Sous le vernis un peu trop foncé

13 juillet 2020 2 Par Corine

VOIR – épisode 6


– Elle ne peut pas être mauvaise, elle est née dans un atelier de Plancoët.

Je revois encore Jacques nous parler de cette table quand au moment de nous laisser sa petite maison en location, il laissait aussi sa salle à manger et cette énorme table au vernis foncé. Nous étions jeunes et sans beaucoup de meubles. Et même si cette table et ce buffet nous ont paru un peu trop bretons pour notre goût, il y avait sans doute un petit bout d’histoire qui n’était pas pour nous déplaire.

Ce qui fait que la table, massive et au vernis que je trouvais toujours trop foncé, nous a suivis dans nos déménagements successifs. Et le buffet aussi.

Et puis la vie a filé. Les enfants sont nés. On a fêté leurs anniversaires autour de la table solide. Il y avait encore nos grands-mères, mon grand-père et je le revois, lui, assis au bout, caressant d’une main qui ne pouvait plus faire beaucoup, le bois au vernis trop foncé.

Et puis la vie a continué. Sans eux et la table, fière et robuste, est restée là malgré nos “il faudrait qu’on en change… “, jamais vraiment convaincus.

Et puis le confinement nous a encore rassemblés autour d’elle. Chaque midi et chaque soir, en famille. Et avec lui, l’idée que finalement même avec son vernis trop foncé, je n’étais plus très sûre de vouloir en changer. Non pas que je m’attache aux choses mais j’ai pris conscience que cette table et ce buffet n’étaient plus seulement des choses. Pas même des meubles. Ils étaient, ils sont, une partie de notre petite histoire. Et je crois même qu’en les voyant, ils sont capables de nous raconter un peu.

– Elle ne peut pas être mauvaise…
et si on lui enlevait juste son vernis trop foncé !

On a rangé nos cahiers vendredi midi et dès ce lundi matin, on est allés s’acheter une ponceuse et de la toile émeri. Je crois que la vendeuse a souri à nos questions derrière son masque. Mais on s’en fiche un peu d’être des bricoleurs du dimanche. On a poncé, frotté, aspiré tout l’après midi et au fur et à mesure que le travail avançait, on pouvait voir réapparaître le beau du bois au-dessous du vernis trop foncé. Ses nœuds. Son cœur. Son fil de vie je crois.

De nouvelle vie ?
Je ne sais trop.

Même avec une huile très claire pour protéger son bois – plus de vernis trop foncé ! – et un peu de peinture sur ses jambes pour les rajeunir, ma table reste la même, au fond.

Et ça me plaît bien cette idée-là. Sans son vernis trop foncé mais toujours avec son air un peu trop massive, je peux voir encore les bougies des anniversaires qu’on a soufflées autour d’elle, voir encore sa main qui caressait doucement le bois, voir encore nos années qui se sont aimées à l’entourer de nos vies.

 

         

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