Trouver Noël ailleurs

Je vais bientôt ranger le petit Jésus d’argile, l’emmailloter dans un lange de papier de soie, le garder dans une boîte précieuse.
Je vais bientôt suivre un Jésus de Feu, continuer à lire Ses mots dans un livre aux pages usées, les garder au creux de mes heures.

Cinq jours et le retour du temps ordinaire.

 

Je vais trouver Noël ailleurs.
Continuer à le vivre.

 

 

 

Et ils avancent

Je joue encore à ça.

Chaque année, invariablement, je les fais avancer dans la crèche, sur un chemin de paillettes, je les approche un à un, doucement, les fais s’arrêter devant la mangeoire où un bébé semble dormir, reposé.
Ce n’est peut-être pas tant un jeu qu’un petit instant qui sourit à l’enfant que je fus et qui ne manquait jamais de faire parler les trois compères – l’un était fatigué, l’autre voulait s’arrêter là, le dernier soulignait que la nuit était proche et que l’étoile attendrait bien demain pour repartir. Ils pouvaient avoir faim, ils avaient souvent soif, je les rendais vivants.

Je les pose en silence aujourd’hui.
Je les fais toujours avancer sur le même chemin.

Et on dirait que chaque pas qu’ils font me rappelle que s’avancer vers Dieu prend ce long temps-là.
Et on dirait à faire avancer mes Mages entre Noël et l’Épiphanie que ce chemin est toujours à refaire.
Et on dirait qu’on y arrive à s’agenouiller devant ces langes qui l’emmaillotent comme devant le linceul qui bercera son corps meurtri mais que jamais, jamais on est assez là, vraiment là, et qu’il faut sans cesse repartir et refaire. Sans cesse revenir.

Je joue encore à ça. Je pose mes Mages un peu plus près de Lui chaque jour.
Et ils avancent.
Et moi dans leurs pas.

 

Vouloir la joie

“Rappelez-vous que lorsque vous quittez cette terre, vous n’emportez rien de ce que vous avez reçu, uniquement ce que vous avez donné.”
Saint François d’Assise

 

Sans doute qu’il y a l’habitude, probablement un rituel devenu mécanique, invariablement les mêmes mots. Des bises claquées sur nos joues, des sourires à faire briller les yeux, des mains aux paumes qui s’embrassent.
Le passage à l’an nouveau répète chaque année ses mêmes gestes et son lot de bons mots.

Evidemment, on sait bien que cela n’a pas d’effet sur les temps à venir, que chacune des petites listes de résolutions ne changera rien ni aux haines ni aux souffrances. Evidemment, les jours nouveaux recommençant n’aligneront pas des heures magiciennes teintées de rose bonbon. Evidemment, les vies garderont ces teintes de gris qui rappellent crûment, lorsqu’on souhaiterait l’oublier, que nous sommes simplement de passage.

Mais je continuerai à vouloir la joie.

Non pas celle qui aseptise l’air ambiant, factice, à coups de faux-semblants ou de pieuses paroles.
Non pas celle qui écarte, aveugle, les blessures, les miennes et celles qui croisent mon chemin.
Non pas celle qui vocalise, bruyante, les faux refrains des promesses de bonheur à tout prix.

Non, je continuerai à vouloir la joie.

Celle qui ouvre les volets au matin et sourit au ciel brumeux,
celle qui accompagne leurs mots maladroits,
celle qui croit que chaque main tendue vaut la peine,
celle qui embrasse le soir d’une toute petite prière.

Je continuerai à vouloir la joie. Sans majuscules, sans ostentation, sans audace.
Petite, volontaire et têtue.

 

Je vous souhaite à vous aussi, amis lecteurs, de poser un peu de joie dans vos heures de 2020, parce que je crois qu’en osant la vivre et la donner, elle vous fera sourire, dire merci et agrandir vos bras pour aimer. Belle année de joie à donner !

Corine

 

Chapelle Notre-Dame de la Joie – Penmarc’h

 

 

Avec les cloches de l’église tout le temps

J’aime les chansons. Les petites chansons, la variété, la chanson populaire.
Depuis toujours, depuis que les voix que j’ai aimées fredonnaient Brel ou Ferrat, Edith Piaf ou Mireille Mathieu, Aznavour ou Barbara.
Depuis toujours, depuis que mes jeunes tantes faisaient tourner sur leur manche-disque les 45 tours des Michel, les Sardou, Polnareff ou Delpech.
Depuis toujours, depuis que les années 80 ont laissé dans des coins de ma mémoire et sur le bout de mes lèvres les refrains de mes 20 ans.

J’aime les chansons. Les petites chansons, la variété, la chanson populaire.
Celle qui balance ses mots dans nos quotidiens, qui dit l’amour presqu’autant que mes pages d’évangiles. Si. Je l’ai écrit ça déjà: toutes les chansons parlent d’amour.
Et souvent de Dieu, bien plus souvent qu’il n’y paraît.

J’aime les chansons. Les petites chansons, la variété, la chanson populaire.
Celle qui en dit beaucoup plus sur l’humanité en l’espace de quelques vers seulement, en deux simples mesures, bien davantage que tous les beaux et grands discours.

J’aime les chansons parce qu’elles sont petites, peut-être parce qu’on les méprise souvent les chassant d’autorité hors du champ de la littérature et de la poésie, de tout ce qui grandit l’esprit. J’aime les petites chansons de rien peut-être parce qu’on leur colle cette étiquette d’un rien du tout que j’aime faire valser.

J’aime les chansons et quand un chanteur nous quitte il y a souvent un bout de moi qui se rappelle, et avec une chanson, un bout de vie. Un bout de ma vie.

Aujourd’hui, le dernier des Compagnons de la chanson est mort. Fred avait 95 ans. La génération de mes grands parents qui d’ailleurs l’avait rencontré lors d’une drôle d’exposition de peintures, bien loin de ses succès de chanteur. C’est sans doute pour cela que ses refrains ont accompagné mes premiers voyages en voiture, fredonnés à deux voix en place de l’autoradio qui n’existait pas.

Et il y a eu cette chanson. “Les trois cloches” et Jean-François Nicot et la douce Elise et le bon Dieu dans la vieille église. Petite fille, je la fredonnais aussi et Elise, c’était le prénom que j’aimais, gardé au cœur et donné à mon premier bébé.
Il y a eu cette chanson, précieuse.

Et il y a eu ce jour où elle fut reprise par une jeune chanteuse. Je la fredonnais à nouveau, CD en boucle dans toute la maison.
J’étais jeune maman et mes trois petits étaient des tout-petits. Alors, je me suis prise à chanter à nouveau “les trois cloches” comme j’aimais à le faire … en voiture aussi, lors de nos premiers voyages ensemble.
Et, dans un de mes petits cahiers, j’ai gardé les mots de mon Elise et de ses 5 ans.

 

– Maman elle raconte quoi cette chanson avec Elise dedans ?
– La vie. Elle raconte la vie.
– Ah… mais elle est drôlement jolie la vie avec les cloches de l’église tout le temps.

 

 

 

Chou !

C’est presque chaque fois la même histoire. Non. Ce pourrait être chaque fois la même histoire.
Mais c’est toujours un peu différent.

Pourtant ma petite douzaine de garçons et de filles est prête de la même façon.
On a fait la liste de courses pour le dîner.
On a préparé les jeux pour la veillée.
On n’oubliera pas les chamallows à faire griller dans la cheminée.
Ni les questions pas trop tordues qu’on posera aux sœurs.
J’ai préparé mon p’tit texte d’évangile.
Mes p’tits bouts de prière.
Des B.D.
Et toutes les p’tites choses que je pourrais leur raconter sur Dieu.

 

J’ai quitté le collège un peu plus tard ce soir.
Il y a tout plein de fatigue mais tout plein de bonheur aussi à emmener ma joyeuse troupe. Tout est prêt donc. On file demain après la classe. Le logis Saint-Benoît nous attend, la chapelle, leurs sourires.
Martigné-Briand, nouvel épisode.

J’ai quitté le collège un peu plus tard ce soir en repassant par la salle des profs.
Il n’y avait plus personne. Le collège n’était pas vide pour autant, certains collègues dans les salles proches, rencontraient les parents de deux de nos classes.
Il n’y avait plus personne dans la salle des profs et pourtant un assez chouette plateau très trop vraiment trop posé sur nos tables.
J’ai souri.
Notre adorable cuistot avait encore une fois pensé à nos longues journées et aux longues soirées en laissant là de quoi remonter le moral et redonner un peu d’énergie.

 

Un dernier tour à mon casier.
Un petit mot.
“Corine, j’ai gardé quelques choux au frigo. Je pense que ça peut améliorer l’ordinaire de votre veillée en monastère, passe par la cantine demain, avant de partir.”

 

C’est presque chaque fois la même histoire. Non. Ce pourrait être chaque fois la même histoire.
Mais c’est toujours un peu différent.

Il y a toujours un peu plus d’amitié autour de chacun de nos départs.

Il faudrait voir

Il faut me voir dans les magasins en ce début novembre, je crois que je suis assez drôle à suivre. D’abord, je ne les fréquente pas plus que ça en cette période chargée d’autres virées  mais comme il faut bien manger, il y a quelques inévitables. Il faut me voir avec les petites ornières que j’ai posées au coin de mes yeux pour ne rien voir, vite trouver la farine, l’huile d’olive et les allumettes et filer en douce.

Il faut me voir dans la maison plongeant dans l’automne de mon jardin et le regarder prendre un air de paysage d’impressionnistes, ceux qui peignent les rousseurs avec audace. D’abord, ramasser les feuilles mortes, découvrir les fruits de saison du potager, quelques poires encore, les petites citrouilles, les nouveaux butternuts. Il faut me voir m’arrêter aux recettes de soupes pour ne rien sentir d’autres, éplucher, faire revenir, mixer et ne pas le respirer.

Il faut me voir au collège, en cette reprise, croiser les élèves et les collègues et les parents sur les textes les cours les rendez-vous, ceux de novembre. D’abord, faire le point, avancer doucement encore, écouter la pluie sur les carreaux pendant que leurs nez se penchent sur leurs cahiers. Il faut me voir fermer mes oreilles au projet de fin d’année, pour ne pas trop l’entendre. Pas encore.

Il faut me voir ce soir, à quelques petites heures de se retrouver en équipe pour préparer la messe, celle du 24, celle du Christ-Roi. D’abord, relire les textes, préparer un peu les commentaires avant d’accueillir les amis du quartier, “un roi pas comme les autres”, ne pas regarder plus loin, ni après. Il faut me voir jeter le coup d’œil furtif sur les chants du dimanche qui vient ensuite et vite fermer la chemise pour aussi vite les oublier. Pas déjà.

Il faut me voir, je crois que je suis assez drôle à essayer de ne pas y penser, pas encore, à vouloir  ne pas l’écrire, pas déjà, à ne pas regarder ceux qui le font trop tôt un peu trop briller.

Je veux garder encore l’automne avant de poser l’hiver dans mes paysages.
Je veux garder encore l’attente de l’Attente au long des jours gris et pluvieux.
Je veux garder encore les parfums de vin chaud et de pain d’épices loin de moi.
Je veux garder encore Noël* secret, silencieux, tapi tout au fond de mon cœur. Là où Il demeure.

 

* j’ai soulevé le couvercle de la boîte qui renfermait mes santons, mais ça compte à peine. Si, vraiment.  😉

 

 

 

Bien plus là, encore

J’aime bien cette fête de la Toussaint.
Lever le nez au ciel pour embrasser d’un sourire ceux que j’aime et que je ne peux plus serrer dans mes bras.

 

– Et si un jour tu meurs, tu seras quand même encore avec moi ?

Je serai dans toutes les petites choses de ta vie qui te diront que la mort sépare bien moins que nos mensonges, nos silences coupables et tous nos manques d’amour. Je serai bien plus là, encore, tu verras.

 

 

Peut-être

Peut-être qu’il y a pas mal d’habitude, peut-être un soupçon de cette conscience qui tiraille, peut-être un pied-de-nez à la mort, celle à laquelle on croit échapper un peu, nous, encore un peu.

Je ne sais pas ce qui pousse les gens à prendre ce temps d’aller mettre une belle potée de chrysanthèmes sur les tombes. Sur leurs tombes. Celle du grand-père, celle de la vieille cousine, celle de la sœur tant aimée. Celle de ce gamin foudroyé en pleine jeunesse, celle de cette petite qui ne voulait plus vivre, celle de Manu mais c’est bien trop jeune pour mourir d’un cancer.

Je ne sais pas mais les cimetières de ce temps de Toussaint me touchent.
Ils m’ont toujours touchée à ce moment de l’année, là où les peines encore vives croisent les vieux souvenirs délavés par le temps.

Il pleut. Si souvent ces jours-là.
Parfois un rayon de soleil sur les pierres humides fait perler les gouttes restées sur les pétales jaunes vifs, fait briller les orangés devenus éclatants, fait presque oser les rose pâle qui alors s’étalent.
Il pleut. J’aime les voir passer, les gens emmitouflés dans leurs souvenirs se racontant celle ou celui qui n’est plus.
J’aime écouter leur silence aussi. Ils ne prient pas.
On dirait qu’ils prient pourtant.

Je ne sais pas ce qui pousse les gens à venir fleurir les tombes.
Je ne sais pas si cela se fait moins qu’avant. Chez moi, les cimetières sont couverts de couleur. On vient nombreux. En famille. Peut-être qu’il y a pas mal d’habitude, peut-être un soupçon de cette conscience qui tiraille, peut-être un pied-de-nez à la mort, celle à laquelle on croit échapper un peu, nous, encore un peu. Un jour, ce sera nous. Aussi.
Je crois qu’il y a cette question. Celle qui accroche nos vies à l’âpre de notre existence.

 

Et après ?

 

Qu’on ose espérer ou qu’on ne croit pas, il reste que tous les lits de granit fleuris des soleils d’automne me font sourire, sourire très doucement.
Peut-être parce que j’ai toujours l’impression, à ce moment-là, qu’ils donnent à l’absurdité de nos vies une petite, une vraie, une audacieuse raison d’espérer.

 

Comme une pierre de Rosette

Il y avait ses 20 ans tout neufs à fêter alors on s’était dit que Londres pour 5 jours pendant les vacances de Toussaint à retrouver notre petite grande Marie, ce serait bien.

C’était bien comme une petite bulle d’air au-dedans d’un monde qui ne cesse d’avancer, vite, qui ne s’arrête ni de rire ni  de souffrir presque dans un même souffle. J’ai déambulé les rues avec les mêmes lumières et les mêmes ombres et ce soir-là, à Covent Garden, au sortir d’un Pub empli de chaleur et de joie, je me suis retrouvée presque nez à nez avec la très trop terrible longue file vers la soupe populaire. Je ne peux jamais traverser la ville légère. Pourtant, mon cœur était léger, nul doute, léger de tout l’amour qui le remplit. Petite bulle au-dedans d’un monde un peu fou. Mais beau, beau pourtant.

Et il y a eu ce moment, le lendemain, moment mêlé de souvenirs et de rêves d’enfant. De cet espoir trop fou, de cette foutue Espérance.

Mademoiselle Jeanne accrochait le panneau couvert d’un carton légèrement glacé qui donnait aux couleurs pastels un éclat particulier. C’était toujours en fin d’après-midi, au retour de la récréation, à cet instant où la journée commence à se faire longue. Je me souviens de ce temps comme un temps très calme mais aussi fait de cette curiosité d’enfant qui ouvre grand les yeux, les oreilles, qui tend tout le corps lorsqu’il est prêt à recevoir, apprendre, découvrir. Elle écrivait juste à côté, à la craie blanche, le thème du jour. Une nouvelle leçon d’histoire.

Champollion et la pierre de Rosette

Et je buvais ses paroles.
Je n’étais pas de ces bavardes, main toujours levée à questionner. Non, j’écoutais. J’écoutais ce que mademoiselle Jeanne racontait et ses mots, mêlés aux couleurs des images, prenaient vie dans ma petite tête de petite fille.
Je me souviens encore de mes rêves d’archéologue-aventurière-Indiana-avant-l’heure. Je me souviens que je voulais un chien et l’appeler Champollion. Je me souviens avoir recopié dans Tous les trésors de l’Egypte reçu au Noël suivant les lettres grecques de la pierre de Rosette.
Et cet instant. Vif encore.
Cet instant où je me suis dit qu’il suffirait de traduire tous nos mots les uns aux autres pour tous nous comprendre.
Rêve d’une nouvelle Babel, indestructible, qui dépasserait les lois humaines, la pierre de Rosette est restée pour moi comme le souvenir d’un monde meilleur possible. Un rêve possible. Loin de tous les silences, loin de tous les non-dits, loin de toutes les incompréhensions, Rosette révélait le sens, éclairait ces drôles de signes incompréhensibles, me donnait à croire que le monde était fait de beau. Qu’il était aussi fait de beau.

Il y a eu ce moment, le lendemain, moment mêlé de souvenirs et de rêves d’enfant.
Je suis entrée dans le British Museum, pour la troisième fois de ma vie, avec la même émotion.
Plantée devant la pierre de Rosette.
Retrouver Champollion et rêver en une petite prière au beau d’un monde à décrypter, à comprendre, à aimer.
Dans nos vies, dans ma vie, dans les rues, parmi la chaleur et les sourires, auprès des longues et très et trop tristes files d’attente pour une soupe ou un café. Aimer ce monde. Le comprendre. Ne pas le comprendre. Essayer. N’y rien comprendre. Essayer encore. Ne jamais baisser les bras pour l’aimer. L’embrasser, embrasser ce monde, toujours. Le cœur grand ouvert, les yeux levés. L’aimer. Sans nul doute.
Comme une pierre de Rosette.

Regarde ce ciel…

C’est peut-être le gris de l’automne, les pluies qui traversent les jours sans s’arrêter, le vent mouillé qui s’infiltre dans nos maisons.
Je ne sais pas. Mais que l’air du temps est maussade! Plus que d’habitude ? Je ne peux jamais mesurer ça, je ressens seulement qu’il est maussade dans le bonjour de la boulangère qui se plaint d’un mal de dos lancinant, dans les bagarres de récré qui redisent le compliqué de vivre ensemble, dans les écrans qui ne voient que du noir lorsqu’au matin,  j’ose encore les regarder.

C’est peut-être les gris de l’automne qui estompent les traits de lumière.

Pourtant.
Je veux les voir ces traits-là, non par naïveté ni manque de lucidité sur le monde qui tourne, non, je veux les voir parce qu’ils existent. Nombreux.
On me dira c’est bien facile, toi tu peux., c’est facile ta vie…  ils ne savent rien mais je répondrai  je ne peux pas plus qu’une autre, mais je le veux.
Je veux voir le joli de ce monde dans tous les gris de l’automne.
Je veux le regarder. Bien davantage.

Il y a ces gamins qui ne trouvent pas le bon ton pour vivre ensemble, ces classes où rien n’est facile. Et puis, cette petite qui les scotche pendant 30 minutes, qui les fait taire, qui les fait écouter surtout. Elle raconte son pays, Haïti. Elle raconte sa vie. Elle leur dit surtout l’espoir d’être heureux si on ne baisse pas les bras. Et on dirait que le ciel s’éclaircit un peu.

Il y a cette indifférence au coin des rues, ces cafés qu’il faudrait multiplier aux mains tendues, ces abandons des plus pauvres. Et puis, le projet un peu fou des amis qui veulent encore y croire à ce plus de partage, à ce plus de justice. Une maison encore une pour se poser, retrouver un travail et une vie décente. Elle nous dit le possible d’un toit qui abrite, réconforte, donne du sens à la vie. Et on dirait que le ciel est moins gris.

Il y a nos diversités, nos choix et Dieu dans tout ça. Difficile d’être catholique aujourd’hui dans une Eglise aux fêlures fragiles. Et la guitare de l’ami chanteur qui nous réunit, quelques-uns, tellement différents, pour faire un album ensemble. Il chante la vie. Il nous chante Dieu. Il nous dit surtout d’être heureux à se retrouver. Et on  dirait que le ciel s’éclaircit un peu.

Il y a sa solitude, sa maladie, sa tristesse. Et puis, un après-midi à bavarder, une rémission de quelques jours sans douleur, une visite qui fait sourire.

Je voudrais faire une petite liste qui ne s’arrête jamais.
Celle de tous mes cailloux blancs posés sur mon chemin. J’aurais l’allure de celle qui ne voit que le joli, inconsciente du monde. Peut-être.
Peu importe. J’aurais peut-être bien l’allure de celle qui ose dire ce qui va bien quand il est de bon ton de répéter en boucle tout ce qui va mal.
Tant pis. Tant mieux.
Je veux regarder ce Ciel.

C’était un peu après 18 heures.
La journée n’avait été que pluie, énervement, fatigue, sanctions. Le cœur triste de ne pas réussir à avancer. La conscience, celle un peu lourde, de ne pas avoir fait les bons choix, de ne pas avoir dit ou écrit les bons mots.
J’allais quitter le collège le cartable plein de tout ce qui n’allait pas, ici et là.

La pluie a cessé.
Le goudron de la cour a déroulé un tapis brillant comme une place pour faire danser nos pieds.
On a ouvert la fenêtre, regardé juste avant de quitter la salle.

Elle m’a dit:
– Regarde ce ciel, ce bleu…encore!