Sur le bord (7)

Ce bord-là, j’avoue que je l’aime beaucoup.
Pas de cette nostalgie qui vous plonge et vous enferme dans le passé, non, j’aime bien le bord de mon enfance parce que paradoxalement, il me tourne vers mon demain.
Je m’y retrouve c’est vrai et je me retrouve aussi, pour continuer. L’image a beau être galvaudée, elle est souvent juste: nos racines nous font grandir encore.

 

Ce long week-end de Pentecôte a ouvert trois vieux cartons laissés fermés depuis quelques années. Je savais ce qu’il y avait dedans et pas vraiment de place pour ranger des albums “rouge et or”, la collection intégrale au dos criant de fuschia de la comtesse de Ségur, et des Martine aussi. Peut-être bien que j’aime raconter beaucoup plus fièrement l’audace des Club des cinq, la frondeur des collections vertes que j’empruntais aux garçons ou même des Fripounet remplis d’astuces: eux, ça fait longtemps que je les ai déballés.
Mais ces petits cartons aux allures rose bonbon, non.
Je crois bien qu’on aime une partie de soi toujours un peu plus qu’une autre.

J’ai ouvert le premier sans surprise. La comtesse était là avec ses malheurs de Sophie et son pauvre Blaise. Sourires.
J’ai ouvert le deuxième, les Martine trop sage. Sourires.
Et le dernier, plus léger, oh… quelques Fripounet oubliés. Des bricoles hétéroclites et quatre petits livres de poche.
Quatre petits livres. Oubliés. Presque complètement.

Et un. Parmi les quatre.

C’est étrange la mémoire.
Je me suis d’abord rappelée de sa couverture.
Le jeune garçon aux lèvres pincées, les bras repliés sur son guidon. Oui, je me souviens.

C’est alors que j’ai aperçu l’auteur.

 

L’étonnement est difficile à dire avec les mots.

Surtout quand ils cherchent comment la mémoire a pu oublier. Et son nom. Et l’histoire même de ce petit livre.
Je me suis arrêtée et trois quarts d’heure plus tard, j’ai émergé de ses pages jaunies par le temps.
Je n’avais rien gardé.
Rien de ce petit livre.
Juste le souvenir de l’avoir lu oui, ce dessin en noir et blanc à la dernière page, une fin  d’histoire peut-être mais si peu. Tellement peu. 
Ni l’histoire au fond.
Ni les prières d’Israël d’un petit garçon à bicyclette.
Ni les rues de Jérusalem.
Ni le titre de ce chapitre 3 “qui gravira la montagne du Seigneur ?” et mes souvenirs de balade à vélo avec ses mêmes mots pourtant. Exactement.

Il y a deux ans et demi, juste avant de partir en Terre Sainte, on m’a beaucoup parlé d’Amos Oz.
J’ai entendu là son nom pour la première fois.
C’est ce que j’ai cru.
Depuis j’ai lu neuf de ses romans. Je me disais depuis quelques jours d’ailleurs il faudrait que je lise encore, arriver à ma petite dizaine. J’aime bien lire autant que j’aime.

C’était sans compter sur ce rebord du temps qui m’avait une fois de plus bien devancé.
Voilà, je sais pourquoi j’aime tant le bord de mon enfance. Encore une fois, je m’y suis retrouvée.

 

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Sur le bord (6)

C’est un peu étrange ce bord-là.
Là où se dépose ce qu’on a vécu et qu’on garde pour soi.
Uniquement pour soi.
Nos secrets, nos intimes, nos dedans.
Parce que le dire et même si aujourd’hui on dit tellement et même si je dis beaucoup parce que le dire est impossible.
Parce que ça n’appartient qu’à moi. Parfois à d’autres mais à moi, d’abord.

C’est un peu étrange ce bord de nous que seul Dieu connaît.

Et souvent j’imagine tous les bords de chacun de nous que Dieu écoute et regarde et aime.
Et je me dis que ses bras sont vraiment immenses pour prendre nos peines.
Et je me demande tout le temps tout le temps vraiment, et je Lui demande:
– Mais comment Tu peux ?

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Au ciel

Un mercredi qui court encore entre les classes du matin et l’après-midi trop occupé. Enfin le temps qui s’arrête, essoufflé. Rentrer à la maison en sachant que je vais pouvoir grappiller un peu de temps au temps.

Je grimpe dans mon bureau.
La pièce fermée depuis l’aube a besoin de respirer. J’ouvre sa fenêtre. On dirait que la vigne vierge élance ses bras, empoigne le premier nuage qui passe, fait un pas de deux, et valse, valse, valse. Les nuages bombent leur torse, peut-être bien que leur cœur bat un peu plus fort. Leurs contours en fil d’argent me sourient.
Le ciel raconte le beau quand nos yeux s’y accrochent.

Je m’assois enfin à mon bureau.
Il faudrait se mettre au travail. Juin demande encore, juin demande beaucoup. Peut-être même davantage auprès des jeunes fatigués, démotivés parfois, avec les collègues fatigués eux-aussi. Il faut être là. Encore.

Je souris. Je lève le nez.
Le Ciel pourrait bien avoir des réponses à mes questions et mes yeux l’interrogent encore.
Mais le ciel aujourd’hui semble seulement me dire que la vie est jolie vigne amoureuse qui virevolte dans des bras qui dansent tout ronds de douceur.

Il faudrait fermer la fenêtre maintenant, se concentrer un peu.

J’ouvre mes cahiers, j’allume l’ordinateur. Il faut préparer.
Un regard encore.
Le Ciel nous dit d’aimer la vie. Cela n’a rien de naïf.
Le Ciel nous dit d’aimer. C’est sûr.

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Le reste, peu importe

C’est drôle la vie.
Ça fait pas mal d’années, beaucoup oui, que je me demande où a bien pu passer ce petit cahier bleu clair. Il y a le rouge, l’orange à la couverture glacée, le bleu mais plus foncé, le vert un peu délavé. À chaque fois que je terminais un petit cahier, je voulais que le prochain ait une couleur différente. Rouge, orange glacé, bleu foncé, vert un peu délavé. J’en avais cinq et ça fait pas mal d’années que je ne sais pas où a disparu le bleu clair.
Je les achetais gros et à grands carreaux. Gros, ça veut dire 96 pages. J’ai toujours trouvé ça étrange 96. Pourquoi pas 100, un nombre tout rond. Mais peu importe parce que 96 pages multipliées par 5 cahiers, ça fait un joli nombre de petites prières.
Ça fait pas mal d’années que j’ai perdu un de mes cinq cahiers de petites prières d’enfant. Oh…des petits bouts de mots, souvent de pas grand chose mais peut-être bien que je n’ai jamais écrit mieux depuis. Et souvent je les relis, avec tendresse, et elles font parfois mes prières d’aujourd’hui.

C’est drôle la vie.
Je ne savais plus ce qu’il y avait dans ce cahier bleu clair. Celui entre mes 11 et 13 ans.

 

Il y a un mois, je l’ai retrouvé.

Je rangeais une pile de livres et j’ai dû déplacer de vieux magazines, abonnements de petite fille. Le cahier bleu clair glissé entre deux Fripounet est presque tombé à mes pieds.

C’est drôle la vie. Aussitôt, je me suis dit c’est drôle la vie j’ai bien envie de le raconter ce petit morceau d’aujourd’hui.
Mais je n’y arrivais pas. Je trouvais ça un peu ridicule au fond et puis, qu’est ce que je pourrais bien en dire, ça n’intéresse personne un petit cahier bleu d’enfant.

C’est drôle. J’ai tous mes cahiers, je les ai relus, d’une traite. Ce soir. Des centaines de petites prières. Je les trouve jolies non pas parce qu’elles le sont mais parce qu’elles parlent de mon chemin et que ce chemin raconte quelque chose de moi et de Dieu.
Et c’est peut-être juste ça, ce que je peux dire. Ce que je veux écrire.
Le plus important c’est le chemin. Ton chemin. Il t’appartient.
Le reste, les autres, ce qu’ils en pensent, finalement peu importe.

C’est drôle la vie. Le petit cahier bleu clair s’est arrêté à la page 82.
Il ne voulait plus parler à Dieu. Il avait 13 ans et ses raisons.
Et puis il y a eu le bleu foncé, et le vert délavé. Et des grands cahiers ensuite avec des pages blanches et des pages blanches tapées à la machine à écrire et des prières enfin gardées dans un dossier d’ordinateur.

Ton chemin. Le reste, peu importe.

 

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Sur le bord (5)

C’est peut-être à cause d’une Grand-mère qui disait que l’avenir appartenait à ceux-là. J’aime le tôt du matin.

J’aime ce rebord du temps qui recommence.
Il croit en l’homme, il a le pardon au bord du cœur, il aime encore.
Il ressemble à Dieu.

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Sur le bord (4)

Elle ne s’asseyait jamais vraiment. Posée seulement sur le bord de la chaise.
Elle ne s’asseyait pas tout à fait. Le corps laissé un instant à la limite, prêt à repartir.
Surtout ne pas s’installer au fond du canapé, surtout ne pas se laisser aller.

Les premières fois, elle est même restée debout. Les bras chargés des pommes de son jardin, cueillies pour moi.
– Je ne reste pas…Il faut que je me sauve…Les enfants m’attendent.
Il y avait toujours une raison pour que Sandrine ne réponde pas à mon invitation au café.

Elle ne s’asseyait pas au début.
Sur le bord, elle était sur le bord tout le temps.
Chez moi sur le bord d’une chaise chez elle sur le bord de la vie.

Puis, son corps s’est enfoncé un peu, un peu plus loin à chaque fois, son dos doucement a osé, doucement s’est appuyé sur le dossier du canapé.
Et sa vie avec. Ancrée dans un peu de meilleur. Un peu.

 

Je pense souvent à ce bord-là.
Je pense souvent à tous ceux qui n’osent pas s’asseoir au fond des chaises par peur de déranger, à toutes celles qui restent au bord de leur vie parce qu’il n’y a pas beaucoup de place au-dedans pour elles, à tous ceux que je croise dans ma vie qui restent en frontière des choses et des gens sans oser avancer. Sur le bord.

 

Et parfois, devant un café partagé, il y a un instant presque joli.
Comme avec Sandrine, un après-midi où elle a osé être là.

Elle a soulevé la tasse, bu une gorgée, fermé les yeux.
Elle a reposé le café.
Elle a poussé son dos, croisé ses jambes, croisé ses bras aussi.
– On est bien au fond.

 

 

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Sur le bord (3)

C’est mon habitude,
mon rituel,
mon début des jours.

Sur le bord de ma tasse, mon matin pose ses lèvres.
Sur le bord du jour, mes yeux découvrent Sa Parole.

C’est étrange.

Mon café et ma Bible, ma Bible et mon café.
Ils semblent venir d’un même endroit.
Tous deux parfumés et précieux et profonds.

C’est mon habitude,
mon rituel,
mes petits riens qui ouvrent mes matins.

Et sur le bord de ma table, j’aime à croire que Dieu, parfois, vient s’asseoir.

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Sur le bord (2)

Il est des dimanches où je m’assois sur le bord du temps. Ce temps qui passe sans qu’on s’en rende vraiment compte et qu’on sait regarder avec tendresse.

C’est vrai que ça commence souvent par un matin d’église. Ce dimanche avec les tout-petits et l’éveil à la Foi qui croisent les plus grands entre les bancs, en chemin vers la confirmation.
Il me tape l’épaule. Tu me reconnais. Bien sûr.
Un petit, je l’ai connu petit, devenu jeune homme, grand, très grand.
Ma confirmation, c’était il y a deux ans, j’accompagne des jeunes maintenant.
Un sourire et ma tendresse pour le rebord de ce temps-là qui l’a vu grandir.

C’est vrai que ça continue souvent avec un déjeuner tranquille et le joli d’une nappe. Et ce dimanche, un vote – oh oui, un vote. On sait qu’il y a le monde. On le sait trop bien.
Et puis, un tour à l’abbaye. Un dimanche à témoigner de ma Foi devant des catéchumènes qui s’avancent sur le chemin, doucement. Leurs mots, leurs sourires. Des paroles à recevoir, chacun là où il est.
Un petit tour à la librairie. Encore un peu de temps, là. Petite Marie attrape le chocolat, elle en a besoin; j’attrape un livre qui me paraît doux à lire, j’en ai besoin.
Un sourire et ma tendresse pour ce rebord du temps qui me rappelle nos virées de “nos mercredis de filles” à Bellefontaine.

C’est vrai que ça traîne un peu ces dimanches qui s’assoient au bord du temps. Et ce dimanche avec mon temps de maman.
Ma grande fille débarque. Jolie surprise. Ses rires envahissent le salon et font écho à ceux de sa petite sœur. C’est le jour où l’on se souvient des nuits à veiller les fièvres, des matins chagrins à consoler, de mon ventre qui se déchire au moment de leurs examens et concours, de mon cœur qui bat trop vite à l’annonce d’une de leur joie. Et puis, le temps se suspend encore. Il est 21 heures et quelques minutes quand un mail apprend à mon mari la mort d’un de ses  élèves.

On a peur nous aussi que ça s’arrête tout ce bonheur-là, comme ça.
On sait ça aussi.

On a peur, parfois.
Alors on s’assoit au bord du temps, ce temps qui passe sans qu’on s’en rende vraiment compte et qu’on essaie de regarder encore, avec tendresse.

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Sur le bord (1)

C’est un peu comme une saison préférée.
Juste avant que les touristes ne commencent à débarquer, il y a un temps où le soleil étire un peu le jour et où la plage déserte fait traîner mes pas.

C’est un peu comme une saison préférée.
Il n’y a pas de ponts encore qui feront enjamber le temps, pas de vacanciers déjà à s’accrocher au rivage, il y a seulement un ciel tranquille qui déploie ses bleus pour poser mes silences.

C’est un peu comme ma saison préférée.
Sur le bord d’un temps qui n’est pas encore commencé. Il y a encore la vie qui travaille, les mille et une choses qui courent à ma place et il y a ce bord-là dans l’espace qui, peu à peu, s’écarte en pointillés.

C’est ma saison préférée.
Celle qui ramasse ses mots comme les galets au fond d’une poche, celle qui écrit les murmures soufflés par le vent, celle qui prie sur le bord de l’océan.

 

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Comparaison

Je trouve que les mots sont jolis, souvent. Et la vie drôlement étonnante.

Un mercredi après-midi entièrement libre, ça faisait longtemps. Sans copies, sans atelier d’écriture, sans rendez-vous. Et surtout sans rien de planifié. Libre quoi. Simplement.
C’est le doux du temps qui m’a donné l’idée de sortir de vieilles jardinières d’argile et de les remplir d’un peu de soleil.
Quelques plants à choisir, les mains dans la terre, de l’eau.

Accrocher du soleil au bord de nos vies…et de nos fenêtres.

C’est ce que j’ai écrit en partageant une photo parce que j’aime bien continuer à dire le joli de la vie. Malgré ses gris.

Je trouve que les mots sont doux, souvent. Et la vie drôlement étonnante.

Un mercredi soir à venir. D’ici deux petites heures à peine, un partage biblique avec des amis de ma paroisse et surtout avec des invités: les parents des communiants. On leur a dit de venir comme ils étaient, juste pour lire ensemble une page d’évangile parce qu’on a bien vu que certains et certaines accrochaient bien pendant les préparations avec leurs enfants. Avides presque, assoiffés même. On ne sait pas trop combien viendront. On espère un petit peu, c’est tout.

C’est le doux du temps qui m’a donné l’idée d’appeler père Louis pour lui raconter et lui demander mine de rien ce passage d’évangile, je ne me trompe pas ça veut bien nous parler ainsi ?
Quelques mots à choisir, ma main sur le papier bible, un peu d’audace.

Et puis, je raconte à père Louis mes fleurs, je t’enverrai des photos, et merci pour tes lumières toujours.

” Oh de rien…Elle est belle votre idée de partage avec les parents…”

Et il a ajouté:

“…J’espère que tu pourras accrocher un peu d’amour au bord de leurs vies… comme tes fleurs.”

J’ai deviné son clin Dieu. Et son sourire.

Je trouve que nos mots pourraient rendre la vie plus jolie, souvent.

 

 

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