Sur le bord (4)

Elle ne s’asseyait jamais vraiment. Posée seulement sur le bord de la chaise.
Elle ne s’asseyait pas tout à fait. Le corps laissé un instant à la limite, prêt à repartir.
Surtout ne pas s’installer au fond du canapé, surtout ne pas se laisser aller.

Les premières fois, elle est même restée debout. Les bras chargés des pommes de son jardin, cueillies pour moi.
– Je ne reste pas…Il faut que je me sauve…Les enfants m’attendent.
Il y avait toujours une raison pour que Sandrine ne réponde pas à mon invitation au café.

Elle ne s’asseyait pas au début.
Sur le bord, elle était sur le bord tout le temps.
Chez moi sur le bord d’une chaise chez elle sur le bord de la vie.

Puis, son corps s’est enfoncé un peu, un peu plus loin à chaque fois, son dos doucement a osé, doucement s’est appuyé sur le dossier du canapé.
Et sa vie avec. Ancrée dans un peu de meilleur. Un peu.

 

Je pense souvent à ce bord-là.
Je pense souvent à tous ceux qui n’osent pas s’asseoir au fond des chaises par peur de déranger, à toutes celles qui restent au bord de leur vie parce qu’il n’y a pas beaucoup de place au-dedans pour elles, à tous ceux que je croise dans ma vie qui restent en frontière des choses et des gens sans oser avancer. Sur le bord.

 

Et parfois, devant un café partagé, il y a un instant presque joli.
Comme avec Sandrine, un après-midi où elle a osé être là.

Elle a soulevé la tasse, bu une gorgée, fermé les yeux.
Elle a reposé le café.
Elle a poussé son dos, croisé ses jambes, croisé ses bras aussi.
– On est bien au fond.

 

 

Sur le bord (3)

C’est mon habitude,
mon rituel,
mon début des jours.

Sur le bord de ma tasse, mon matin pose ses lèvres.
Sur le bord du jour, mes yeux découvrent Sa Parole.

C’est étrange.

Mon café et ma Bible, ma Bible et mon café.
Ils semblent venir d’un même endroit.
Tous deux parfumés et précieux et profonds.

C’est mon habitude,
mon rituel,
mes petits riens qui ouvrent mes matins.

Et sur le bord de ma table, j’aime à croire que Dieu, parfois, vient s’asseoir.

Sur le bord (2)

Il est des dimanches où je m’assois sur le bord du temps. Ce temps qui passe sans qu’on s’en rende vraiment compte et qu’on sait regarder avec tendresse.

C’est vrai que ça commence souvent par un matin d’église. Ce dimanche avec les tout-petits et l’éveil à la Foi qui croisent les plus grands entre les bancs, en chemin vers la confirmation.
Il me tape l’épaule. Tu me reconnais. Bien sûr.
Un petit, je l’ai connu petit, devenu jeune homme, grand, très grand.
Ma confirmation, c’était il y a deux ans, j’accompagne des jeunes maintenant.
Un sourire et ma tendresse pour le rebord de ce temps-là qui l’a vu grandir.

C’est vrai que ça continue souvent avec un déjeuner tranquille et le joli d’une nappe. Et ce dimanche, un vote – oh oui, un vote. On sait qu’il y a le monde. On le sait trop bien.
Et puis, un tour à l’abbaye. Un dimanche à témoigner de ma Foi devant des catéchumènes qui s’avancent sur le chemin, doucement. Leurs mots, leurs sourires. Des paroles à recevoir, chacun là où il est.
Un petit tour à la librairie. Encore un peu de temps, là. Petite Marie attrape le chocolat, elle en a besoin; j’attrape un livre qui me paraît doux à lire, j’en ai besoin.
Un sourire et ma tendresse pour ce rebord du temps qui me rappelle nos virées de “nos mercredis de filles” à Bellefontaine.

C’est vrai que ça traîne un peu ces dimanches qui s’assoient au bord du temps. Et ce dimanche avec mon temps de maman.
Ma grande fille débarque. Jolie surprise. Ses rires envahissent le salon et font écho à ceux de sa petite sœur. C’est le jour où l’on se souvient des nuits à veiller les fièvres, des matins chagrins à consoler, de mon ventre qui se déchire au moment de leurs examens et concours, de mon cœur qui bat trop vite à l’annonce d’une de leur joie. Et puis, le temps se suspend encore. Il est 21 heures et quelques minutes quand un mail apprend à mon mari la mort d’un de ses  élèves.

On a peur nous aussi que ça s’arrête tout ce bonheur-là, comme ça.
On sait ça aussi.

On a peur, parfois.
Alors on s’assoit au bord du temps, ce temps qui passe sans qu’on s’en rende vraiment compte et qu’on essaie de regarder encore, avec tendresse.

Sur le bord (1)

C’est un peu comme une saison préférée.
Juste avant que les touristes ne commencent à débarquer, il y a un temps où le soleil étire un peu le jour et où la plage déserte fait traîner mes pas.

C’est un peu comme une saison préférée.
Il n’y a pas de ponts encore qui feront enjamber le temps, pas de vacanciers déjà à s’accrocher au rivage, il y a seulement un ciel tranquille qui déploie ses bleus pour poser mes silences.

C’est un peu comme ma saison préférée.
Sur le bord d’un temps qui n’est pas encore commencé. Il y a encore la vie qui travaille, les mille et une choses qui courent à ma place et il y a ce bord-là dans l’espace qui, peu à peu, s’écarte en pointillés.

C’est ma saison préférée.
Celle qui ramasse ses mots comme les galets au fond d’une poche, celle qui écrit les murmures soufflés par le vent, celle qui prie sur le bord de l’océan.

 

Comparaison

Je trouve que les mots sont jolis, souvent. Et la vie drôlement étonnante.

Un mercredi après-midi entièrement libre, ça faisait longtemps. Sans copies, sans atelier d’écriture, sans rendez-vous. Et surtout sans rien de planifié. Libre quoi. Simplement.
C’est le doux du temps qui m’a donné l’idée de sortir de vieilles jardinières d’argile et de les remplir d’un peu de soleil.
Quelques plants à choisir, les mains dans la terre, de l’eau.

Accrocher du soleil au bord de nos vies…et de nos fenêtres.

C’est ce que j’ai écrit en partageant une photo parce que j’aime bien continuer à dire le joli de la vie. Malgré ses gris.

Je trouve que les mots sont doux, souvent. Et la vie drôlement étonnante.

Un mercredi soir à venir. D’ici deux petites heures à peine, un partage biblique avec des amis de ma paroisse et surtout avec des invités: les parents des communiants. On leur a dit de venir comme ils étaient, juste pour lire ensemble une page d’évangile parce qu’on a bien vu que certains et certaines accrochaient bien pendant les préparations avec leurs enfants. Avides presque, assoiffés même. On ne sait pas trop combien viendront. On espère un petit peu, c’est tout.

C’est le doux du temps qui m’a donné l’idée d’appeler père Louis pour lui raconter et lui demander mine de rien ce passage d’évangile, je ne me trompe pas ça veut bien nous parler ainsi ?
Quelques mots à choisir, ma main sur le papier bible, un peu d’audace.

Et puis, je raconte à père Louis mes fleurs, je t’enverrai des photos, et merci pour tes lumières toujours.

” Oh de rien…Elle est belle votre idée de partage avec les parents…”

Et il a ajouté:

“…J’espère que tu pourras accrocher un peu d’amour au bord de leurs vies… comme tes fleurs.”

J’ai deviné son clin Dieu. Et son sourire.

Je trouve que nos mots pourraient rendre la vie plus jolie, souvent.

 

 

Le soleil timide

Le soleil timide m’a réveillée.
J’aime bien m’endormir en regardant le ciel, compter les étoiles parfois, inventer des histoires pour là-haut en faisant semblant d’oublier de fermer les volets.

Le soleil timide m’a réveillé.
J’ai descendu les escaliers pieds nus. Le cœur un peu plus léger.
Tu sais ça va ensemble le doux des pieds nus sur le bois des escaliers et le cœur qui redevient léger. Comme lorsque j’étais petite, c’est étrange ce temps qui file et qui au fond ne nous change jamais vraiment.

Le soleil timide, le café.
J’aime toujours la cuisine au matin, ses musiques surtout. Le bol qui s’échappe de la pile en caressant les autres peaux de faïence, la cuillère qui sort du tiroir comme un secret, la musique du jardin déjà bavard, la chanson gardée d’un vieil album qui revient aux lèvres et puis, le café qui coule, gouttes, douces gouttes .

 

Je vous donne un commandement nouveau :
c’est de vous aimer les uns les autres.
Comme je vous ai aimés,
vous aussi aimez-vous les uns les autres.

 

Le soleil timide, ma Bible.
C’est drôle de lire “nouveau”. Je souris. Ils ne sont pas nouveaux ses mots. Je les entends depuis le début de ma vie, presque. Je n’y comprends pas toujours grand chose pourtant. Et j’aimerais tellement, j’ai aimé si souvent, je veux aimer encore. C’est comme si tous les malgrés emplissaient les petits espaces entre les mille et un ratés. Parce que la vie s’acharne à vouloir être jolie, à être aimée malgré nous.

Le soleil timide, la messe. On est prêts. Ce dimanche, nous quittons notre ville pour le village d’à côté. La paroisse en fête une fois de plus pour la première communion de ses enfants. 24 autres après les 56 de la semaine dernière. On compte mais je m’en fiche des chiffres en vrai. Ils sont là. C’est l’essentiel.

Le soleil timide, sur le parvis. Des mercis, des sourires, ce merci. Une maman, les yeux qui brillent. J’aime tant leur dire mon amour de Jésus. J’aime surtout les voir être là ceux qui ne viennent jamais, ceux qui sont à mille lieues de Dieu et aujourd’hui si près. Peut-être qu’Il peut les toucher, juste là, Sa main sur leur épaule. Va.

Le soleil timide, notre déjeuner. C’est lui qui cuisine, c’est bon. Petite Marie a terminé son année d’étude, déjà. La savoir là, parler de nos vies, penser aux grands, préparer de belles vacances. Réunis. Mesurer l’amour à l’aune de ce que nous avons construit.

Le soleil timide semble se réveiller.
Attraper les chaussures de marche, poser la musique sur mes oreilles, glisser ma main dans la sienne.
Filer.
Vers un bord de Loire qui fera défiler mes petites prières, en longs rubans dorés.

 

Le monde a tellement de regrets, tellement de choses qu’on promet.
Ton commandement pourtant.
L’amour comme s’il en pleuvait, aimer, mon unique projet.

P’tite prière par la fenêtre

J’ai failli la jeter, par la fenêtre.
Ma petite prière.

Gardée toute une semaine à croiser des blessés, des blessures. Dans la vie, la vraie.
Le hasard des rencontres, sans doute.
C’est étrange la vie, parfois.
Le lundi, les confidences terriblement blessées d’un élève.
Le mardi, la maladie d’une vieille amie, épuisée.
Le mercredi, les mots difficiles de mes petits écrivains-malades.
Le mercredi encore, des partages fraternels en paroisse sur la souffrance, touchée.
Le jeudi, la mort d’une maman, partie bien trop jeune.
Le vendredi, ma petite prière qui continue. En vain on dirait. J’en fais quoi. La vie, encore. Sourire. Toujours.

J’ai failli la jeter par la fenêtre.

C’est étrange la vie.

Au stop, arrêtée, il a frappé à ma vitre.
7 km et des broutilles, oui. Je veux bien vous déposer. C’est ma direction.
7 km et des broutilles. Il ne devait pas avoir grand chose à part des blessures aux pieds, des bleus au cœur, des coupures aux mains.
7 km, des broutilles et il m’a parlé de vie. De la vie. De la sienne.
” Et puis j’ai tout perdu sauf l’envie de vivre.”
Un travail, pas encore de maison à moi mais bientôt, je vais enfin pouvoir passer mon permis.
7 km, des broutilles, des confidences.
Je n’ai rien dit. Écouter. Même pas gênée par un peu trop d’inconnu.

J’ai failli la jeter par la fenêtre ma petite prière et Jérôme que je ne connaissais pas 7 km plus tôt, qui n’est plus SDF, qui vit tout près de chez moi, l’a rattrapée.
C’est étrange la vie.
Parfois, on dirait que tu envoies des clins Dieu pour que je continue à l’aimer.

 

 

Précieuses

– Précieuses.

 

Je ne sais pas comment ni pourquoi l’adjectif m’a paru évident quand ma collègue m’a demandé:
– Et ça se passe comment les heures là-bas…je veux dire… elles sont comment ?
– Précieuses.

Voilà. Il suffisait d’un mot un peu désuet peut-être même démodé, un mot qui ne dit pas exactement quoi mais un mot qui renferme de l’or.
Parce que ces heures renferment de l’or.
Précieux.
Comme un temps à retrouver et un temps à perdre.
Un temps hors de notre temps si bruyant si malmené si difficile et en même temps où l’on est bien dedans.
Un temps à la fois plein d’évidences et de contradictions. Comme essentiel.

 

Voilà. Je ne compte plus le nombre de virées  avec mes collégiens dans ce monastère niché dans un coin de ma campagne. Je ne sais plus vraiment pourquoi un jour j’ai décidé de les y emmener. Je ne mesure pas ce qu’ils y trouvent ni ce qu’ils y cherchent.
Je sais seulement leurs mots d’enfant en prière, leurs mots qui ne savent pas, leurs mots qui osent questionner. Je sais leurs pas sur le chemin entre les vignes, leurs rires auprès de Sœur Renée, leur simplicité. Je sais leurs yeux quand ils découvrent la chapelle, leur étonnement, leurs sourires. Je sais leurs silences, leurs mains qui allument un grand feu dans la vieille cheminée, leur joie. Je sais leur soif et Dieu qui est là.

Je sais seulement que demain soir, on part pour 24 heures, précieuses.

C’est une petite prière qui écrit

J’ai passé mon dimanche après-midi avec mon crayon qui corrigeait au bord de mes doigts, paume refermée.
J’ai lu les petits trésors de leurs mots d’enfant encore, des jolis efforts pour traduire leurs sens avec des bouts de phrases et des souffles de ponctuation.
J’ai râlé un peu sur des tournures que j’espérais plus belles.
J’ai souri souvent.
Au tôt du lundi matin, j’ai repris leurs rédactions, peaufiné mes commentaires, ajusté mes remarques, ajouté mes conseils.
Mon crayon au bord des doigts s’est posé.
Ma paume s’est ouverte.
Je l’ai regardée.
Avec mon pouce j’ai caressé un peu le creux douloureux à trop écrire.
J’ai souri.
J’ai souri parce qu’au creux de ma main, il y a tant de matins et de soirs à corriger, tant d’heures à écrire, tant d’autres mains, de gestes de paix donnés et reçus, tant de temps où mes paumes l’une contre l’autre doigts pliés à peine posés sur mes lèvres te murmurent des sourires en prières.
J’ai repris mon crayon.
J’ai souri.
C’est ici que Tu es.