Comme une pierre de Rosette

28 octobre 2019 4 Par Corine

Il y avait ses 20 ans tout neufs à fêter alors on s’était dit que Londres pour 5 jours pendant les vacances de Toussaint à retrouver notre petite grande Marie, ce serait bien.

C’était bien comme une petite bulle d’air au-dedans d’un monde qui ne cesse d’avancer, vite, qui ne s’arrête ni de rire ni  de souffrir presque dans un même souffle. J’ai déambulé les rues avec les mêmes lumières et les mêmes ombres et ce soir-là, à Covent Garden, au sortir d’un Pub empli de chaleur et de joie, je me suis retrouvée presque nez à nez avec la très trop terrible longue file vers la soupe populaire. Je ne peux jamais traverser la ville légère. Pourtant, mon cœur était léger, nul doute, léger de tout l’amour qui le remplit. Petite bulle au-dedans d’un monde un peu fou. Mais beau, beau pourtant.

Et il y a eu ce moment, le lendemain, moment mêlé de souvenirs et de rêves d’enfant. De cet espoir trop fou, de cette foutue Espérance.

Mademoiselle Jeanne accrochait le panneau couvert d’un carton légèrement glacé qui donnait aux couleurs pastels un éclat particulier. C’était toujours en fin d’après-midi, au retour de la récréation, à cet instant où la journée commence à se faire longue. Je me souviens de ce temps comme un temps très calme mais aussi fait de cette curiosité d’enfant qui ouvre grand les yeux, les oreilles, qui tend tout le corps lorsqu’il est prêt à recevoir, apprendre, découvrir. Elle écrivait juste à côté, à la craie blanche, le thème du jour. Une nouvelle leçon d’histoire.

Champollion et la pierre de Rosette

Et je buvais ses paroles.
Je n’étais pas de ces bavardes, main toujours levée à questionner. Non, j’écoutais. J’écoutais ce que mademoiselle Jeanne racontait et ses mots, mêlés aux couleurs des images, prenaient vie dans ma petite tête de petite fille.
Je me souviens encore de mes rêves d’archéologue-aventurière-Indiana-avant-l’heure. Je me souviens que je voulais un chien et l’appeler Champollion. Je me souviens avoir recopié dans Tous les trésors de l’Egypte reçu au Noël suivant les lettres grecques de la pierre de Rosette.
Et cet instant. Vif encore.
Cet instant où je me suis dit qu’il suffirait de traduire tous nos mots les uns aux autres pour tous nous comprendre.
Rêve d’une nouvelle Babel, indestructible, qui dépasserait les lois humaines, la pierre de Rosette est restée pour moi comme le souvenir d’un monde meilleur possible. Un rêve possible. Loin de tous les silences, loin de tous les non-dits, loin de toutes les incompréhensions, Rosette révélait le sens, éclairait ces drôles de signes incompréhensibles, me donnait à croire que le monde était fait de beau. Qu’il était aussi fait de beau.

Il y a eu ce moment, le lendemain, moment mêlé de souvenirs et de rêves d’enfant.
Je suis entrée dans le British Museum, pour la troisième fois de ma vie, avec la même émotion.
Plantée devant la pierre de Rosette.
Retrouver Champollion et rêver en une petite prière au beau d’un monde à décrypter, à comprendre, à aimer.
Dans nos vies, dans ma vie, dans les rues, parmi la chaleur et les sourires, auprès des longues et très et trop tristes files d’attente pour une soupe ou un café. Aimer ce monde. Le comprendre. Ne pas le comprendre. Essayer. N’y rien comprendre. Essayer encore. Ne jamais baisser les bras pour l’aimer. L’embrasser, embrasser ce monde, toujours. Le cœur grand ouvert, les yeux levés. L’aimer. Sans nul doute.
Comme une pierre de Rosette.

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