Anniversaire

Je crois que les anniversaires sont là juste pour conjuguer le verbe aimer.

Je me rappelle la même tempête exactement de ce 18 janvier.
Je me souviens de la peur et de la joie drôlement entremêlées.
Je n’ai pas oublié que je ne savais pas quand partir et qu’il essayait de compter des minutes pour me rassurer.
Je me rappelle que la valise était prête depuis Noël.
Je me souviens que je voulais encore la porter.
Je n’ai pas oublié qu’il faisait froid dans la salle.
Je me rappelle que tout ce que j’avais imaginé ne ressemblait en rien à ce que je vivais.
Je me souviens de ma peur. Viscérale.
Je me souviens que j’ai prié Marie à haute voix. Pour qu’Elle m’entende.
Je me souviens qu’Elle était là, pour la première fois peut-être,
pas dans une église,
pas dans un sanctuaire,
pas dans une crèche,
mais là, dans le froid de la salle pour me tenir chaud, dans mes larmes pour les caresser d’un revers de main, dans un coeur qui battait trop vite pour l’apaiser un peu.
Elle était là dans le simple jour parmi tant d’autres jours, dans quelques heures d’une jeune femme qui allait devenir mère pour la première fois.

 

Elle est née.

 

Je l’ai trouvée minuscule.
Et pourtant je me rappelle le poids immense sur mes épaules.
Je l’ai trouvée belle.
Et ensuite tout a été plus léger.
Je n’ai pas oublié.
Je n’ai rien oublié.
Surtout pas l’impression de savoir mon chemin là, à partir de là.

Elle a 23 ans aujourd’hui. Les années passent et rien ne change. Je l’aime.
Je crois que les anniversaires sont là juste pour nous dire d’aimer.

Avec une fronde et un caillou

J’oublie parfois qu’avant d’être pour moi Paroles de Dieu, la Bible a été le plus grand livre d’aventures. Et j’ai souri au matin en relisant le passage du livre de Samuel donné en première lecture du jour.
Ce n’est pas une image d’Épinal son grand fauteuil, son gros livre posé sur les genoux et ses lunettes d’écaille au bout du nez. Je l’avoue, ça y ressemble un peu mais c’est sans compter sur la fatigue de certains soirs qui décidait pourtant de prendre le temps de me raconter la Bible. Je dis bien raconter plutôt que lire parce qu’à bien regarder entre toutes les lignes, j’ai découvert assez vite qu’il avait tendance à édulcorer certains passages et que, dans sa version, le p’tit David n’avait surtout pas tranché la tête du grand Goliath. Je crois avoir insisté pourtant.
– Mais comment donc avec une petite fronde et un seul de ses cinq petits cailloux ?
Contre un colosse. Armes dérisoires. Le héros me plaisait mais quand même.

– Comment donc, petite, tu n’as pas idée de la force d’un tout petit caillou ?
Il avait ajouté pas très fier de lui – quoique, pour plaire à la jolie Louisette et protéger ses cerises, j’ai souvent cru déceler, dans sa voix, un peu de fierté – il avait ajouté la fronde en noisetier et les merles dégommés pendant les récrés de son enfance.
Mais même les plus gros des merles noirs n’avaient rien d’un Goliath. Décidément, David était mon héros. Avant le beau Thierry d’un feuilleton télé.

J’ai compris pourtant, grâce à elle cette fois, qu’un petit caillou pouvait faire tomber mes peurs à la renverse. Et je les collectionnais sur le chemin qui menait à la grève, en remplissais mes poches, les étalais sur le rebord de mes fenêtres chaque fois, sans superstition aucune, qu’un pas était posé, une étape franchie, une lettre tant attendue enfin arrivée.

J’ai gardé cette manie.
Sans fronde, je dépose les petits combats gagnés, un à un sur le rebord de ma vie.
Rien d’héroïque.
Le petit boulot de Sandrine qui redonne envie à ses pas d’avancer,
son cartable qu’elle ouvre enfin avec un peu de plaisir,
les sourires de Zoé, Maddy et des autres enfants du mercredi,
les projets un à un de nos grands qui avancent, leurs soucis qui s’effacent,
et tous ces cailloux plus près qui, petit à petit, grossissent le coeur.

J’oublie parfois qu’avant d’être pour moi la Parole de Dieu, la Bible est le plus grand livre d’aventures.
Rien d’héroïque.
Et sans fronde, seulement des petits cailloux un à un déposés au fil de Ses Mots.
Seulement nos aventures de vie.

 

 

P’tite prière dégoulinante

Il y a des tout petits instants de la vie je ne sais pas si c’est parce qu’ils sont tout petits qu’ils sont précieux mais parce qu’ils sont précieux, je les garde au fond de mon coeur. Un peu comme le petit galet ramassé sur le sable, enfoui au fond de ma poche, pas plus joli qu’un autre le petit galet mais posé au bout de mes pas, arrêtés là, ramassé et gardé.

Ça commence au matin.
Dans le bâtiment neuf de mon collège il y a ma classe de sixième, un agrandissement joli qui a pour seul inconvénient d’ouvrir la salle sur une passerelle extérieure. Adieu le couloir douillet où l’on peut tranquillement attendre qu’ils entrent un à un. Parce que j’aime bien leur dire bonjour à chacun, sur le seuil. Et voilà, aujourd’hui c’était bonjour sous la pluie et le vent.
Dégoulinante.
Ils étaient déjà presque installés quand, bonne dernière, je suis arrivée à mon bureau, ai posé mon cartable, mon manteau, ai sorti mes cahiers, allumé l’ordi et enfin décidé d’essuyer des lunettes qui donnaient depuis deux minutes un léger flou à ce que je voyais autour.
Le petit chiffon à lunettes a essuyé les verres et…
…et le bureau mouillé par le cartable mouillé sur le manteau mouillé. Bref.
Début de cours maladroitement dégoulinant.
Chiffon trempé au fond du sac.
Regard à nouveau éclairé.
Et mes heures ont filé, quand même joliment.

Ça se termine le soir.
J’avais promis à Marie de passer en sortant du collège lui montrer un peu mes p’tites prières « parce que si tu veux bien j’aimerais bien les lire et poser des notes juste dessus ».
Marie elle est professeur de violon.
Elle met de la musique sur mes mots parfois.
C’est rare le joli à partager, et précieux.

Au fond du sac.
Chiffon mouillé.
En boule recroquevillée au creux de mon petit cahier de prières trimbalé depuis le matin, oublié.

Parfois je déteste et ma maladresse et mon impatience et le temps pourri et la colère avec.

Zut. Bazar de sac. Re zut. Bazar de chiffon et puis zut de zut cette pluie et mes oublis.

Pages collées.
Encre étalée en filets bleutés.
Dégradés illisibles au fil d’une dizaine de pages.

 

Et c’est ce tout petit instant que j’ai aimé. Comme un petit galet, au fond de la poche. Joliment gardé.

 

Marie, elle était désolée pour mon cahier. Moi, j’ai fait la fière.
– Ce n’est rien, les petites prières ça s’écrit tout le temps, dix de perdues, une de retrouvée.
Et sur un petit bout de papier, je lui ai griffonné un bout de…

…. P’tite prière dégoulinante

Celle qu’est toute ratée depuis le début de la journée,
qui ne fait rien comme il faut,
qui va trop vite,
qui joue de maladresse,
celle qui ne dit pas les bons mots,
une p’tite prière qu’on n’est même pas fière de murmurer
mais.

Elle ruisselle de sourires pourtant.
Elle glisse sur les joues, se termine en je t’aime.
Dégoulinante d’amour.

Et Marie a pris son violon.
L’archet sur les cordes a dit et la pluie et les oublis et l’amour.
Et Dieu.

Il y a des tout petits instants de la vie je ne sais pas si c’est parce qu’ils sont tout petits qu’ils sont précieux mais parce qu’ils sont précieux, je les garde au fond de mon coeur.
Peut-être parce qu’ils savent faire comme Lui, mélanger les jolis de la vie.

 

Chiche !

Là je te le promets, je ne l’ai pas fait exprès.  😉

14 janvier.
C’est un petit dimanche matin tout tranquille qui ouvre un agenda pour s’organiser.
Et l’agenda malin tourne les pages plus vite que le temps qui passe.

14 février.
Oh mercredi des Cendres !  Le Carême dans un tout petit vraiment petit mois. Il y a des années comme ça où j’ai l’impression que Noël et Pâques sont dans un lange linceul mouchoir de poche.
Mais je te promets je ne  le fais pas exprès de regarder le temps loin devant.

C’est un petit dimanche matin tout tranquille qui ouvre sa boîte mail pour continuer à s’organiser.

14 février.
Oh ma boîte mail nous invite à une soirée aux chandelles le-truc-pas-commercial-du-tout-organisé par un chouette groupe de la paroisse quand même.
Je te promets que c’était là, justement ce matin.

Et là, en vrai de vrai, je n’ai pas voulu aller trop vite, ni anticiper, ni…ni rien du tout d’ailleurs mais je les ai entendus les râleurs des réseaux, les cathos rigolos ou pas qui font les malins tout le temps. Je les ai entendus louer NOS cendres et siffler LEUR saint-business-Valentin. Oh Corine.

J’ai pris ma plume. La jolie. Celle qui écrit encore dans un agenda au beau papier épais.

Mercredi 14 février.
Petite note précieuse à moi-même pour ne pas oublier:
Si elle était encore là, Grand-mère dirait:
« Garde ton bijou de Cendres et file à ton dîner aux chandelles ! »

Cendres ou chandelles ? Les deux. L’Amour en fête tête. Evidemment.
Chiche !

ça commence quand la vie ?

Pour Anne-Cé

 

J’avais pas prévu ça comme ça.

Parfois on prévoit des trucs et des machins mais on ferait mieux de laisser faire. La petite Zoé, j’avais prévu qu’on s’embrasserait, qu’on rirait, qu’on écrirait un peu et enfin, qu’on jouerait à « N’oublie pas les paroles » parce que c’est une championne de chansons, moi aussi, mais elle me bat à plates coutures même sur mes tubes à moi.
On s’est bien embrassé, on a bien ri, on a écrit un peu et on a bien chanté. Elle m’a battue sur Jean-Jacques c’est peu dire. On a vraiment ri.
Mais j’avais pas prévu son au revoir à la fin de l’après-midi et son à-la-semaine-prochaine-dis-au-fait-ça-commence-quand-la-vie ?

Parfois on prévoit des trucs mais les questions d’une chouette gamine de 9 ans pas toujours. Et j’ai eu la trouille de sa question en vrai. Elle l’a vu tout de suite Zoé.
– Non mais je te dis ça Corine mais  j’ai la réponse.

Je n’étais pas vraiment rassurée.
Tu sais, entre quatre murs d’une chambre d’hôpital pour enfants, il y a des réponses je ne suis pas certaine de vouloir les entendre. Mais je n’avais pas le choix.
– Voilà, maman elle m’a acheté un livre on voit le bébé avant qu’il soit bébé et dedans ils disent que la vie commence là mais c’est pas ça.
Sa maman entrée quelques minutes plus tôt a fait un signe de tête pour le livre. Pour le reste, l’air convaincu de la fillette n’attendait pas notre assentiment. Elle avait autre chose à nous dire.
– Et puis il y a l’infirmière qui m’a raconté un jour pourquoi un bébé pleure au début et il respire et ses poumons c’est comme un parachute qui s’ouvre et hop mais c’est pas ça.
Zoé n’avait pas terminé. Elle a continué en pointant son petit doigt vers moi.
– Et puis toi tu me parles de la vie des fois, non tout le temps, vraiment tout le temps. Tout le temps.

Je te l’écris là, j’avais la gorge serrée, très.

Que voulait-elle me dire Zoé avait ses yeux noisette grand ouverts, ses petites joues rosies par sa démonstration dont elle ne voulait pas perdre le fil et son autre petite main qui frottait son menton. Je crois que j’aurais voulu rester là, longtemps à la regarder.

Elle s’est arrêtée de parler et elle a souri.
Elle me regardait, je crois qu’elle attendait.
Elle a regardé sa maman, je crois qu’elle attendait aussi.
J’ai souri, Anne-Cécile a souri de la même façon.

– Tu vois c’est ça en vrai la vie quand ça commence, j’ai trouvé maintenant: ça commence quand on se sourit.