dit, c’est très beau.

Le temps file.
Dimanche prochain les Rameaux et mes vacances et la Semaine Sainte.
Le temps file et je le trouve étrange ce temps de Carême cette année.

C’est le temps de notre terre qui l’est sans doute.

Chaque jour déverse un peu plus de tragique et chaque jour je cherche un instant de beau. Je ne vais pas loin, je cherche dans ma vie et j’espère qu’ailleurs il y a d’autres instants. Et ma prière s’enfle, paradoxale, de mercis et de s’il te plaît mon Dieu qui se mêlent, s’entremêlent, démêlent le temps sans vraiment savoir ce qui est bon.

Chaque jour, je me dis à quoi bon chercher dans ma petite vie et raconter.

Peut-être pour cela.

 

Peut-être parce que depuis près de 30 jours déjà, j’apprends la confiance. Et la patience aussi. Et je commence à savoir que quelque part, dans un tout petit instant, dans un tout petit rien, tout près de moi, il y a une raison d’espérer. Parce que le beau est là, toujours.

 

Le temps file. La journée pleine de cours a laissé peu de répit à mes regards. Il a fallu attendre la dernière heure. Pas toujours facile avec les plus jeunes. Il faut ruser un peu parfois pour garder leur attention.
Ce soir, finalement, cela n’a pas été très difficile.
Nous avions découvert des récits de création du monde et ils avaient imaginé leur propre création. À la manière du texte fondateur qu’ils voulaient: de la légende chinoise de Pangu à l’Edda poétique du grand nord en passant par Gilgamesh, la Bible ou le Coran.
Ils ont été créatifs. Inspirés même.
Quand est arrivé son tour de lire son récit, il a prévenu la classe que c’était une idée “comme ça” qui lui était passée par la tête et que ce n’était sûrement pas “très bien” et que c’était “très court” à côté des autres textes. Il n’avait pas très envie de partager son écriture. Je l’ai encouragé.

C’est une histoire de pas. Le créateur dans mon histoire, vous pouvez imaginer que c’est Dieu, ou un géant comme Pangu, peu importe.

“Un jour, il s’est réveillé de la terre, il s’est mis debout et il a fait un premier pas. Sous son pas, le ciel s’est levé, et la lumière avec.
Puis, il a fait un deuxième pas, l’eau est tombée, et a rempli des mers.
Un troisième pas, et sous sa semelle, des herbes ont poussé, puis des arbres.
Un quatrième pas, et des petits animaux ont rampé, puis volé, puis des plus gros. Un cinquième pas, dans son empreinte, un homme est né, puis des milliers.
Quand il a vu que ses pas changeaient la terre, il s’est arrêté. Lui aussi, il s’est reposé. Mais juste avant, il a écrit l’histoire de ces cinq pas dans sa main, sur chacun de ses doigts. Pour ne jamais oublier.”

 

Silence dans la classe.
On a applaudi. Il a souri.
Et on a juste dit: “C’est très beau.”

 

 

 

Le beau de vivre

J’ai cherché le beau dans un vendredi rempli.
J’ai rien trouvé.
J’ai rien écrit, donc.
Faut pas se mentir, il y a des jours où rien n’est vraiment joli, tant pis.

 

 

Ou peut-être tant mieux.
Ça met en relief le beau des lendemains.

 

 

Elle vient juste de partir.
Elle ne rentre jamais très tard chez elle. Elle arrive à l’improviste sur la fin d’un après-midi de samedi comme aujourd’hui. Elle ne veut jamais nous déranger très longtemps surtout si les enfants sont là. Mais aujourd’hui, ils n’y sont pas.
On peut prendre notre temps. Elle raconte ses petites sections de l’autre côté de la Loire et je lui parle des collégiens de ma campagne. Et ensuite, on parle toujours un peu politique. Pas seulement celle des grands noms, pas seulement celle des élections, on se raconte aussi nos villes, nos associations, les projets, les espoirs, les galères de ceux qu’on connaît. On se dit qu’on peut encore changer des petites choses. On essaie. On y croit. Et ensuite, il y a toujours ce moment qui vient où on parle des souvenirs. Souvent les mêmes. Lorsqu’on était plus jeunes et qu’on croyait aux mains tendues. On y croit toujours, dis ? Oui même si on ne le montre jamais vraiment le beau de toutes ces petits mains qui se tendent et s’accrochent et se tiennent et s’embrassent pour rendre l’ordinaire des jours plus beaux.

 

 

On a la même petite croix autour de nos cous.

 

 

On a continué à parler. De nos ateliers d’écriture avec des enfants qui auraient aimé vivre mieux.
Ça paraît loin parfois. Et pourtant, c’est si proche.
Elle m’a demandé si on ne pourrait pas monter encore un projet. Quand on aura à nouveau un peu plus de temps. On a ri.
Elle a une idée.
Je l’ai trouvée belle.
L’idée, et elle aussi.

Elle vient juste de partir.

Il y a des jours où rien n’est vraiment joli et des lendemains amis qui aiment la vie.

C’est le beau de vivre, je crois.

Trois flocons et puis s’en vont

Fichu temps, fichu froid, j’avais déjà rangé la laine de mes pullovers pour les fleurs des chemisiers tout légers, tout jolis, tout sourires même si on me répétait tu sais mars et ses giboulées et qu’on m’annonçait avril et son fil enfin le truc qui dit de ne pas se découvrir tu vois.

Fichu temps, fichu froid, j’avais attrapé une heure à un après-midi tout chaud il y a seulement quelques jours pour coller à mes fenêtres des primevères de printemps, jaunes et bleues, et au soleil déjà elles s’éclataient, rondes et belles, et  voilà que maintenant, mes primevères bleues et jaunes, aux couleurs d’une paix que j’espère, elles grelottent.

Fichu temps, fichu froid, ma classe était bien fraîche ce soir pour recevoir à nouveau des parents. On s’est dit bonjour avec la météo histoire de commencer. On brisait un peu la glace à coup d’un c’était l’été il y a trois jours et nous revoilà en hiver. Puis on a regardé de près leurs deuxièmes trimestres. Et on s’est salués par un rentrez vite au chaud !

Fichu temps, fichu froid.
Soirée de rencontres terminée.
Voiture glacée.
Je démarre.
J’allume le chauffage.
Et la musique.
Sur mon pare-brise.
Trois petits flocons.
Ils dansent.

Sourire.

Et soudain, fichu temps, fichu froid, il neige. Trois flocons et c’est déjà beau.

Non pas les flocons, non. Il n’y en a jamais chez moi, presque jamais.

Non, ce qui est beau, c’est le sourire qui vient avec. L’espoir du joli qui se poserait doucement sur le paysage, pour une fois. De la neige en avril, pourquoi pas. On remettrait les pullovers, on sortirait les plaids et puis on rallumerait un feu. Peut-être que les routes seraient pas mal encombrées. Peut-être qu’on ne pourrait plus rouler. Une fin de semaine à rester au chaud de la maison. On pourrait faire des crêpes.
Et ce serait bien.

C’est rien ce temps. C’est tellement rien. Trois flocons et puis s’en vont. Et c’est beau.
Sourire.