Y a bien un “h” à historique ?

10 novembre 2019 12 Par Corine

– M’dame, y a bien un”h” à historique ?
De toutes les questions d’élèves sur l’orthographe, celle-ci m’est restée comme l’empreinte d’un de mes plus jolis souvenirs.

 

J’avais  22 ans.
C’est drôle de commencer un billet comme ça. Je me rends compte que de tous les témoignages que j’ai lus et entendus ces derniers jours sur la chute du mur de Berlin, les gens commencent à en parler en disant quel âge ils avaient et ce qu’ils faisaient précisément ce jour-là.
J’avais 22 ans et je ne sais pas si l’âge a quelque chose à voir avec les histoires qui nous marquent. Sans doute.
En novembre 1989, pendant qu’une page de l’histoire tombait – littéralement- moi j’en commençais tout juste une. Mon histoire avec mon métier de prof. Alors la chute du mur, pour moi, garde toujours cette saveur-là. Et celle du “h” à historique.

J’ai fait mes premiers pas dans un lycée et je me suis retrouvée à 22 ans devant des élèves de Première qui pour certains – parce que leurs parcours avaient été difficiles – n’avaient que quelques années de moins que moins, quatre seulement pour cette jeune fille.
Sarah.
Paradoxalement, cela ne rendait pas les chose difficiles. J’étais la professeure, elles les élèves. Il n’y avait que des filles dans cette filière-là. Et une confiance, une belle confiance réciproque.
Fin septembre, Sarah n’est pas revenue en classe après seulement deux semaines passées au lycée.

Avec sa classe, un petit effectif, mes débuts se passaient plutôt bien: ces jeunes filles avaient toutes l’envie de se sortir d’un collège pas toujours heureux et avaient surtout en ligne de mire un baccalauréat qui leur donnerait la clé de leur avenir. Moi, je démarrais et je n’avais qu’une envie: leur donner la possibilité de passer le bac de français sans trop d’encombre. Les préparer à l’épreuve fut un vrai et beau défi à relever. Je fus soutenue par mes collègues qui auraient presque tous pu être mon père ou ma mère. Ce fut une année extraordinaire de partages et d’amitié.

Pour Sarah aussi.

Début novembre, le jour de la chute du mur, Sarah a mis au monde un petit garçon. Elle est revenue en classe au printemps, a passé l’oral et l’écrit du bac, a obtenu son bac l’année suivante. Je me souviens de la maman de Sarah, une maman courage qui l’a aimée au-delà de toutes les blessures et difficultés.

 

Une semaine après la chute du mur, je me souviens que la classe avait écrit une carte, enveloppé la layette qu’elles avaient achetée en cadeau à la fin d’un de mes cours. Je me souviens que Fatia avait écrit: “C’est un beau jour…historique! Cela te portera chance” en me demandant “M’dame, y a bien un “h” à historique ?”
Je me souviens surtout de la gentillesse de toutes.
Je me souviens des murs qui peu à peu tombaient aussi pour Sarah.

La vie a continué depuis 30 ans. D’autres murs sont tombés, d’autres se sont construits. Dans l’Histoire, dans nos histoires, dans ma vie aussi.
J’ai gardé de Sarah l’envie de toujours être prof parmi tous.
J’ai gardé de Fatia mon amour pour leur orthographe approximative.
J’ai gardé de la chute du mur de Berlin une anecdote, une poussière de vie comme j’aime les ajouter à ma vie et qui me donne l’audace de toujours sourire.

 

Une quinzaine d’années plus tard, j’ai appris que Sarah s’était mariée et qu’elle était devenue infirmière-anesthésiste, qu’elle était maman de deux autres petits garçons. J’ai eu d’autres nouvelles il y a peu. Sarah va toujours bien.
Elle a marié son garçon de 30 ans l’été dernier.

               Crédit Reuters

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