Le temps que le gâteau refroidisse un peu

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien les petits instants volés au temps.

Elle a dû lui dire qu’elle passerait vers 16 heures, histoire de prendre un café et l’air de rien – surtout pas d’une histoire- elle l’a avertie une toute petite moitié d’heure avant. Seulement. Hélène aime les presque improvisés de Grand-mère je crois. Je la comprends. Je les aime aussi. À 15h30 et des poussières, le téléphone est raccroché et le tablier noué. En une main puis en deux, Grand-mère a sorti le très grand bol, la farine se mêle déjà aux jaunes d’œufs, le lait frémissant attrape le beurre pour le faire fondre et tout se mélange en une pâte dorée. Magicienne ! Grand-mère est magicienne ! Des quatre pommes rouges, elle fait filer les peaux en rubans que je n’hésite pas à retenir dans mes mains avant de les porter au poulailler. La grosse poule rousse se régalera rien qu’à me voir arriver, j’en souris à l’avance.
Quand Hélène sonne à la porte, le gâteau, toujours en cuisson, embaume déjà la cuisine.
Il faudra encore quelques minutes.
Celles où l’on s’embrasse.
Celles où elle lui dit qu’elle est vraiment jolie avec sa nouvelle coupe de cheveux parce qu’Hélène change souvent de tête et que ça lui va toujours très bien (il y a des gens c’est rigolo, je crois qu’ils sont faits pour avoir plein de têtes différentes sans changer vraiment).
Celles où elle me dit tu as encore grandi Coquille, arrête-toi ! (je ne lui réponds surtout pas que le seul pauvre centimètre attrapé en un été me désole grandement).
Et nous serons à peine assises dans le jardin où septembre continue son été que déjà Grand-mère sera levée.
– J’en ai pour deux minutes.
Elle revient, exactement deux minutes plus tard, le gâteau aux pommes brûlant entre ses deux mains bien enveloppées de torchons humides.

– Le temps que le gâteau refroidisse un peu, on va pouvoir se raconter…

Elle pose son ouvrage sur le rebord de la fenêtre. Le vent du large fera son oeuvre.
Commence alors – et enfin !- le ballet tant attendu de mots, de silences, de secrets, de ceux que j’ai le droit d’entendre et de garder, les confidences de deux amies depuis l’école élémentaire (élémentaire mon cher Watson !…ma langue se tait mais ma tête s’amuse des mots que Grand-mère utilise. Leur école digne d’un des meilleurs romans policiers ? Mon imagination s’envole.)
Le temps s’arrête, s’arrête vraiment.
Elles deux, assises côte à côte, comme deux soeurs qu’elles ne sont pas, se prennent la main parfois, s’écoutent, se comprennent. Et je les regarde comme on regarde le joli d’un tableau qui ressemble à ce qu’on voudrait de la vie. Des petits instants encore volés au temps, grappillés en souvenirs, que je vais garder précieusement.

Le temps que le gâteau refroidisse un peu.

Après, ce n’est plus tout à fait pareil.
Le gâteau revient sur la table, on s’exclame de son doré parfait, les parts sont servies, on en reprendra si l’on veut, le tiède des pommes fond dans la bouche et tout se tait.
Après, on sert le café, on parle du monde et des autres, et les secrets s’éteignent. Après, Grand-père viendra à son tour. Il aura laissé le temps aux deux amies d’être ensemble, il s’excusera d’arriver d’un travail qui l’occupait beaucoup mais moi je sais bien qu’il attendait lui aussi, le temps que le gâteau refroidisse un peu. Il me fera son clin d’oeil qui ose un « alors, qu’est-ce qu’elles se sont racontées ? » attendant que mes bras croisés et ma moue théâtrale lui lancent le « tu ne sauras rien, c’est entre filles ! »

Tout reprendra.
J’attendrai un autre après-midi, peut-être d’un autre dimanche, instants volés au temps, à garder ce temps-là.
Celui qu’il faut pour que le gâteau refroidisse un peu.

Comme des lettres

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien écrire à Dieu.

 

Prière n°11

C’est un peu étrange ce que je fais là, à écrire tout en haut de la page de mon cahier, sur l’espace blanc juste avant toutes les lignes, le numéro de ma prière.

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On dirait que je compte les mots qui me mènent au bon Dieu. J’aime bien dire le bon Dieu. Grand-père, il trouve que c’est une expression un peu vieillotte pour une petite fille de mon âge et il me dit que, de toute façon, je fais un pléonasme. Je trouve son mot pas très beau. Plé-o-nas-me, non, ce n’est pas très beau, même que ça colle au doigt ce mot-là, ça ne dit rien ni de léger ni de doux ni de vraiment joli. Mais l’idée de répéter que Dieu est bon, ça ne me dérange pas, je dirais même que ça me va et que ça, je trouve que c’est plutôt joli. J’aime bien la bonté même si  c’est un mot un peu démodé.

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On dirait que je compte mes prières alors qu’en vrai je ne les compte pas. Pas du tout. Je ne sais pas si vous comptez vous quand au réveil, celui du matin qui arrête nos rêves d’un seul coup, vous demandez au jour d’être meilleur que la veille parce qu’hier ce n’était pas une journée très chouette. Puis qu’à midi vous dites merci pour le moment joli passé avec un ami ou parce que soudain, on dirait que les bonnes nouvelles déboulent et renversent les mauvaises. Et qu’enfin le soir vous demandez pardon de ce mot méchant même pas prononcé mais pensé tellement fort que c’est tout pareil. Et bien, entre le matin et le midi et le soir, moi, Dieu, je lui parle souvent. Je ne compte pas. Dans ma tête. Peut-être que c’est dans mon coeur d’ailleurs, je ne sais pas très bien où ça se situe quand on parle à Dieu. Ce n’est pas très important s’Il m’entend.

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Ça y est. J’ai une équipe de foot de prières. C’est pas moi qui le dit, c’est Phil. Il n’a rien trouver de mieux que de me lancer ça quand il a ouvert mon cahier ce soir.
« Oh regarde Coquille!… Tu as une équipe de foot de prières ! » Je n’avais rien vu, évidemment. Il m’a fait rigoler en vrai. Phil, il a le droit d’ouvrir mon cahier de prières et de les lire. Même que pour un gars qui ne croit pas vraiment, c’est la première chose qu’il fait quand il s’attable à mon bureau le mercredi. Bien avant d’ouvrir mes BD. Je ne lui dis rien mais moi, je crois que c’est un chercheur Phil et qu’un jour, il va le trouver Dieu. Ou l’inverse. Je me demande si Dieu Il nous cherche aussi.

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J’ai écrit onze prières. Je me demande jusqu’où ça va me mener d’écrire des petites prières sur mon cahier. Peut-être qu’un jour tout en haut de ma page dans l’espace blanc avant les lignes, j’écrirais 100. Une centaine de prières. Waouh…ça en fait des mots doux à l’encre bleue. ( Des moins doux aussi parce que Dieu, parfois, Il m’énerve.)
C’est un peu étrange de numéroter mes prières. Peut-être que ça veut juste dire à Dieu que j’aime bien lui parler (ou écrire mais, là, c’est pareil ). Vous savez, ce n’est pas une lubie (de toute façon même si c’en était une, lubie, c’est un mot qui fait tourner la tête joliment et qui surtout ne fait pas mal), mais, ce n’est pas une lubie non. Onze fois que j’écris à Dieu des petites prières, et pas comme à un ami imaginaire, pas du tout. Comme à un ami en vrai.
J’aime bien écrire à Dieu. Peut-être parce que c’est à ça que je crois:
Il me lit.

 

 

Le chemin

Je regarde le monde du haut de mes 3 pommes et je l’écris au crayon.
Je m’appelle Coquille et j’aime bien le chemin pour y aller.

J’ai repris le chemin de l’école. C’est toujours étrange comme les mots en disent longs. J’ai repris le chemin de l’école comme si je reprenais du pain dans la corbeille surtout si la croûte est bien dorée, ou bien comme si je reprenais la page de mon livre arrêtée au milieu parce qu’il fallait éteindre et dormir et surtout ne pas tenter la lampe de poche une veille de rentrée. J’ai repris le chemin de l’école comme lorsque le verbe reprendre me dit que j’ai  encore faim. De pain ou de lecture tout pareil.

J’ai repris le chemin de l’école. Je ne sais pas pour vous mais moi, dès que je pose les premiers pas, j’ai l’impression que mes sandalettes retrouvent les empreintes, les petites bosses et les petits creux comme si elles connaissaient les lignes par coeur. (Les sandalettes c’est parce que même s’il ne fait pas toujours très chaud le premier jour de la rentrée, on garde l’été à nos pieds, il ne peut pas en être autrement).

J’ai repris le chemin de l’école. J’ai tout retrouvé comme si rien n’avait bougé pendant deux mois: les deux gros tilleuls de la cour de récré, la manie des grands qui étaient petits l’année dernière de taquiner les petits de cette année, le sourire de Lili et les images de foot de Phil et de ses copains qu’ils promettent de s’échanger même si la saison n’est pas encore commencée. (C’est drôle le sport qui ajoute une saison au temps mais bon, je ne dis rien).
Quand on regarde d’un peu plus près, il y a quand même des petits détails nouveaux, c’est vrai. La nouvelle maîtresse qui a l’allure d’une maîtresse (on voit bien finalement qu’elle reprend elle aussi), les nouveaux livres sur le rayon droit de la petite bibliothèque (l’étagère droite, je la connais par coeur parce que ce sont les romans d’aventure que j’adore) mais eux aussi, ils reprennent une place qu’ailleurs ils avaient certainement.

Vous l’avez compris. J’ai repris le chemin de l’école et tout recommence. Et ça m’étonne toujours ça: deux mois d’autrement et d’ailleurs et hop, tout recommence. Tout reprend toujours. Avec cette faim que je garde au ventre.

 

Grand-père, je l’ai fait sourire en lui disant que reprendre le chemin de l’école c’est comme le petit croûton doré du pain dans la corbeille.
C’est parce que j’ai dit pain j’en suis sûre.
Vous savez Grand-père, il ne loupe jamais une occasion de me parler de son Livre préféré. Enfin surtout de son Auteur. ( Et ça peut vous paraître étrange mais je les entends les majuscules quand il parle).
« Dieu ne s’y est pas trompé en nous montrant le chemin de son amour dans ce pain partagé, dis Coquille, tu ne trouves pas qu’il y a une histoire de « reprendre » et d’appétit là aussi ? »

Je lui ai dit oui. Pas pour lui faire plaisir. Non.

Je crois qu’il a pas mal raison sur ce coup-là.
J’ai repris le chemin de l’école comme on reprend un chemin qu’on aime. Je ne sais pas encore très bien si le chemin de l’église me fait pareil mais reprendre « son » pain chaque dimanche, je crois ça doit pouvoir aider à aimer un peu. Un peu mieux peut-être. Je vais bien voir.

Parce que je lui ai dit oui à Grand-père quand juste après il m’a demandé s’il n’était pas temps de la préparer ma première communion.

En attendant, je reprends le chemin de l’école. Et j’ai faim.  😉