Quand la brume sera dissipée

Il m’arrive souvent, de l’automne au printemps, de traverser ma route de campagne de la maison au collège le nez dans le brouillard. Il ne s’agit pas d’une métaphore pour un cerveau qui serait embrumé, mal réveillé, ailleurs. Non. Je conduis réellement en presque aveugle, scrutant le tout- devant de l’auto qu’éclairent partiellement ses feux. C’est toujours un peu étrange parce que, malgré tout, je connais la route. Par cœur. Et je ne ressens pas le danger d’une route inconnue dont je ne verrais ni les courbes, ni les croisements, ni les imprévus. Là, je peux presque tout anticiper. Finalement, en plein jour ou voilée de brume, ma route, je la suis, je la sais, je file sans trop m’inquiéter. Pourtant, il m’est arrivé, au détour d’un virage, d’éviter de justesse un danger. Et de me redire attention, la brume n’est pas encore dissipée.

J’ai repensé à cela aujourd’hui. Et là, pardonnez-moi, j’ai joué un peu sur la métaphore. J’ai pensé à ma route embrumée en regardant mon Église. Parce que finalement, je me suis rappelée que je suivais Sa route, à Elle aussi, souvent dans un vrai brouillard. Pas très au clair sur ses statuts, sa théologie, ses doctrines. J’ai même eu plus souvent qu’à mon tour l’impression de m’en ficher, que rien n’était plus important que Dieu et ma Bible, que Jésus et son Evangile et que l’Esprit Saint, mon guide dans tous mes brouillards. Que cette Église, bien humaine, je la prenais de haut.

J’ai bien failli raté le virage, tombé dans les ornières, oublié le roc rassurant et solide sur lequel Elle devait être.
J’ai eu peur de me perdre, de La perdre, ressenti la colère de m’être trompée de chemin, éprouvé ce drôle de sentiment : c’était bien plus qu’un brouillard épais qui L’entourait et je n’y voyais plus rien de beau.

Depuis un mois, Les discussions sur le rapport Sauvé avec mes amis paroissiens, avec mes amis, avec mes proches, mes lectures aussi, ont levé un premier voile. Apprendre, souffrir, prier. Dévoiler.
Ce soir, je lis les communications et résolutions de nos évêques et je crois que je n’ai pas eu tort de prier, d’y croire un peu mais…

Mais, je sais les routes. Les brumes sont tenaces. On croit pouvoir avancer quand même, par habitude, et on oublie que la petite brume n’est pas tout à fait dissipée.

Ma route de campagne embrumée, sinueuse, reste dangereuse et j’y sais bien tous les dangers.
Mon Église n’a pas fini de lever les voiles qui pèsent. Il ne faudra pas que je l’oublie, avec mes amis paroissiens, mes amis, mes proches, avant que les brumes, dans leur entier, ne soient elles aussi dissipées.

Faire-part

Il est un peu tard. J’ai rempli mes cahiers, mon cartable, mes agendas. Demain, je retrouve le collège et les habitudes qui vont avec, toutes celles que j’ai la chance de pouvoir laisser de côté le temps d’une pause parce que je suis prof.

Il est un peu tard. Je retrace les deux semaines qui viennent de s’écouler très loin des médias et un plus près du monde qui m’entoure. C’est toujours étonnant ces heures qui rapprochent et éloignent en même temps.

Il est un peu tard. Ce dimanche a doucement traîné autour d’une table avec les enfants. Ils sont repartis, chacun vers leurs vies, laissant la mienne toujours emplie d’eux.

Il est un peu tard. J’ai rangé la maison.

Sur le bord du buffet, l’enveloppe a glissé.

Je l’ai ouverte à nouveau. Lue et relue.

Caressé le doux du papier.

J’ai revu son sourire et le bord de ses yeux qui brillaient.

Je me suis dit, une nouvelle fois, que la joie était là, avec elle, en elle. Simplement.
Qu’il fallait en faire part de ce petit rien qui donne un peu de baume à mon cœur de maman, de croyante, de femme.

Ma grande fille, mon enfant, se marie dans quelques mois et chaque heure qui passe depuis l’annonce semble faire un pied-de-nez à tout ce qui me blesse, m’attriste, me révolte. Dans l’Église et ailleurs.
Ma grande fille, mon enfant.
Je ne sais pas si tu te rends compte, Jésus, que son mariage à venir, dans ton Église, c’est comme un cadeau qu’elle me fait. La certitude que Tu es là. Tellement là. Encore.

Continuer

Je ne sais pas trop ce que je vais faire de mon Église, je ne sais plus trop.

La phrase a tourné en boucle dans ma tête, les yeux rivés sur mon écran de téléphone à chercher des mots pour l’innommable. Le rapport Sauvé est tombé ce matin, fracassant ce qui n’était plus depuis quelques temps déjà seulement des doutes, dévastant comme un tsunami les Paroles d’un Jésus que je ne cesse de vouloir suivre, bouleversant les fondations d’une Église en qui, un jour, j’ai trouvé une famille.  

Et puis, il y a eu mes cours, mes élèves, des petites joies de mon quotidien de prof.

Je ne sais pas trop ce que je vais faire, je ne sais plus trop.

Chaque fois qu’un cours s’est arrêté, à chaque heure de ma journée, la phrase est revenue. Leitmotiv brisé par des témoignages de victimes cassées à vie, par des chiffres criminels, encore et encore.

Et puis, il y a eu la fin de la journée.
Et ma voiture, en rentrant, a voulu faire un détour. Marie-Jo a 90 ans aujourd’hui. Son Eugène 93. Mes bons vieux amis de la paroisse vivent toujours tous les deux dans leur petite maison. Les aides se succèdent mais ils sont toujours deux, toujours chez eux. Fervents pratiquants, Dieu est là, au cœur de leur vie depuis toujours. Marie-Jo m’a raconté sa tristesse de ne plus pouvoir aller à la messe. “Tu vois c’est compliqué pour me monter dans une voiture, et puis après, il me faut beaucoup de temps pour accéder à l’entrée…Eugène me rapporte la communion quand quelqu’un du quartier peut l’emmener… et puis, je regarde la messe à la télé…mais ce n’est pas pareil, rien n’est pareil. Je me sens un peu délaissée tu sais…”

Nous n’avons pas parlé du rapport Sauvé, ni de l’Église, elle qui pourtant m’a raconté, la voix parfois brisée, de jeunes années trop rudes auprès de religieuses, avant de croiser Eugène sur son chemin.
Nous n’avons pas parler de l’Église mais de la nôtre, petite église de nos dimanches, où elle ne va plus.

” Et si je viens te chercher dimanche ?… si le temps est beau, qu’il ne pleut pas pour que tu ne risques pas de glisser, en prenant plein de temps pour t’installer dans ma voiture, en se garant tout près de la porte avant que le monde n’arrive…on peut y aller non ?”

Je n’avais pas eu le temps de lui faire un cadeau d’anniversaire à ma Marie-Jo ce soir. Pas besoin. L’emmener à la messe dimanche prochain, ce sera plus que ça.

Et puis on a pris un p’tit café. Et avant de partir:
” Tu sais, pour dimanche, je ne veux pas te déranger…”

Oh si elle savait Marie-Jo.
Me déranger.
Ici dans ma paroisse dans tous les temps où je suis, à Lourdes en hospitalité, au collège dans mes classes, chez moi au cœur de ma maison.
Qu’Il vienne encore me déranger ce Dieu d’amour, qu’Il vienne oui.
Qu’Il continue à me pousser à regarder tous les travers en face, à oser ma parole de femme dans mon église, à voir ce qu’il faut dénoncer, à combattre le mal, à ne jamais se taire, à crier les silences lorsque je les entends.
Encore et encore.

Encore.

Je ne sais pas trop ce que je vais faire avec mon Eglise, je ne sais plus.
Ce que je sais ce soir, c’est que Dieu vient me chercher pour continuer. Ici et maintenant. 

 

 

Tous ces silences

 

Je suis restée. J’avais un rendez-vous de parents un peu plus tard. Un à un, les collègues sont partis après une réunion qui s’était déjà attardée.
Je suis restée seule. Ça arrive parfois à l’un d’entre nous, pour un rendez-vous au-delà de ce qui peut paraître la norme parce que les parents travaillent très tard. C’est possible, on a les clés. Le collège c’est un peu comme notre maison.
Il y avait le silence. Même pas le ronronnement de l’ordinateur que je venais d’éteindre. Dans un petit quart d’heure, les parents seront au rendez vous, la routine d’un début d’année pour un élève dyslexique, rien de grave.

Rien de grave.
Le silence du collège.
C’est peut-être ça qui a trotté dans ma tête.

Il y a beaucoup de choses qui trottent dans ma tête en ce moment. Ces choses qui se cognent au rebord sans pouvoir sortir.
J’ai revu son visage, petit visage de petite fille et ses longs cheveux bruns.
Et le sien, à elle, avec ses grands yeux.
Un autre, le sien à lui.
Et quelques autres encore.
Je n’ai oublié aucun des prénoms des élèves que j’ai croisés blessés, meurtris, déchirés, abimés par des adultes tout proches d’eux. Et qui auraient dû les protéger.
Le silence du collège. J’ai toujours cette peur de ne pas voir, de ne pas entendre, de ne pas savoir. Une peur viscérale. Parce que je sais très bien, au fond, qu’au fil des années, je n’ai pas tout vu, je n’ai pas tout entendu, je n’ai pas tout su. 
De ce qui était grave dans leurs vies d’enfants.

 

Je suis restée avec mes histoires d’enfants abîmés à vie. Ceux que je connais bien, ceux que j’ai croisés dans mon métier de prof. Je sais les chiffres qui disent l’ampleur. 
Et les silences autour.

Je suis restée seule.

Et le silence de mon collège vide de leurs vies m’a redit que l’abject est de laisser le silence quand on sait, insidieusement se répandre, gommer les cris, boucher tous les interstices de paroles.
Et le silence de mon collège vide m’a redit que le grave est de laisser les bruits de cour ou d’ailleurs le faire taire, le rendre invisible, l’éteindre pour qu’il ne puisse pas parler.
Au soir, ma prière, petite, minuscule même, aimerait rejoindre tous ces silences d’enfants, les entourer d’un peu loin, pudiquement, pour qu’ils puissent ne plus se taire.

 

Des parfums, des grenouilles et une prière

On métaphore souvent, trop peut-être, sur les parfums de nos vies, le goût des essentiels, la saveur de nos  partages, nos faims à assouvir, nos soifs à étancher. Et quand on met Dieu dans les histoires de nos sens, ça fait parfois de belles homélies de jolis clins Dieu dans ma cuisine.

Fin d’après-midi d’un jeudi qui me laissait un peu de place pour la petite messe de semaine à 18h30, pas si petite d’ailleurs  puisqu’elle est passée en quelques mois d’une dizaine dans la crypte à une bonne cinquantaine, parfois davantage, sur les bancs de l’église du dessus mais c’est une autre histoire. Une vraie soif à étancher. En vrai.
J’y suis, là, entre deux rayons de soleil qui jouent des vitraux juste à côté de moi sur le banc.
J’y suis, avec mes prières pour plein de gens que j’aime et que je garde dans ma tête pour n’oublier personne. 
J’y suis encore au retour de l’Eucharistie avec ma tête qui prie pour chacun et pour tous. Et mon ventre qui gargouille.
Juste là.
Au milieu du silence.
Des grenouilles même pas de bénitier s’invitent à ma fête.

Et j’essaie de faire taire mes entrailles en repensant aux mots du prophète Aggée tiens mais c’est qui lui qui me parle de mon chemin mine de rien.  Que nenni. Ni une ni deux, les grenouilles continuent leur joyeux bazar.
Je crois que j’ai faim. En vrai.

Au sortir, ma voisine juste derrière chouette religieuse très drôle qui n’a rien loupé: ” On dirait bien que Jésus vous a ouvert l’appétit…”
J’ai souri.
Je suis rentrée.
J’ai filé à mes fourneaux.

Les légumes ont vite crépité. Les parfums, le goût, le partage à venir, ma faim, ma soif. Et Dieu y a ajouté son grain de sel.
Tout en cuisinant, ça faisait ce soir une jolie prière, un bout de Sa Parole, un vrai coin de Ciel, juste là.
Les grenouilles se sont tues.
L’essentiel est resté. Une vraie faim joie de vivre.
Dans ma cuisine.

 

Et c’est l’automne

Et c’est l’automne. 
Je pourrais vous dire que je ne vois pas le temps passer entre la rentrée, le collège, les élèves, les masques encore, les cours, le retour des formations, la famille, mes grands enfants, nos parents vieillissants, la paroisse, notre nouveau curé, nos nouveaux projets, les amis, la natation, la marche à pied, la cuisine, les tout ce qu’on fait et qu’on ne dit pas. Je pourrais ajouter le monde, le souci de l’entendre souffrir sans pouvoir rien y changer, les échos sur des réseaux qui souvent m’échappent. Je pourrais vous faire entendre encore les rires sur la cour, les retrouvailles de caté, les phrases trésors de mes classes, les éclats de soleil qui réveillent les murs, la vigne vierge qui rougit en silence, le chat qui ronronne, les feux qu’on aimerait déjà faire crépiter dans le cocon de l’hiver, le froid sifflant qu’on ne souhaite jamais pour personne. Je pourrais dire je n’ai pas eu le temps de venir écrire ici et raconter les clins Dieu. Que c’est déjà l’automne.

Mais non. J’ai le temps. Je l’attrape même à pleines mains quand je saisis tous les instants de ma vie. Je le prends, je le remplis, je le garde. Il peut bien fuir, peu m’importe. Mes cheveux gris, les petits plis au coin de mes yeux, les jambes plus fatiguées certains soirs, les yeux qui piquent de ne pouvoir lire plus longtemps me redisent qu’il est bien là ce temps. Et que je l’ai. Et que je l’aime, pleinement. C’est vrai qu’il semble ne plus s’arrêter depuis que le long été a rangé ses quartiers mais c’est bien cela qui le rend visible. Le temps est là, empli d’audace. Il est bien là, tant qu’il ne s’arrête pas. 
Et chaque matin, dans les mots de ma petite prière, il y a ce merci pour le temps qui chaque jour m’est donné et s’ajoute à mes heures. Au soir, des regrets parfois de ne pas l’avoir assez pris, la joie souvent d’en avoir récolté des bribes.
Et c’est déjà l’automne.

 

Ces roses, ces gris, la vie comme ça et Lui

On a dit au revoir à nos élèves. Le souvenir de l’an dernier en catimini entre gel, masques et  demi groupe nous a, cette année, donné l’élan et l’audace du possible: adultes presque tous complètement vaccinés, masques tombés à l’extérieur, on a osé organiser des olympiades dans notre grande cour de récré. Chaque classe aux couleurs de l’arc en ciel et du rose à perte de vue. Du rose aux joues, celles qui enfin ont pu se dévoiler. Et de la joie, vraie, simple, sans faux-semblants.

On a dit au revoir à ceux qui partaient ailleurs. Parce que leur vie déménage parfois un peu trop vite, parce que le collège n’est plus l’endroit où ils peuvent vraiment grandir. On aimerait les garder encore un peu alors on s’attarde à bavarder, ils traînent auprès de nous, on leur souhaite bon vent. Et tous, au final d’une dernière sonnerie, reçoivent nos applaudissements: on n’a pas pu s’empêcher de leur faire une haie d’honneur jusqu’au portail de la sortie. Des gris et du rose. Et la vie, en vrai.

Mon retour à la maison, fatiguée, a retrouvé la joie de ma petite famille. Depuis toujours, un resto conclut notre année scolaire. Quand les enfants étaient petits, et puis, on a continué parce que les rituels et les habitudes, c’est un peu mon truc à moi. Et ça tombe bien ce soir, on a pu réserver une table. On file vers la ville, heureux. On trinque. On rit. Je renverse ma limonade maladresse de joie, je m’excuse et le restaurateur me ressert en souriant. Je crois qu’il est heureux lui aussi. On essaie de se redire encore et encore qu’on a de la chance, le rose monte aux joues malgré les gris de nos vies qu’on garde presque en secret pour Lui, petites prières au cœur, pour un frère malade, une amie aussi, un proche tout triste et les ailleurs, gris foncés de noirceur. Nos vies faites de ces deux couleurs, du rose, des gris,  irrémédiablement liées, insolublement accrochées l’une à l’autre, définitivement mêlées à nos heures.

Presque les vacances, bientôt des océans. Mais il y a encore des corrections de brevet, quelques projets à terminer, des réunions pour organiser un septembre qu’on espère normal. Normal ? Il sera fait de rose, de gris. C’est cela la vie. Et jamais, non jamais je n’oublie que Celui qui me donne le ton, la couleur à suivre malgré tout, c’est Lui.

 

Un p’tit coussin

C’est étrange. Je reviens là, écrire, comme si je revenais dans une vieille maison, un peu comme une maison d’enfance. On y retrouve les vieux murs, les parfums, les habitudes. Et tout est là, comme si on ne l’avait jamais vraiment quittée. Merci à celles et ceux qui m’envoient des petits messages. Tout va, tout va au mieux, mais le temps de cette drôle de fin d’année encore me presse et je ne prends pas celui de venir écrire ici.
C’est étrange ce soir mais je reviens là, avec joie.

 

Le temps bousculé a fait son œuvre. Juin a ramené ses sa fraises sans prendre le temps de souffler. Masques, gel, gestes barrières, on a tout attrapé en bloc depuis un an et demi au collège, au collège comme ailleurs mais pour moi, c’est là, au cœur d’une cour de récré et de mes classes, on a tout attrapé en bloc, oubliant presque les heures toutes confinées. Presque. Pas tout à fait. On n’a pas oublié de faire raconter ses vies d’ados heureuses de rester à la maison, protégées des contraintes quotidiennes, celles des horaires, des questions, des profs, allégées par un “oui oui j’ai bien fait le travail demandé aujourd’hui”. On n’a pas oublié ses vies d’ados juste à côté, presque les mêmes, qui ont souffert, elles, au contraire, d’être enfermées, coupées des plaisirs de retrouver les copains et de la bulle d’air que procuraient chaque jour les heures au collège. Le temps bousculé a fait son œuvre et juin garde ses vies aux antipodes, assises côte à côte pourtant, derrière les mêmes bureaux d’une même classe.
Et moi, je jongle avec tout ça.

Le temps bousculé a fait son boulot. Depuis vendredi, juin a autorisé leurs sourires en grand sur la cour de récré. On a fait tomber la barrière. On a fait tomber les masques. On découvre leurs visages en entier. J’avais presque oublié que leurs frimousses n’étaient pas qu’une moitié de visage. Qu’il y avait un nez à retrousser, une bouche derrière leurs voix. Une bouche pour rire, bouder, sourire encore, répondre, crier. J’ai peine à en reconnaître certains. Et puis, il y a ceux qui ne changent rien, qui ne font rien, qui n’osent pas encore. Ils gardent le masque. L’impression de se retrouver à découvert peut-être. Et ce petit surtout, qui derrière le tissu, se cache.
Et moi, je jongle avec tout ça.

Le temps bousculé a continué. Les réunions tardives à ne plus savoir finir et dont on se passait fort bien ont repris. On s’était habitués à se retrouver aux creux des après-midis ou derrière un écran. Il paraît que certains n’auraient plus très envie de sortir de leurs maisons, plus très envie de retourner au bureau, l’amie psychologue me fait part de son inquiétude grandissante à croiser des gens qui ne savent plus se parler lorsqu’ils se retrouvent côté à côte, en vrai. Et pendant ce temps, d’autres ne cessent de dire qu’ils revivent, comme s’ils avaient arrêté de vivre, accrochant aux terrasses de café l’impression que la vie c’est ça. Sans doute oui.  C’est ça la vie. Et il va falloir vivre avec toutes ces nouvelles différences, toutes les écouter, ne rien gommer dans la facilité.
Et autour de moi, on jongle avec tout ça.

Le temps bousculé continue. Je ne sais plus très bien de quel temps je suis. Le soleil, la chaleur puis la pluie, la tempête. Même la météo semble perdue cette dernière semaine. Tempête ? De celle qui bouscule les certitudes. Et dans cette tempête, vous vous rappelez ? Vous l’entendrez peut-être demain: celle-ci.

 

Je n’oublie jamais son petit coussin à Lui.
Je crois que j’ai un peu le même dans mes tempêtes, quand je jongle avec la vie en entier. 

Quand tout a été bousculé dans ce temps, je me suis rendue compte qu’un petit bout de ma vie n’avait pas bougé.
Pas changé d’un iota.

Un coin de prière tout petit. Avec un petit coussin sous mes genoux qui prient.

Non pas pour atténuer le dur de cette Terre, non pas pour me reposer, non. Mais pour être en douceur un peu plus avec Lui.
Les impossibles du monde et ma confiance en Lui. Et je jongle avec tout ça.

 

De l’eau, simplement

16h00. Elle a frappé à la porte. J’ai dévalé l’escalier. Je n’attendais personne mais j’aime vraiment les visites improvisées de mon mardi-bureau-maison-sans-cours qui me sortent de mes préparations, de mes copies, de mes bouquins. Souvent, il y a un p’tit café qui va avec.
16h00 et quelques secondes. Ses cheveux gris maintenant, ses yeux pétillants, son corps un peu penché sur une canne, Marie a trois ans de plus que moi et traîne son cancer depuis plus d’un an. Chimio terminée, ses beaux cheveux sont là. Elle me sourit.
Marie.
Voilà plus d’un an que je ne l’ai vue. Nous ne sommes pas amies vraiment, nous nous aimons bien. Parfois vous savez, je ne sais plus trop définir l’amitié, je ne sais pas bien les bords, les limites. Peut-être bien que Marie est mon amie. Elle a été ma collègue il y a pas mal d’années dans un remplacement dans mon petit collège avant de reprendre ses études et de s’attaquer au concours. Réussi. Même passion que moi pour les lettres classiques qui l’ont ensuite menée vers d’autres lieux. Elle est restée vivre dans notre petite ville préférant faire la route pour aller enseigner à Angers.

Voilà plus d’un an que je ne l’ai vue et elle frappe à ma porte, un mardi de mai, comme ça.

Je voulais te voir. 

 

16h15. Un petit quart d’heure et on a déjà beaucoup parlé. Et sourit. Il est des partages qui remplissent, doucement, un vide qu’on ne savait pas là. C’est étrange.
16h15. Je sais l’heure parce que j’ai regardé ma montre. Une réunion m’attendait au collège à 17h.

Tu sais on va préparer enfin une rando à Bellefontaine. Mais j’ai encore plein de temps, ce n’est qu’à 17h, tu veux un p’tit café ?

16h et je ne sais plus très bien. Je n’ai plus regardé l’heure.

Non, de l’eau, simplement.

Pas de café, Marie ne prend plus de plein de choses qui faisaient sa vie avant mais son sourire, encore, son sourire tout le temps.

Et tu vas comment dis ?

Doucement mieux… Les soignants, extra. J’ai appris beaucoup. Tellement. Tu sais combien j’aime apprendre…

Je sais.
On a parlé. On a écouté.

16h45. Elle a regardé sa montre cette fois, s’est levée doucement.
On ne s’est pas embrassées. Mais on a souri, mes yeux dans le pétillant de ses yeux. Comme si on s’embrassait.

 

Je n’attendais personne mais j’aime vraiment les visites improvisées de mon mardi-bureau-maison-sans-cours qui me sortent de mes cours, de mes copies, de mes bouquins.

Marie a frappé à ma porte, on a partagé un verre d’eau, simplement.
C’était plus que bon. 

 

La maison s’est vidée doucement

Dimanche. La maison s’est vidée doucement. Je retrouve mon bureau. Ils sont partis les uns après les autres rejoignant leur maison, un autre repas d’une autre famille, leurs études. Je retrouve ma semaine à organiser, les appréciations de mes élèves à déjà compléter, les derniers cours à ajuster. L’esprit n’est pas tout à fait là encore, le café brûle un peu, le cœur est ailleurs. J’entends leurs sourires, les mots doux, les éclats de rire, leurs voix qui chantent. Les temps ensemble sont toujours fait d’inévitables séparations. Je ne suis pas triste. C’est même plutôt l’inverse. Je suis à nouveau remplie d’eux. Mes enfants.

Je me souviens d’il y a quelques années, les années de leur enfance, de leur adolescence, les années pleines d’eux où, parfois, aux soirs des week-end trop remplis, j’ai rêvé d’un peu de solitude pour lire, écrire, travailler, souffler aussi. Et combien aujourd’hui je sais qu’il est bien plus facile pour mon quotidien de les savoir grands mais que rien ne change au fond: ils tiennent toute la place. Je suis toujours remplie d’eux, de leurs joies, de leurs peines. Mes enfants.

Dimanche. La maison s’est vidée doucement. Le petit mari est parti lui aussi reconduire Marie. Et à l’heure où j’écris ces mots, je suis seule. Même les chats m’ont quittée, plongés dans leurs rêves où je suis certaine que les enfants ont une belle place. Je souris. J’aimerais qu’à l’instant ce qui remplit ma vie puisse aller au-delà répandre la joie. On aime tous croire que le bonheur ne tient qu’à ça, à pouvoir le partager. Je rêve encore. J’ai ouvert le journal tout à l’heure. Je sais bien le monde. Il ne m’empêche pas d’être heureuse, il me pousse juste à croire encore, avec plus d’entêtement que de naïveté, que dire la joie c’est comme teinter les jours d’un peu de joli, et que ça ne s’efface pas.

Dimanche. La maison aime le silence. On dirait qu’elle prie. Le vent, seul, fait vibrer l’espace. La vigne vierge danse à ma fenêtre. Le clavier s’arrête. Qu’est ce que cela veut dire parler à Dieu ?
Peut-être que dans un petit merci je peux oser sourire aux demains. Et être remplie d’amour.
La vigne vierge caresse le ciel.
Je crois qu’Il m’entendra.