Couleurs (3)

7 novembre 2020 2 Par Corine

Aux couleurs de nos p’tits riens et de leurs prières

Le lundi est toujours rempli. Ce lundi de reprise l’était encore davantage. Rempli de la joie de retrouver nos élèves, de nos premiers échanges suite aux attentats, de nos idées encore pour vivre le quotidien le mieux possible. Et puis, entre collègues, de notre soutien, notre écoute, notre bienveillance. On est bien loin de Paris et des grandes villes. Et même si on comprend l’ailleurs, on ne peut pas vraiment au fond. Parce qu’ici l’envie d’être là, ensemble, malgré tout, est toujours la plus forte.
Et parce qu’elle est possible.

Au soir, rentrée fatiguée, inquiète de l’avenir mais heureuse.
Et trouver sur mon bureau un mot doux. Un faire-part de naissance tout blanc, tout beau, et un tout petit garçon me redit que la vie est belle malgré tout. Parce qu’elle est vie.

 

Et la semaine a continué. On aurait pu l’imaginer en demi-teinte, entre mille précautions et autant de soucis du monde.
Mais non. Il y a bien autre chose dans les petits riens du quotidien.
Mardi a pris la couleur de leurs idées, peut-être parce que dans la rue, juste en face, vraiment juste en face du collège, il y a l’Ephad. En temps normal, c’est l’occasion de quelques blagues sur notre devenir de vieux profs dans la salle du même nom. ” Et si ça continue, on aura plus qu’à traverser la rue.” On ne rit plus trop de ça aujourd’hui. Mais au matin, en ouvrant les fenêtres de ma classe, je ne peux m’empêcher de regarder les lumières en face et leur dire “on pense à eux.” Certains savent que, là, leur arrière grand-mère aimerait bien les voir. Il suffirait de traverser cette rue. On ne peut plus.
–  Mais …on pourrait leur écrire des lettres pour Noël madame ?
– Avec des décos !
Et il suffit de croiser Marie-France en arrivant le mercredi matin qui me dit que c’est possible. L’infirmière jouera la factrice pour nos lettres colorées.

 

Et la semaine se termine. Elle aurait dû s’étirer en longues soirées de rencontres avec les parents, elle a finalement filé un peu autrement. Et au dernier jour,  j’ai retrouvé mon groupe de caté 5è. Ils voulaient parler de Dieu et du mal, de Dieu et de la guerre, de Dieu dans tout ça et finalement, au soir de ce vendredi, ils n’avaient plus très envie. 
– On en parle beaucoup de ce qui va mal madame, moi j’aimerais mieux prier. 
J’ai cru que sa parole tomberait à l’eau au milieu des vingt jeunes réunis avec moi. C’était oublier trop vite que lorsque nous sommes réunis…Il est là, Lui aussi.

– M’dame, on fait comment si on veut prier ?
L’un a dit son coin prière mais qui ne lui “sert” plus, “c’était quand j’étais au primaire”. Lui, l’église de ses dimanches à servir l’autel. Mais pour tous les autres, pas de prières non.
– D’abord, on ne sait pas comment faire.

Alors.
Alors, il y a toujours cette musique sur ma clé USB. Des couleurs dans mon sac de caté. En crayons, en papiers. Des icônes imprimées.

J’ai sorti mon bazar. Souri secrètement en repensant à Mary Poppins et son grand sac.
– Moi, mes p’tites prières, je les écris à Dieu. En couleurs. Si vous voulez je vous montre un peu…
Ils ont eu l’air de sourire. Leurs mots ont dit un chouette que j’ai reconnu.
On a baissé un peu les volets. Laissé la musique se dérouler. Et dans un silence improbable dans une classe de 5è, un vendredi en dernière heure, il ont posé les mots de leurs prières sur le papier.
Ils ont prié, je crois.
Et moi avec eux.

 

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