Cette peine

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je me sens vraiment toute minuscule.

 

Je ne sais pas encore cette peine. Je l’ai vue seulement.

 

Grand-père a décroché le téléphone avec nonchalance. Peut-être parce que cette soirée de dimanche ralentissait tous nos gestes. Peut-être parce qu’il faisait encore presque chaud. Peut-être parce que nos jambes étaient fatiguées d’avoir fait le tour de notre océan par les sentiers. Peut-être parce qu’il y avait la douceur des dimanches comme suspendue au ciel encore clair.
Peut-être simplement parce qu’il ne savait pas.

Il a commencé à écouter debout puis il s’est assis. Au bord de son fauteuil, juste au bord. Je connais cette façon de s’asseoir. Il ne voulait pas être vraiment là mais rester au bord des choses, prêt à les quitter.
Il a répondu oui. Doucement. Trois ou quatre fois je ne sais plus très bien. Je connais cette manière qu’il a de ne pas parler. Comme s’il n’y avait plus rien à dire.

Mais je ne sais pas encore cette peine. Je l’ai vue seulement.
Le meilleur ami de Grand-père est mort.

 

 

Il a raccroché son téléphone et nous a dit les mots. Bruts. Comme la mort d’un homme encore jeune. Puis il m’a regardée. Je ne connaissais que ses yeux qui savaient tout, qui comprenaient tout et qui riaient aux éclats dès que je tirais doucement sa barbe pour le taquiner. Il m’a regardée et j’ai vu pour la première fois des yeux  qui ne comprenaient plus rien.
« Sans prévenir ».
Personne ne se fâche contre la mort quand elle vient cueillir le très vieil homme au bout d’une vie trop remplie ou la très vieille femme fatiguée qui attend du repos.
Il y a des morts dont on veut bien, d’autres non.
Mais Grand-père ne s’est pas fâché.

Je ne sais pas encore cette peine. Je l’ai vue seulement.
Je me sens minuscule.
Il a eu besoin de nous rappeler le dîner avec son ami il y a un mois, un mois seulement. Presque rien, comme hier, comme si c’était une heure avant.
« Sans prévenir ». Et ce voyage, celui de l’hiver dernier, parce qu’il était drôlement en forme pour…
Je n’ai plus écouté les souvenirs. J’ai entendu résonner l’absence dans chaque mot. Comme si déjà chacun d’eux avait compris qu’il ne remplacerait rien. Surtout pas un meilleur ami.
Et cette peine.

 

Je ne sais pas encore la peine de perdre un ami. Je suis trop minuscule. Je l’ai vue seulement.
Grand-père ne voulait pas. Pas déjà. Personne ne veut défaire sa vie de ce qu’elle a de bon et de beau. J’ai entendu son silence. Il y a des peines qui n’ont plus de mots, seulement un silence, pour crier.
Et il y a eu les jours juste après.
Ceux où il commençait une phrase comme il en avait l’habitude: « Il faudra que je demande à… » Ceux où il me racontait des anecdotes que je connaissais déjà comme pour revivre encore et encore l’instant. Ceux où il ne disait rien mais où je voyais la peine s’accrocher au bord de ses yeux.
Est venue l’heure d’écrire son  texte pour la messe. C’était sacrément beau à entendre. Je ne sais pas comment il a fait ce coup-là pour trouver des mots qui font sourire et même rire alors qu’il y avait la déchirure au-dedans et jusqu’au bout de sa plume.

« Salut l’ami, à un de ces jours !  »

Et l’idée fulgurante d’un Grand-père qui pouvait mourir aussi, et en même temps, sa peine qui trouvait l’Espérance où s’amarrer.
Et il y a eu encore des jours après. Il y a les jours depuis.

J’ai voulu demander à Dieu si je pouvais mourir avant Phil mais c’est un peu minable de lui laisser la peine à mon meilleur ami. Alors je n’ai rien demandé.

 

J’ai vu cette peine. Je la sais  maintenant. Un peu.
Chaque soir, au moment de lui dire bonsoir et en embrassant la joue de Grand-père, je tire un peu sur sa barbe. Juste pour qu’il recule doucement son visage. Que je puisse regarder dans le bleu-gris de ses yeux et chercher au-dedans si elle est toujours là. Et même si je me sens toute minuscule, le faire encore rire aux éclats pour la gommer chaque jour un peu.
Sa peine.

 

 

 

De travers

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et il y a des matins où je rate ma p’tite prière.

Notre Père qui es au cieux
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Que ton nom soit sanctifié.

Je me suis arrêtée.

C’est un peu comme se prendre les pieds dans le tapis.
Je ne courais même pas, j’y allais tranquillement et paf. Le pied se pose on ne sait trop comment. On essaie bien de se rattraper, on évite la chute comme on peut mais déséquilibré, on est bien obligé de s’arrêter.
Je me suis pris les pieds dans mon Notre Père.

Je me suis emmêlée les mots.
Pourtant je la connais par coeur ma prière. Et je ne suis ni fatiguée, ni déconcentrée ni rien du tout d’ailleurs. Même pas pressée d’en finir. Je voulais juste dire ma prière et mon Notre Père est arrivé de travers.

Notre Père qui es au cieux
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Que ton nom soit sanctifié.

Comme j’y allais de bon coeur, ma voix aussi. Vous savez que la voix souvent elle parle comme parle le coeur. C’est assez joli ça, nos sons du dehors directement reliés au dedans. Comme j’y allais de bon coeur, j’ai même ouvert la fenêtre, laissé entrer le vent du large et j’ai prié à voix haute. Je me demande si Dieu entend davantage mes prières quand je les dis à voix haute.

Là, il a entendu mon raté, c’est sûr.

Notre-Père qui es au cieux
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Que ton nom soit sanctifié.

Je n’ai pas pu me rattraper. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé à vous mais moi, quand je me trompe, c’est fini.
Mots emmêlés, fil rompu, bouche cousue.

J’ai relevé mes genoux, fermé ma fenêtre et ouvert mon cahier.

 

Seigneur,
Aujourd’hui je T’écris un tout p’tit bout de prière.
Je ne sais pas ce que Tu peux y comprendre mais ça ne change rien en vrai:
je T’aime tout le temps.
Même de travers.
Coquille

Les bleus

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien le bleu les bleus.

Le papa de Phil est un sacré bricoleur. C’est très amusant d’écrire « sacré » à côté de bricoleur pour le papa de Phil parce que si vous l’entendiez quand il bricole: il jure notre pauvre bon Dieu qui n’y est absolument pour rien et cela, à chaque fin de phrase.

J’aime bien le bricolage avec lui, c’est dépaysant. (C’est un mot qui sonne bizarrement « dépaysant »: on dirait qu’on est ici et ailleurs en même temps, et c’est un peu le bricolage du papa de Phil.)
Avec Phil, nous sommes « les petites mains ». On apporte les outils, on les range, et parfois le papa nous confie une tâche qu’il juge « faisable ».

Ce matin de vacances, il avait décidé de repeindre la chambre de la petite soeur de Phil. C’est son cadeau d’anniversaire: Manon ne le sait pas, c’est une surprise qu’elle verra quand elle reviendra de camp. Dans trois jours. Il est toujours grognon le papa de Phil mais je crois qu’il a un coeur de papa. Et un coeur de papa, c’est grand comme un chantier qu’on doit achever en trois jours.
Au premier matin, il a fallu vider toute la chambre. Et là, les petites mains n’ont pas été de trop. Ensuite, on a pris la voiture jusqu’au magasin de bricolage pour choisir la nouvelle peinture.
Nous savions que Manon rêvait de bleu.
Le souci avec le bleu, c’est qu’ il y en a des tonnes de différents. En réalité, ce n’est pas un souci toutes les nuances d’une même couleur sauf quand il faut en choisir une seule.  Et c’est à cet instant qu’ a commencé un drôle de manège.
La vendeuse a donné tous ses conseils. Très patiemment. Le papa voulait que Phil choisisse parce que c’est le frère mais avec mon accord parce que je suis une fille. Ne me demandez pas le pourquoi, je ne peux pas tout expliquer des grandes personnes. Phil n’aimait que les bleus foncés comme des soirs d’orage au-dessus de l’océan et je n’aimais que les bleus pastels comme les doux matins encore endormis.
Je crois qu’on a, chacun notre tour, donné les meilleurs arguments de la terre pour convaincre l’autre. Le petit jeu a duré un peu même que le papa de Phil en a profité pour aller chercher du matériel le temps qu’on se décide. Quant à la vendeuse, à bout d’énergie sans doute,  elle a tourné les talons pour ne pas prendre partie.

Nous savions que Manon rêvait de bleu. Et nous étions en train de repeindre des murs imaginaires effaçant les clairs d’un coup de foncé et gommant les foncés pour les repeindre en clair.

Et puis, un grand éclat de rire.

 

Ça devait se terminer en un grand éclat de rire. Avec Phil, quand on n’est pas d’accord, il y a un moment où quelque chose se passe: on s’arrête de parler et on se regarde. Pas les yeux dans les yeux, non. On se regarde comme si on était juste à côté.
Et on nous  trouve drôles.
Peut-être que c’est ça l’amitié. Etre capable de nous regarder en vrai.

 

– Alors?
Les mains chargées de pinceaux, le papa de Phil a entendu le verdict: il fallait acheter un pot de foncé et un pot de clair.
– On fera deux murs couleur du soir et deux murs couleur du matin.
Phil a annoncé cela d’une façon si certaine que le papa a trouvé que c’était une très belle idée. Il suffit de peu parfois pour convaincre les grandes personnes.

 

Voilà, ça fait deux jours entiers qu’il peint. Nous, on mélange, on prépare, on essuie, on range. Et on regarde nos bleus habillés les murs.
C’est beau le matin et le soir côte à côte.
C’est beau de poser des nuances sur nos murs, ça rend même la vie un peu plus jolie.