Une page blanche pliée en quatre

8 août 2019 2 Par Corine

Peut-être que la lettre est arrivée hier. Je ne suis pas sûre mais en vacances, on oublie parfois d’aller chercher le courrier ou on y pense soudain au creux de l’après-midi ou même tard en soirée au moment de refermer les volets. Tiens mais on n’est pas allés chercher le courrier aujourd’hui. On oublie parce que les habitudes ne sont plus là, plus tout à fait. Peut-être que la lettre est arrivée hier car hier on a oublié le courrier.

Il a posé l’enveloppe sur mon bureau. C’est toujours comme ça qu’il fait, il ne dit rien comme s’il voulait me laisser la surprise de découvrir les surprises. L’enveloppe toute simple, blanche, celle qu’on achète par paquets de 100. Mon nom et mon adresse écrits au stylo bille bleu, ce bleu des mers du sud qui sait poser un peu de rêve autour des mots parfois. Je n’ai pas reconnu l’écriture ronde mais j’ai su que c’était une élève. J’ai retourné l’enveloppe, pas d’expéditrice. J’ai vite ouvert en déchirant doucement avec mon pouce.

Une petite page blanche pliée en quatre.

Des lignes au crayon de bois à peine effacées pour écrire bien droit, quelques fautes mais peu, une rature transformée en cœur pour cacher la rature, et des mots. Des mots tout simples qui redisent le chaud de juillet et une virée à la piscine municipale, les deux semaines chez mamie de l’autre côté du bourg pendant l’hospitalisation de maman et sans doute deux semaines avant la rentrée encore, un pas de vacances cette année mais ce n’est pas si grave parce qu’il y a le jardin de mamie avec les chats, les lapins et des poules, il est grand ce jardin il y a même une petite cabane pour être tranquille et lire parce qu’il y a les lectures.

Des lignes au crayon de bois à peine effacées et devenues bavardes. Des lectures surtout. Celles que je lui ai laissées pendant les vacances parce qu’au moment de ranger la classe le dernier jour, les livres que je dépose au fond pour les temps libres, ils pouvaient aussi les embarquer pour leur été. Elle a été la seule à en prendre. Les autres étaient déjà ailleurs. Elle a été la seule. Je peux en prendre plusieurs ?

Des lignes sur les lignes au crayon de bois à peine effacées pour me raconter ses lectures. Un petit mot pour les personnages aimés et des ronds rose pâle pour toute critique avec la légende. Un rond c’est pas mal, deux c’est bien, trois j’aime beaucoup, quatre j’adore. Une petite liste de six livres. Six petits romans quand même. Et ce post- scriptum écrit en toutes lettres parce qu’on a appris l’origine latine et que c’est plus joli écrit en entier. Un post-scriptum  en forme de merci.

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Post-scriptum: je m’inquiétais de mes vacances à la maison mais en fait avec vos livres, ça va vraiment bien. Il m’en reste encore quatre.

 

Je les quitte en juin en leur souhaitant toujours un bon temps de vacances. Je sais bien le joli chez certains, l’ennui chez d’autres, je savais le difficile pour elle. Parfois je reçois une petite carte de bord de mer, un chemin de montagne ou une petite page blanche pliée en quatre parce que toute l’année on a écrit on peut continuer un peu pendant l’été pourquoi pas, alors une fois, deux fois, trois fois, parfois davantage, je sors ma plume à mon tour pour un merci en attendant de nous retrouver. Et je les retrouve en septembre mais je ne leur demande jamais rien sur leurs vacances. Le difficile ne se raconte pas.

 

Une petite page blanche pliée en quatre. Des lignes au crayon de bois à peine effacées. Elle me parlera peut-être de ces quatre dernières lectures et ce sera bien.

 

 

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