Refuges

23 juillet 2019 4 Par Corine

Il fallait se réfugier.
Il faut parfois prendre le temps de se réfugier.

 

Je suis rentrée de voyage et avant de reprendre la route pour goûter au repos des bords de ma Bretagne, je me suis posée dans ma maison d’ici.
C’est drôle.
On dirait que mon bureau m’a attendue sagement pendant mon absence. L’agenda, l’emploi du temps pour l’année à venir, les mails de ma nouvelle stagiaire. Ceux de ma jeune nouvelle collègue aussi. Tous mes pots à crayons, mes quatre couleurs, mes plumes, mes mines à colorier. Rien n’a bougé d’un iota. On dirait que tout attend que tout recommence. Sur un nouveau cahier, j’avais eu le temps d’agrafer une nouvelle progression d’année, le temps de gribouiller quelques titres de nouvelles œuvres que je ne manquerais pas de leur faire découvrir, le temps de souligner un nouveau projet. Le mot “nouveau” s’est inscrit partout comme si tout l’était. Déjà.
Mais une fin de juillet c’est encore trop tôt. Il faut me réfugier loin de mon métier encore un peu pour emmagasiner les soleils d’un été.

 

Je suis rentrée de voyage et avant de repartir goûter au monde bien loin des écrans, je m’y suis posée un instant.
Ce n’est plus drôle.
Mon fil d’actu ne m’a pas attendue pendant mon absence. Il continue à balancer tout ce que l’homme peut faire de plus moche en matière de mots, d’insultes, de bêtises. Je l’aime bien cette petite Greta qui a tout d’une grande, non pas seulement pour ce qu’elle ne cesse de me répéter mais parce que ses 16 ans sont à eux seuls l’intelligence de la jeunesse, celle qui ose, belle, sans fard. Elle n’est pas seule, je le sais. J’aurais bien voulu leur dire que j’en connaissais d’autres Greta moins populaires mais toutes aussi actives. Mais au fond, peu importe. Elle n’est pas seule, c’est l’essentiel. Je les vois, je les entends, je les côtoie aussi parfois ces jeunes et je sais qu’ils ne sont pas du vent.
Mais une fin de juillet c’est encore trop tôt. Il faut me réfugier loin des réseaux encore un peu pour respirer la vie iodée et tellement vivante d’un été.

 

Je suis rentrée de voyage et avant de repartir dans mes romans policiers, je me suis posée dans ce livre-là. C’est drôle. On aurait dit que les pages m’attendaient depuis longtemps. Il y a des livres qu’on ne lit pas puis un jour, on les ouvre. Par hasard, parce qu’il est temps, ou pourquoi pas. De Calvino, j’ai presque tout lu pourtant, par amour des fables, des contes, des nouvelles. Des nouvelles oui. Il m’a beaucoup appris. Mais Marcovaldo, je ne le connaissais que par quelques extraits seulement. Le livre m’a emportée. Comme un refuge dans lequel s’abriter.

 

Il se baissa pour attacher ses chaussures et regarda mieux : c’étaient des champignons, de vrais champignons qui étaient en train de pousser au cœur de la ville ! Marcovaldo eut le sentiment que le monde gris et misérable qui l’entourait regorgeait soudain de richesses cachées et qu’on pouvait encore attendre quelque chose de la vie, en plus du salaire horaire contractuel, des contingences, des allocations familiales et de l’indemnité de transport.”

 

 

“Encore attendre quelque chose de la vie.”

 

Je me suis réfugiée dans l’espace de ces sept mots.
J’y ai logé mon métier de prof à aimer et faire aimer encore, un monde tout gris à tenter de sauvegarder et d’y mettre le Beau, des rencontres qui feront grandir, mais oui, mais si, sans aucun doute.
J’y ai logé un peu de Dieu, aussi. Refuge de tous les mots qui me disent La vie, comme un filigrane qui se répète et me sourit.

Seul celui qui est en vie peut encore attendre quelque chose.”

 

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