Prière aux pieds nus

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien prier pieds nus.

Grand-mère ne se fâche jamais contre moi sauf pour mes pieds nus.
Mes pieds nus qui traînent sur le carreau sans chaussons même que ça pourrait me faire attraper un rhume, mes pieds nus qui glissent sur le parquet de la chambre même que ça finira par me casser une jambe, mes pieds nus qui courent sur le sable du soir même qu’ils finiront pas rencontrer un morceau de verre d’une bouteille à la mer échouée là.
Grand-mère ne se fâche jamais parce que je suis une gosse docile, c’est comme ça que les gens qui ne me connaissent pas et qui parlent de moi, parlent de moi.
Grand-mère ne se fâche jamais parce que simplement il n’y a pas vraiment de raisons de le faire.
Sauf pour mes pieds.
Chaussons vite ôtés dès le seuil de la maison, chaussures vite enlevées  dès le premier pas sur la plage. Peu importe la saison, mes pieds aiment quitter leurs semelles et poser leur peau pour toucher le sol.
– Mais tu gardes bien tes chaussures, tes sandales, tes bottes au long des journées ?Jusque là, je n’avais trouvé aucun argument pour échapper au douillet des derniers chaussons qu’elles m’avaient rapportés, aucune raison valable pour contrer ses gentilles attentions.
Et puis, ce soir j’ai écrit ma prière aux pieds nus. Peut-être bien pour lui expliquer.

Parce que c’est pieds nus que je prie.
Sur le froid des carreaux du bureau de Grand-père, quand à lire pas très loin de lui, je lève les yeux et je le vois travailler, et parfois il y a Grand-mère qui lui apporte un café et pose sa main sur son épaule, reste à relire et corriger quelques fautes. Je prie Jésus de ne jamais me séparer d’eux. Il me répond qu’ils seront toujours là. Je le crois, je ne rêve pas, je ne suis pas folle, je sais bien que Jésus me parle parce qu’à ce moment-là, mes pieds touchent le sol et je suis bien là, exactement.
Sur le lisse du parquet de ma chambre, quand fatiguée, je retrouve mes B.D, allongée à plat ventre, et parfois il y a un rayon de soleil qui se pose là, reste un peu et s’en va. Je prie Jésus de me donner toujours des yeux pour tout voir et tout lire. Il me dit qu’il me les donne surtout pour aimer. Je le crois, je ne rêve pas, je ne suis pas folle, je sais bien que Jésus me parle parce qu’à ce moment-là, mes pieds touchent le sol et je suis bien là, exactement.
Sur le sable frais du soir, quand après le dîner, je file par la petite porte au fond du jardin, et parfois il y a la mer qui frôle le bout de mes orteils, je prie Jésus d’être toujours dans ma vie parce que toute seule c’est bien trop compliqué. Il me dit qu’il n’abandonne jamais personne, Lui.  Je le crois, je ne rêve pas, je ne suis pas folle, je sais bien que Jésus me parle parce qu’à ce moment-là, mes pieds sentent le sable juste dessous et je suis bien là, exactement.

J’ai lu ma prière aux pieds nus à Grand-mère.
Je ne sais pas pourquoi mais j’ai cru que le bord de ses yeux brillait. Je ne voulais pas qu’elle soit triste. Puis, elle a souri avant son « file vite au lit maintenant, il est tard ».

Ce soir, j’ai désobéi.
Je me suis relevée un peu tard.
Je me suis glissée dans sa chambre.
Elle lisait dans son lit, un très gros livre.
Je l’ai embrassée sur sa joue.
Je voulais voir le bord de ses yeux.
Ils souriaient.
Je crois que c’est parce qu’ils ont vu les chaussons dans mes pieds.

La grande aiguille de ma montre

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et je crois qu’il y a des chemins qu’il faut garder toujours.

Je ne fais que passer devant. La grande aiguille de ma montre se retrouve toujours un petit peu après le 30 de 17 heures quand j’arrive devant la grille du jardin de Marielle. Je ne fais que passer devant mais sur le chemin du retour de l’école, je sais qu’elle est toujours là. Marielle est toujours là, enfin presque toujours, parce qu’il faut enlever les jours de pluie où il n’y a pas à mettre un chat dehors et les jours de vent à décorner les bœufs. Marielle est une grande personne qui met plein d’expressions rigolotes au bout de ses phrases et ça rend les choses souvent plus drôles. Marielle est âgée (je dis âgée parce qu’il paraît que vieille ça ne se dit pas mais pourtant elle est vieille Marielle. J’aime bien le mot « vieille » et le mot « vieux » aussi, quand on le dit doucement, c’est un mot qui raconte la vie en vrai. Je crois que j’aimerais bien être vieille moi aussi plus tard.)
Marielle est vieille et elle a des tas d’occupations dans son jardin: elle gratte ses fleurs, elle arrache les mauvaises herbes, elle balaie devant sa porte, elle étend de grands draps blancs et même parfois on dirait qu’elle va s’envoler avec. Et quand je passe, seule, ou le plus souvent avec Phil qui prend le même chemin que moi pour rentrer, elle lance un « bonjour les enfants » qui nous arrêtent quelques minutes. Avec quelques mots aussi. On dirait qu’elle les accroche à sa grille pour qu’on reste un peu.
Marielle vit seule. Marielle est seule aussi. Il n’y a pas souvent de gens chez elle. En vrai, il n’y a jamais personne qui vient lui rendre visite en dehors de Grand-mère et de Véronique. Véronique, je l’aime bien. Quand elle nettoie les carreaux des fenêtres de Marielle, elle chante. Elle chante drôlement bien. C’est drôle de rencontrer des gens dans sa vie qui, s’ils avaient vécu ailleurs peut-être ou autrement, auraient pu devenir des artistes. Et même connus si ça se trouve. Parce que Véronique, elle chante mieux que plein de grandes chanteuses quand elle nettoie les maisons des vieilles personnes. C’est drôle la vie.
Chaque soir, quand ma montre se retrouve un petit peu après le 30 de 17 heures, je m’arrête à la grille du jardin de Marielle, on répond à son bonjour qui juste après nous demande si la journée a été bonne. On ne fait que passer pourtant. Mais Marielle, on dirait qu’elle attend ça justement, que l’on passe.

Ce soir, Phil a dit à Marielle que c’était les vacances quand elle nous a demandé si on allait bien. Je crois que Marielle aime moins les vacances que nous parce qu’elle nous a répondu mais ce n’est pas Dieu possible, vous êtes toujours en vacances petits garnements. Il n’y avait pas trop d’exclamation à la fin de sa phrase même avec un bon Dieu dedans. On aurait dit qu’elle était un peu tristoune la vieille Marielle.

 

Ce soir, il y avait des crêpes au goûter, on a bien ri avec Phil parce qu’il a soufflé sur le sucre glace et qu’il s’est mis du chocolat sur le nez. Il me fait rire Phil quand il imite le clown Auguste. J’ai oublié Marielle. C’est quand j’ai entendu Grand-père pousser la grille de notre jardin en rentrant que j’ai repensé à elle.
– Phil, dis, tu crois qu’elle fait quoi Marielle quand on ne passe pas devant sa grille ?
– J’sais pas. Elle gratte ses fleurs ou elle balaie devant sa porte ou peut-être qu’elle s’envole avec ses grands draps et qu’elle part loin en voyage. Mais elle nous dit pas bonjour.

On a  gardé deux crêpes. On les a enveloppées comme un petit paquet un peu cadeau. Demain, on ira lui porter à Marielle quand la grande aiguille de ma montre se retrouvera un petit peu après le 30 de 17 heures. Il faudra qu’on surveille bien parce qu’il n’y aura pas la sonnerie. Mais on voudrait voir si Marielle s’envole avec ses draps. Et si elle est là, elle pourra nous dire bonjour. Comme d’habitude.

Les tasses en porcelaine

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien le temps des petits cafés qui arrêtent le temps.

Grand-mère a mis une nappe brodée sur la petite table, elle l’a lissée doucement avec sa paume bien ouverte et a déposé les tasses en porcelaine, celles qui dessinent des roses dans les mains quand on les porte à nos lèvres.
Je ne sais pas qui venait prendre le café à quatre heures mais je me suis dit que ce devait être une personne très très très importante parce que Grand-mère sort les tasses en porcelaine seulement à Pâques. Et même que Grand-père se moque d’elle parfois en parlant de la Trinité mais Grand-mère, ça ne la fait pas rire du tout.

D’ailleurs, c’est drôle le café.
Le midi, après le déjeuner, c’est dans leurs verres, à la fin du repas, que Grand-père le verse. Il dit toujours « ne bouge pas, profite un peu, je te sers ton petit café ». Quant à moi, j’ai beau tendre mon verre, le non catégorique de Grand-mère affirme encore et encore que je suis bien trop petite. Mais comme je grandis, je retente à chaque fois. Grand-père, lui, fait exprès (je sais qu’il le fait exprès) d’oublier un tout petit fond de café dans son verre.
– Je peux finir ton verre Grand-père alors, ça se jette pas le café dis… ?
Un oui unanime cette fois me fait gagner le goût du précieux nectar dans la bouche en attendant de devenir vraiment grande.
Avec les amis, Grand-père sort les tasses rouges, en faïence peinte. Il aime bien raconter leur histoire, celle d’un potier qui avait fait la guerre avec son père. Je ne sais pas où, ni quand, mais j’aime bien les tasses: elle sont joliment rondes et semblent sourire aux amis à chaque fin de repas.
Parfois, avec sœur Camille, quand elle vient en vacances à la maison, Grand-mère sert le café dans des mugs parce que Camille dit toujours qu’elle n’aime pas les dés à coudre. Ça me fait rire de l’imaginer boire un café dans un dé à coudre. Elle est rigolote sœur Camille.
J’oubliais le café avec la factrice certains matins: là, c’est toujours la tasse prise dans le buffet de la cuisine, la petite blanche en Arcopal avec des myosotis bleus dessus.
C’est vraiment drôle le café: c’est le même qu’on partage, avec la douceur du temps qui s’arrête. Pourtant, on dirait que la tasse parle un peu différemment.

 

Grand-mère a mis une nappe brodée et posé dessus les tasses en porcelaine, celles qui dessinent des roses dans les mains quand on les porte à nos lèvres. À quatre heures passées de quelques minutes, elle m’a demandé d’aller ouvrir la porte qui sonnait, c’était pour elle.
Je n’ai pas eu le temps de dire bonjour à Claude que, déjà, il m’expliquait que ma grand-mère l’attendait.
Claude, il vivait dans la rue jusqu’à ce que le père Jean lui trouve un travail de jardinier de son potager, il y a presque six mois. Vous savez qu’il est immense le potager du presbytère et même qu’il nourrit au moins cinq familles entières (je ne sais pas trop ce que c’est une famille entière mais c’est père Jean qui parle comme ça, il faudra que je lui demande d’ailleurs, j’aimerais bien savoir si j’ai une famille entière moi aussi), bref, tout ça, ça fait un joli jardin, ça donne un vrai travail à Claude et c’est vraiment chouette.

 

C’est drôle. Les roses ont dansé dans les mains de Claude quand il a bu son café. J’ai trouvé que ça lui allait bien. Il a raconté son projet à Grand-mère qui a dit qu’elle allait l’aider et que s’il s’y mettait, il saurait lire très vite et aussi bien que de faire pousser des tomates au soleil.

C’est drôle le café, ça a le goût du partage et la douceur du temps.

 

Quand on a rangé les tasses ce soir avec Grand-mère, après la vaisselle, je lui ai demandé pourquoi elle avait posé la nappe et la belle porcelaine de Pâques ou de la Trinité pour Claude.
Elle a souri, faisant mine d’être étonnée:
– Mais Coquille, une renaissance, c’est une grande fête non ?