Le petit papier plié en quatre

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’ai toujours un petit papier dans mes poches.

Il y a toujours dans mes poches un petit papier plié en quatre pour les matins tristes ou bien les soirs ça dépend parce que le triste il vient dans le coeur n’importe quand, il ne prévient pas vraiment. Il y a toujours dans ma poche un petit papier plié en quatre. Souvent, il reste là au fond de mes poches bien plié, je n’en ai pas vraiment besoin mais je sais qu’il est là.
Et puis parfois la peine est un peu trop grande, ou bien elle fait un peu trop mal à l’intérieur, alors je sors mon petit papier plié en quatre et je le déplie. Dedans il y a écrit une des fois où j’ai souri. Voilà, c’est un truc de Grand-mère. Enfin je l’ai un peu inventé quand même. Un jour, il y a assez longtemps parce que j’étais vraiment toute petite et que j’avais vraiment beaucoup de peine, Grand-mère m’a dit: « Pense à quelque chose de joli, de bon, de beau, pense à cette chose la dernière fois qu’elle t’est arrivée et dis-toi bien qu’il y  en aura d’autres, pas forcément les mêmes mais d’autres moments jolis, bons, beaux. Peut-être que ça n’enlèvera pas ta peine aussitôt mais ça te dira qu’elle ne sera pas toujours là, et ça fait déjà un bien fou je crois. Parce que la vie sera toujours ainsi faite. »
Alors je me suis dit que les chose jolies, bonnes et belles, j’allais les écrire sur des petits papiers pliés en quatre, les déposer dans une boîte et en puiser pour les mettre dans chacune de mes  poches, comme si je glissais des sourires dedans pour quand j’aurais de la peine. Vous savez j’ai fait ça parce que quand on a de la peine, on n’arrive plus à repenser aux jolies choses mais on arrive toujours à glisser la main dans une poche.
Grand-mère maintenant elle se méfie et à chaque fois qu’elle lance une lessive (elle me fait sourire à dire ça: « lancer une lessive », j’ai toujours l’impression qu’elle va la faire partir sur la lune), en tous les cas, chaque fois qu’elle lance une lessive, j’ai le droit d’entendre ce qu’elle dit à Grand-père qui vient déposer le panier de linge :
– Tu as bien vérifié les petits papiers dans les poches dis ?
Parce que les petits papiers dans la machine, c’est juste l’endroit où ils n’ont pas le droit d’aller : ça se dépose en milliers de morceaux minuscules sur les tissus impossibles à enlever et même si c’est du joli écrit dessus, là, ça fait des dégâts.
Mais excepté pour la machine à laver, les petits papiers pliés en quatre, c’est chouette.

Hier, il y avait pas mal de triste à cause d’une broutille avec Phil, de la maladie de Clémence et peut-être bien du gris du temps. Parfois la peine, c’est un drôle de mélange même que tu ne sais plus trop par où ça commence. Alors, sur le chemin vers l’école, j’ai enfoncé mes mains dans mes poches. C’est drôle parce que déjà à effleurer les bords du papier et le lisse du petit carré plié, j’ai souri un peu. Un peu c’est comme quand on prend une grande respiration d’un air bien frais, ça commence à faire du bien au-dedans. Je me suis arrêtée en route, juste après la maison de Marielle, et j’ai ouvert ce petit papier-là. Et j’ai franchement souri. C’est pas très important ce que ça racontait, ce qui est important c’est le joli qu’il y avait d’écrit dessus comme un sourire ou un pardon ou un merci. J’ai senti que la peine s’effaçait déjà un peu comme quand tu passes la gomme une première fois sur un bout de ton dessin que tu veux recommencer et ça m’a donné envie de sourire à Phil qui arrivait en courant et de lever le nez sous la pluie.
– C’est quoi ton papier dans la main ?
– Oh ça ? … Une promesse.

 

 

 

Juste avant

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien l’avant. 😉

Peut-être parce qu’elle sait que novembre sera long et puis tout gris aussi avec le vent qui siffle sous l’écharpe et embrume le fond des yeux. Peut-être parce que les premiers feux de cheminée lui parlent davantage de la fin d’un été plutôt que des doux de l’hiver qui commence. Peut-être parce qu’elle sait que dehors et ailleurs il y a toujours du triste qu’elle voudrait autrement. Je ne sais pas trop les raisons mais ce que je sais, c’est que Grand-mère sort toujours ses grandes boîtes dès que novembre affiche, sur le calendrier de la cuisine, ses consonnes qui écorchent un peu les lèvres.
Et j’aime tellement ça.
Dans chacune des boîtes qu’elle ouvre, je découvre des trésors, tous ceux qu’elle a collectionnés le reste de l’année, sans rien dire, sans jamais qu’on s’en aperçoive. Des petites boîtes attrapées ça et là, des papiers de toute sorte: des brillants, des qui ne brillent pas, des clairs, des foncés, ceux gardés parce qu’ils ont ce « quelque chose qui servira », des restes de tissu découpés dans ce qui au contraire ne servira plus, des coquillages, des morceaux de bois, des rubans volés aux bouquets qu’elle a reçus pour son anniversaire, des laines oubliées, des bouchons, des pinces, des ficelles, des pommes de pin, des fleurs séchées, mélange hétéroclite (c’est comme ça qu’on appelle une boîte de mille trésors) qui, au tout début novembre, se réveille sous mes yeux.
L’une après l’autre, mes mains plongent au-dedans et étalent sur la table les trouvailles comme une petite liste des souvenirs de l’année.
– Oh le ruban envolé de mon chapeau d’été…le papier froissé du cadeau de Phil… et l’or du crépon que Camille avait mis autour de la petite croix rapportée de son voyage…mais où ça déjà ?
On se rappelle les instants où ces petits riens avaient été oubliés. Grand-mère, elle, était là, et sans qu’on ne remarque rien, les avait glaner comme autant de bouts de nous qu’elle saurait garder.

Grand-mère sort toujours ses grandes boîtes dès que novembre s’affiche sur le calendrier de la cuisine. Et prononce des mots qui croisent le rayon de soleil, celui qui ose encore le bord de la table.
– On va puiser dedans…de quoi préparer de jolis calendriers de l’Avent pour tous les amis.
Et elle sourit. Tellement.

Dès que novembre embrume le fond des yeux, il y a cet avant-là, celui qui éteint tous les vents mauvais et fait attendre le décembre de joie.